Critiques Cinéma

ALIEN LE 8EME PASSAGER (Critique)

SYNOPSIS: Le vaisseau commercial Nostromo et son équipage, sept hommes et femmes, rentrent sur Terre avec une importante cargaison de minerai. Mais lors d’un arrêt forcé sur une planète déserte, l’officier Kane se fait agresser par une forme de vie inconnue, une arachnide qui étouffe son visage. Après que le docteur de bord lui retire le spécimen, l’équipage retrouve le sourire et dîne ensemble. Jusqu’à ce que Kane, pris de convulsions, voit son abdomen perforé par un corps étranger vivant, qui s’échappe dans les couloirs du vaisseau…

Combien de films, 40 ans après leur sortie peuvent se targuer d’être encore le sujet de documentaires, magazines, analyses, critiques, podcasts comme s’ils venaient de sortir la veille ? Combien de films ont révélé au grand public un réalisateur visionnaire tel que Ridley Scott et une star désormais planétaire comme Sigourney Weaver ? Combien de film ont donné lieux à 3 suites et à deux saga spin-off/prequel plus de 30 ans après la sortie du premier opus, aux qualités plus ou moins discutables mais continuant à alimenter les éternels débats cinéphiles ? Enfin, combien de films ont révolutionné non pas un mais deux genres distincts (que sont la SF et l’horreur), créé un des monstres les plus iconiques de l’Histoire du septième art, offert une des mythologies les plus copiée et parodiée (mais jamais égalée) du genre ? Alien n’est pas qu’un simple film culte, parfois incompris par la critique de l’époque mais changeant immédiatement la perception du public. Il fait partie des pierres angulaires du Cinéma, de ses films « game changer » à l’aune desquels seront jugés toutes les futures itérations à venir mais effaçant aussi de la culture populaire ses propres influences pour devenir lui même une référence majeure.

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On pourrait d’ailleurs refaire l’historique de la production chaotique du film pour tenter de comprendre sa réussite : de l’influence du Dune avorté de Jorodowsky qui amènera le script d’un Dan O’Bannon cherchant à payer ses factures, puis plus tard l’arrivée du plasticien H. R. Gigger en bonne partie responsable des différents designs du projet… Des réécritures houleuses mais néanmoins nécessaires du producteur Walter Hill à la recherche compliquée d’un réalisateur acceptant de prendre les commandes d’un film qui allait requérir pas mal d’effets spéciaux, en passant par les confrontations entre Scott et Jerry Goldsmith sur l’habillage sonore du film… Du casting hasardeux d’acteurs méconnus du grand écran au contexte hollywoodien suite au succès monstre de Star Wars qui motivera finalement la Fox à financer le film après qu’il ait essuyé de nombreux refus d’autres studios… Si Roger Corman avait produit le film, comme cela failli être le cas quelques semaines à peine avant que la Fox greenlighte le film, l’Histoire eut été bien différente. De la genèse du film à sa post production, les anecdotes, pullulent et sont rentrées, à l’instar du film himself, dans la légende du septième art. Inutile alors de revenir en détails sur les coulisses d’un film déjà 1000 fois racontées pour expliciter en quoi la somme des talents réunis sur ce projet au gré des hasards a permis d’accoucher d’un film aussi ravageur que la satanée bestiole donnant son titre au film. Plutôt que de revenir sur ses coulisses, il faut tenter d’analyser comment les différentes idées du film s’additionnent pour transformer un « simple » concept de série B sur le papier en manifeste de l’horreur encore marquant 40 ans plus tard.

