Critiques Cinéma

BLADE RUNNER (Critique)

SYNOPSIS: Dans les dernières années du 20ème siècle, des milliers d’hommes et de femmes partent à la conquête de l’espace, fuyant les mégalopoles devenues insalubres. Sur les colonies, une nouvelle race d’esclaves voit le jour : les répliquants, des androïdes que rien ne peut distinguer de l’être humain. Los Angeles, 2019. Après avoir massacré un équipage et pris le contrôle d’un vaisseau, les répliquants de type Nexus 6, le modèle le plus perfectionné, sont désormais déclarés « hors la loi ». Quatre d’entre eux parviennent cependant à s’échapper et à s’introduire dans Los Angeles. Un agent d’une unité spéciale, un blade-runner, est chargé de les éliminer. Selon la terminologie officielle, on ne parle pas d’exécution, mais de retrait…

L’été cinématographique américain de 1982 a marqué l’histoire du medium, la date du 25 juin 1982 est particulièrement remarquable car elle voit la sortie le même jour de deux films considérés aujourd’hui comme des chefs-d’œuvre dont l’influence se fait encore sentir sur le cinéma contemporain quarante ans après et qui seront pourtant de cuisants échecs commerciaux et critiques  à leur sortie. Il s’agit bien sûr de The Thing de John Carpenter et du film que nous évoquons ici Blade Runner troisième film (seulement) de Ridley Scott. Blade Runner s’est fracassé contre le triomphe du bienveillant E.T sacré par des Etats-Unis en pleine révolution Reaganienne mais aussi car le public fut désarçonné par un film sombre et contemplatif  là où ils attendaient  une chasse aux robots maléfiques menées par la star de Star Wars et Indiana Jones sous la direction du père d’Alien. Scott travaillait sur une adaptation de Dune dont il comptait faire un rival à Star Wars. Le film de George Lucas a eu une importance considérable dans la carrière de Sir Ridley Scott qui, à sa vision, avait abandonné un projet d’adaptation de l’histoire de Tristan & Yseult pour se lancer dans la science-fiction. La production de l’adaptation de Frank Herbert stagnant, il s’attache au projet sur la base d’un script d’Hampton Fancher adapté d’un roman de Philip K. Dick « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » Le scénario de Fancher, qui remplace le titre de la nouvelle par un terme de l’écrivain William S. Burroughs, se concentre davantage sur les problèmes environnementaux que sur les grandes questions sur la nature humaine et la religion, qui occupent une place importante dans le roman. Scott embauche David Peoples (Ladyhawke, Impitoyable, L’ Armée des 12 singes) pour réécrire le scénario (Fancher contribuera à des réécritures supplémentaires et participera même à sa suite Blade Runner 2049 ) pour y inclure des thématiques liées à la mortalité, la nature de l’humanité et sa confrontation inévitable avec des formes d’intelligence artificielles. Scott veut donner à son film une esthétique qui s’inspire du magazine français de bandes-dessinées Metal Hurlant (Jean « Moebius » Giraud déclinera une participation pour travailler sur le dessin-animé de René Laloux Les Maitres du Temps) il engage le designer industriel Syd Mead (TRON, Aliens) pour concevoir une technologie du futur crédible que le chef décorateur Lawrence G. Paull (Retour vers le futur, Predator 2) et le directeur artistique David Snyder (Demolition Man et Soldier de Paul WS Anderson conçu à l’origine pour se situer dans le monde de … Blade Runner) seront chargés de concrétiser. Pour concevoir son Los Angeles du futur de 2019 (!!) Scott dira s’être inspiré du panorama nocturne d’Hong-Kong et des paysages industriels du nord-est de son Angleterre natale. Le financement du film est sécurisé par un attelage improbable entre la Ladd Company (via Warner Bros.) la compagnie fondée par Alan Ladd Jr. qui, quand il dirigeait la 20th Century Fox avait donné le feu vert à la production de Star Wars,  le légendaire producteur Hong Kongais Sir Run Run Shaw (One-Armed Swordsman) et Tandem Productions, société du cinéaste Bud Yorkin. Alors que Scott courtise longtemps Dustin Hoffman pour le rôle principal c’est