Car Alien n’est ni le premier huis-clos à virer au jeu de massacre de l’histoire du cinéma, ni le premier film de monstre, même spatial (il est d’ailleurs inspiré du Dark Star de John Carpenter, premier travail de Dan O’Bannon et de La Planète des Vampires de Mario Bava), ce n’est donc pas dans l’histoire elle même que le film est impactant. La réussite d’Alien se situe plutôt dans sa capacité à jouer sur toutes les peurs humaines, conscientes et inconscientes, physiques et psychologiques, dans tous les éléments visibles à l’écran tout en conservant un univers crédible et intriguant permettant une identification maximale du spectateur. L’illustration parfaite de cela se trouve évidemment dans le xénomorphe, le “monstre” du film qui va repousser les limites mêmes de la définition de monstre. Car il convient de le rappeler, le “monstre” c’est celui qu’on montre du doigt, dont le comportement ne correspond pas à la norme de la société ou qui fait désordre dans l’ordre naturel des choses. Ici le xénomorphe est une créature extraterrestre, capable de survivre dans l’espace, à l’aspect insectoïde et biomécanique, prédateur infatigable qui tue, non pour se nourrir mais pour se reproduire en pénétrant puis infectant son hôte de l’intérieur avant de s’auto-expulser en ravageant au passage la chair de son hôte. Il est dépourvu d’yeux qui sont, selon l’expression le « reflet de l’âme », silencieux, invisible dans le noir, ne semble pas avoir de conscience ni de but hormis survivre et évoque de par la forme de son crâne lisse un phallus en érection. Enfin, il évolue de manière incohérente passant d’un œuf au facehugger puis au chestbuster avant de trouver sa forme définitive, évoquant tour à tour des designs de créatures marines puis d’insectes peu ragoutants. Tout cela n’a qu’un seul but, offrir un monstre ultime, s’éloignant en tout point de l’Homme pour illustrer ses pires craintes et faiblesses: évoquant tour à tour la peur de l’inconnu, du noir, de l’inexplicable, la maladie et plus particulièrement le virus que l’on ne voit pas, le prédateur (nous renvoyant une image de vulgaire proie), l’absence de morale, la souffrance physique, la destruction des corps, le viol, la mort… Le super-prédateur qu’est l’Homme sur Terre est renvoyé ici à un statut de proie, l’accomplissement technologique qu’est le Nostromo permettant à l’Homme de braver l’environnement le plus dangereux qui soit qu’est l’espace mute en un terrain de chasse en faveur de l’Alien… En fécondant un corps étranger pour perpétuer sa lignée, il donne la mort à son porteur, ce qui est contraire à toutes les règles de la Nature que l’humain connaisse, comme son aspect biomécanique inexistant sur Terre. Du scénario au design du costume en passant par la manière dont Bolaji Badejo le fait se mouvoir, tous les éléments le constituant évoquent à la fois la peur la plus enfantine que soit la peur du noir et les pires peurs freudiennes nous renvoyant à toutes les fragilités de la condition humaine, égratignant même indirectement la Foi auquel les hommes se raccrochent quand ils sont perdus: si l’Homme est à l’image de Dieu, quel peut être l’origine de cette créature ? (Scott reviendra 40 ans après développer nettement plus en profondeur cette thématique dans le prequel Prometheus)

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A tout cela vient s’ajouter la manière dont Scott ne filme pas frontalement les meurtres pour mieux les suggérer, laissant à l’imagination du spectateur le degré de violence de la créature, la photographie sombre et poisseuse de Derek Vinlant laissant infuser une menace invisible avant même que les personnages rencontrent l’alien, le décor du film qu’est le Nostromo dont les longs couloirs sinueux et les hangars industriels lugubres offrent un véritable labyrinthe au sens mythologique du terme, évoquant un autre monstre célèbre qu’est le Minotaure, renforçant au passage la peur humaine de se perdre et d’être pris au piège. La peur peut prendre bien des formes et si le xénomorphe en est l’incarnation évidente pour la partie “horreur” du film, l’aspect SF n’est pas en reste et vient effrayer le spectateur d’une autre manière. Le choix esthétique du “futur usé”, déjà employé dans Star Wars et encore novateur à la sortie du film brise la confiance que nous possédons en la technologie. Cette dernière n’aura de cesse d’échapper au contrôle humain pour se retourner contre lui tout au long du film. Le Nostromo est trop grand et trop abîmé pour rassurer le spectateur sur le sort de l’équipage, ressemblant plus à une plateforme pétrolière spatiale servant de boîte de conserve gigantesque prête à l’ouverture pour l’Alien qu’à un allié de poid pour l’équipage. “Mother”, l’unité centrale chargée de mission, lien de communication unique avec la Terre (aka la Compagnie, Weyland apparaissant après dans la saga), simili Hal-9000 contrôlant le Nostromo est un autre antagoniste passionnant. Car si l’on croit au début du film à un surnom rigolo de l’ordinateur de bord, “Maman” agit bel et bien symboliquement comme une mère pour les humains. Dans un futur où le voyage spatial se fait en sommeil artificiel, c’est Maman qui réveille l’équipage, ou plutôt lui (re)donne naissance dans une salle de réveil immaculée, tout en courbes évoquant un cocon, en totale opposition avec le reste du vaisseau. C’est elle qui nourrit l’équipage, l’informe et qui sert de référent ultime dans la hiérarchie. Hors au final, pour le profit de la Compagnie qui ordonnera d’interrompre le trajet du Nostromo pour répondre à l’appel sur la planète LV426 menant au 8e passager à bord du vaisseau, elle finit par trahir l’équipage en le laissant à un destin tragique certains, préférant l’Alien aux vies humaines. Encore une fois, le film opère dans le subconscient de l’enfant se cachant à l’intérieur du spectateur en lui évoquant cette peur si enfantine d’être abandonné par ses parents.

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La légendaire tagline du film indiquait que “dans l’espace, personne ne vous entend crier” mais aurait pu tout aussi bien préciser que dans l’espace, rien ni personne n’est votre allié ! Cette trahison finalement décidée par la Compagnie pour pouvoir étudier le xénomorphe et dont on comprendra de manière sous entendue qu’elle découle plus d’une possibilité d’en tirer profit que par amour de la recherche scientifique questionne le futur de l’humanité et évoque au passage le capitalisme à outrance. Dans le futur, les camionneurs de l’espace voient leurs vies régies par une entreprise multinationale (multiplanétaire même?). A aucun moment il n’est fait référence à un système politique ou un gouvernement mais toujours à la Compagnie qui décide les objectifs, oblige contractuellement à chercher une forme de vie extraterrestre, organise la vie à bord comme la chaîne de commandement d’une succursale et à en croire les mécanos du vaisseau sous-paie ses employés. Si le film ne verse pas dans l’anticipation pure et dure, ces éléments sont tout de même présents, offrant au spectateur, même actuel, une vision d’un futur cyberpunk totalement déshumanisé. C’est là que rentre l’officier scientifique Ash, autre élément perturbateur du récit dont on apprendra au milieu du film qu’il n’est pas un humain mais un androïde au service de la Compagnie, illustrant encore une fois à quel point la technologie peut se retourner contre l’Homme. Autre preuve s’il en était du génie du film à agencer différentes thématiques pour en tirer le meilleur, non content de rabaisser l’humain à sa position la plus faible dans sa confrontation au xénomorphe, il interroge le spectateur sur ce qui constitue notre humanité par le biais d’Ash, renforçant au besoin le sentiment de perdition d’une humanité dont même une création à son image se retourne contre elle pour la détruire (encore une fois, Scott reviendra beaucoup plus en profondeur sur cette thématique avec Prometheus et Alien Covenant). Pour terminer sur l’horreur du film, même son écriture est pensée de manière à terroriser le spectateur jusqu’au générique de fin en cassant la sacro-sainte règle du cinéma mainstream hollywoodien structurée quasi exclusivement en trois actes. Le film ne se conclut pas la confrontation finale entre Ellen Ripley et l’Alien à bord du Nostromo mais rajoute un épilogue, sorte de quatrième acte surprise. Quand le spectateur se relâche enfin en pensant que Sigourney Weaver a finalement survécu à la créature et réussi à fuir, il découvre finalement que l’Alien a embarqué lui aussi dans la capsule de secours, amenant une seconde confrontation encore plus confinée, mortelle et intime. Si cette accumulation de thématiques terrifiantes et de péripéties angoissantes fonctionne si bien, c’est aussi car le film a l’intelligence de ménager son rythme à la perfection. Le premier acte n’est qu’ambiance, installant un univers réaliste, établissant la géographie du Nostromo, présentant ses personnages, leurs caractères, leurs antagonismes, leurs quotidiens avec une économie de dialogue remarquable. Le tout aidé par un casting qui se révélera tout au long du film simplement parfait, Sigourney Weaver opérant une transition de parfaite inconnue à icône du genre dans le même temps où Ellen Ripley passe de second rôle à héroïne, Ian Holm délivrant une prestation aussi hallucinante que dérangeante de froideur contenue là ou Tom Skerritt John Hurt, Harry Dean Stanton, Veronica Cartwright viennent contrebalancer tout cela avec un zeste d’humanité, d’humour ou de cynisme.

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S’il serait inenvisageable aujourd’hui d’avoir un tel premier acte vide de péripéties, cela permet une identification et une compréhension des enjeux ultra efficace qui s’avère payante quand l’équipage arrive sur la planète LV426. Là le film bascule dans une autre dimension, accélère pour ne plus jamais ralentir, se nimbe de mystère avec la découverte du Space Jockey (auquel le film n’apporte d’ailleurs jamais de réponse), vire vers le space opera lovecraftien avec la salle des œufs avant de définitivement sombrer dans une cauchemardesque course contre la mort, le tout filmé par la caméra sûre d’un Ridley Scott en pleine maîtrise de l’espace (sans mauvais jeux de mot), jouant sur le point de vue, les échelles de valeurs, les perspectives ou les lumières pour perpétuellement affaiblir et piéger ses héros mais aussi de son montage, aidé par Terry Rawlings pour décupler les effets sa mise en scène, notamment dans les scènes d’angoisses (les jumpscares avec le chat Jones). Pour donner un début de réponses aux questions posées au début de cette critique, Alien reste dans les mémoires 40 ans après car il constitue une accumulation de créateurs aux sommets de leurs visions artistiques qui collaborent ensemble pour nous offrir un survival métaphysique universel, utilisant les codes du slasher avant l’heure avec une efficacité redoutable, créant un univers de SF esthétiquement novateur, crédible et mystérieux mais dont la patine de sa direction artistique et la qualité de ses décors/effets spéciaux ne vieillit pas, tout en offrant un spectacle qui n’a de cesse d’interroger et de terroriser le spectateur sur sa propre condition d’humain. Le film est à l’image de la créature éponyme qu’il a engendré, c’est une machine de guerre imparable, sortie de nulle part, continuant de terroriser quiconque aurait la (mal)chance de tomber entre ses griffes.

Titre Original: ALIEN

Réalisé par: Ridley Scott

Casting : Sigourney Weaver, Tom Skerritt, Veronica Cartwright

Genre: Science fiction, Epouvante-horreur

Sortie le: 12 septembre 1979

Distribué par: UFD

CHEF-D’OEUVRE

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