finalement Harrison Ford en quête de rôles plus profonds qui est choisi pour son potentiel commercial. Le tournage est extrêmement difficile, Ridley Scott devant se battre sur plusieurs fronts : il fait face à une équipe de techniciens américains récalcitrants à ses méthodes (Il y a une étrange symétrie entre la détestation des équipes techniques américaines pour Ridley Scott sur Blade Runner et celle des équipes anglaises pour James Cameron sur le tournage d’Aliens), des producteurs dont certains veulent lui retirer le projet et des relations difficiles avec sa star. C’est Alan Ladd Jr. qui choisit la date de sortie US,  celle de Star Wars et Alien quand il dirigeait la Fox, son « jour de chance ». Celle-ci ne frappe pas trois fois et le film s’échoue au box-office. Mais Blade Runner n’est pas mort, le développement de la vidéo va lui donner une seconde vie, d’abord comme film culte mais bientôt son influence va s’étendre, immense presque incommensurable, inspirant  des générations d’artistes, de designers et de cinéastes et  imposant une esthétique du futur, avec cet enfer urbain surpeuplé éclaboussé de néons, inondé par une pluie acide perpétuelle et ces voitures volantes glissant au-dessus d’une civilisation décadente comme la norme visuelle dont la plupart des films de science-fiction et des jeux vidéo  n’est toujours pas sorti quarante ans plus tard.
La raison en est simple : la vision de Ridley Scott y est absolument sans précédent, montrant une compétence technique que peu ont jamais acquise et même après avoir été tant pillée, la suprématie visuelle de Blade Runner, un des plus beaux films jamais réalisé, demeure intacte. Avec Blade Runner il construit littéralement un monde avec plus de détails et de crédibilité que n’importe quel autre film auparavant. Son dévouement à la matérialisation d’un avenir dystopique est total, la caméra de Scott n’arrête pas de se détacher de son sujet principal pour nous montrer ce qui se passe en arrière-plan, conférant au film un réalisme saisissant qui élève considérablement son niveau d’immersion. Star Wars avait introduit l’idée d’une science-fiction sale, de vaisseaux et de technologie qui avaient un vécu, que Ridley Scott avait poussé encore plus loin avec Alien et ramène ici ce concept sur Terre avec un  futur qui s’est bâti sur le présent ou le le passé. Car l’autre innovation/ intuition de génie de l’auteur de Gladiator est d’avoir projeté l’esthétique de film noir des années 30 dans le futur que ce soit dans son  design, dans le grain de l’image et même la façon dont les personnages interagissent entre eux comme la relation entre Rachel (Sean Young) et Ford. La partition de synthé jazzy de Vangelis (Les Chariots de feu)  majestueuse et éthérée, évoquant la tension et l’atmosphère du film  tout en attirant l’attention sur l’absence de nature dans la morne machine de Los Angeles 2019 ne serait pas incongrue dans une aventure de Philip Marlowe ou Sam Spade. Blade Runner fonctionne ainsi également comme un précurseur mais aussi un des meilleurs « néo noir » qui fleuriront les années qui vont suivre. De ce  choix naitra un  des aspects les plus  controversés de la version sortie en salles : la voix off de Deckard enregistrée par un Harrison Ford réticent (on dit qu’il aurait volontairement lu ces dialogues additionnels de la façon la plus plate possible, peut-être comme une révolte contre cet ajout, mais peut-être simplement pour imiter le phrasé impassible des détectives des films noirs vintage) en réponse aux inquiétudes des  dirigeants de studio nerveux à l’idée que le public ne puisse pas suivre l’intrigue.  En 1992, la voix off  est supprimée du Blade Runner: The Director’s Cut  et une séquence d’un  rêve de Deckard est ajoutée, où il rêve d’une licorne confirmant que le chasseur de primes est en fait un réplicant expérimental mais cette version ajoute également un « happy end » pour  Deckard et Rachel filant au-dessus de la campagne (des plans issus de l’ouverture de Shining  que Stanley Kubrick avait laissé à Scott) dans une voiture volante. La variante du film la plus complète, et la préférée de ScottBlade Runner: The Final Cut  sortira en 2007,  remasterisée dans le cadre du 25ème anniversaire du film. Cette version supprime la fin heureuse et la voix off, conserve la séquence de la licorne, ajoute une scène de cascade de Zhora (Joanna Cassidy) et permet à Roy Batty (Rutger Hauer) de libérer sa colombe blanche quand il expire dans un ciel sombre et non plus à  la lumière du jour.
Les vastes panoramas sinistres du directeur de la photographie Jordan Cronenweth (Au-delà du réel, Légitime Violence)- un technicien dont David Fincher fut un si grand fan qu’il l’embaucha sur Alien 3  (il travaille encore aujourd’hui avec son fils Jeff) – sur les pyramides monolithiques imposantes, les rues éclairées au néon et les averses perpétuelles créent une texture visuelle qui transmet un sentiment de lassitude d’un avenir au bord de l’effondrement. Il y a un aspect « vécu » dans Blade Runner, les routes semblent avoir été parcourues, les immeubles semblent habités, les protagonistes évoluent dans un environnement art-déco qui donnent à la magie cinématographique une tactilité incroyable. L’éclairage de  Cronenweth dessine sur les vestiges en décomposition de structures néo-fascistes de pierre, de métal et de verre, des ombres qui donnent au spectateur l’impression qu’on pourrait  presque les atteindre et les toucher. Ce travail visuel fait écho  à un des concepts majeurs du film, l’idée que la distinction entre l’existence artificielle et la « réelle », tangible, est en train de disparaitre. C’est la combinaison de cette maestria visuelle avec une simplicité narrative qui  laisse émerger une ambiance et un symbolisme donnant  des œuvres uniques comme Alien  et Blade Runner qui dépassent leur nature initiale : film de monstres dans un cas et film policier futuriste ici. Blade Runner est un film qui interroge le regard – le motif de l’œil y est récurrent que ce soit celui  dans lequel se reflète le paysage de la cité futuriste, ceux brillants dans le noir tels ceux des chats, des androïdes ou ceux de leur créateur Eldon Tyrell (Joe Turkel) que crèvent Roy Batty : « si seulement tu pouvais voir ce que j’ai vu de tes yeux ! » – À bien des égards, les yeux dans Blade Runner représentent une fenêtre sur l’âme, ils enregistrent des événements, filtrent les souvenirs, personne d’autre ne voit exactement ce que vous voyez, et ces images vous appartiennent. Même s’ils sont imprimés par quelqu’un d’autre, ils déterminent toujours qui vous êtes. Le pouvoir de la mémoire est souvent lié à celui des images, et les personnages de Blade Runner ont besoin de ces images et de leurs souvenirs pour conserver un sentiment d’identité. Les scènes entre Deckard et Rachel sont bouleversantes  car ce dernier sait très bien intellectuellement que ce qu’il regarde est un simulacre d’humain, conçu par le pouvoir cynique d’une entreprise, mais qui ressent une émotion bien réelle quand il la blesse au cours de leur conversation informelle, il essaye néanmoins de la réconforter comme il pourrait le faire avec une vraie femme. Les séquences où Deckard fait son travail en « retirant » ces « machines défectueuses » ressemblent beaucoup plus à des meurtres de sang-froid de membres d’une sous-classe opprimée. La dernière confrontation entre Deckard et Batty sur le toit, est un des moments les plus indélébiles de l’Histoire du cinéma (le discours mémorable de Hauer a été écrit par le scénariste David Peoples et modifié à la dernière minute par l’acteur hollandais, découvert par Scott chez Paul Verhoeven) est un magnifique retournement dramatique où le film refuse de faire des réplicants des êtres mauvais. Ils nous apparaissent certes étrangers et  insondables mais ils se battent littéralement pour le droit d’exister et de vivre. Une vie à laquelle ils semblent accorder plus de valeur et  voir plus de beauté que les gens qui sont autorisés à vivre simplement du fait qu’ils sont nés de manière organique. Ce qui est fascinant avec les métaphores que Blade Runner porte en lui c’est qu’elles ne cessent d’évoluer avec le temps, on peut également y voir une image de l’immigration avec ces personnages (conçus pour être exploités) qu’on traque et tue car ils sont nés différents et ailleurs, certains ont même établi des parallèles avec l’histoire de l’esclavage dans le capitalisme. Ce qui est fascinant, c’est que tout cela effleure à peine la surface d’un film qui a encore des tonnes d’autres choses à raconter, ce qui est la source de de sa résonance culturelle unique : les connotations religieuses avec ces colombes et ses réplicants cherchant à rencontrer leur créateur, ce père qui les a créés à son image (une thématique que Ridley Scott explorera encore trente ans plus tard dans Prometheus et Alien Covenant), sa rumination sur la mortalité, l’existence et la question de ce que signifie être humain, la nature des souvenirs et du réel., manifestée physiquement sous la forme de réplicants, qui brouillent les frontières entre naturalisme et artificialité.
Il y a un malentendu dans la relation qu’entretient Hollywood avec l’œuvre de  l’écrivain de science-fiction Philip K.Dick (il sera adaptée douze fois en une trentaine d’années). On comprend ce qui pousse les studios à revenir vers elle car Dick est une véritable machine à concepts mais l’industrie du cinéma si elle est attirée par ses résumés accrocheurs ne semble pas comprendre ce qui constitue le sens de son œuvre. Blade Runner est le seul film qui semble saisir la vraie signification de son travail(décédé peu de temps avant la sortie du film, il aura émis sa satisfaction à la lecture du scénario réécrit et d’une bobine de tests d’effets visuels de 20 minutes qui lui avait été projetée dont il a dit qu’elle représentait une parfaite réalisation de sa vision). Dick était un écrivain de Science Fiction qui s’interrogeait sur ce que signifiait « être humain » à une époque ou être humain n’avait plus ou en tout cas perdait de sa valeur. Il y a une véritable dimension prophétique dans son œuvre comme si il avait anticipé les changements qui allaient survenir dans nos sociétés, ce qui l’a littéralement rendu fou. Un des éléments qui rend Blade Runner unique c’est l’idée d’une traque d’êtres dont la seule identification possible ne peut se faire que par un test d’empathie. Le concept de l’empathie comme standard d’humanité est fascinant car au final la question de savoir si Deckard est humain ou réplicant est finalement secondaire car le personnage est constamment au bord de la limite du test de Voight Kampf comme la plupart des personnages qui habitent cet univers. On sent que ce test comme mesure de l’humanité sera bientôt obsolète dans le monde de Blade Runner (et pour être honnête soixante pour cent de la société actuelle si elle devait passer ce test serait sans doute identifiée comme étant des réplicants). Le monde de Blade Runner est littéralement constitué de laissés pour compte, les publicités des ballons dirigeables du film nous rappellent que les riches ont désertés ce monde pour des colonies spatiales laissant les moins fortunés dans un environnement qu’on devine pollué et en bout de course. Blade Runner anticipe ainsi non seulement la déshumanisation accélérée de nos sociétés précipitées par l’avancement de la  technologie, l’effondrement de notre écosystème mais aussi cette sécession des élites et des plus riches du monde commun. Le film de Scott semble ainsi  de plus en plus pertinent et prescient à mesure que les années passent et on parle ici d’une œuvre vieille de quarante ans aujourd’hui. Blade Runner, sombre, méditatif et mélancolique est un film obsédant qui demeure incroyablement précieux dans ce qu’il dit encore aujourd’hui en plus d’atteindre sur le plan technique un niveau de savoir-faire dans tous les aspects de sa production auquel peu de cinéastes peuvent aspirer.

 

Titre Original: BLADE RUNNER

Réalisé par: Ridley Scott

Casting : Harrison Ford , Rutger Hauer, Sean Young, Edward James Olmos

Genre: Science Fiction

Sortie le: 15 septembre 1982

Distribué par: Warner Bros. France

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