Critiques

JUPITER’S LEGACY (Critique Saison 1) Des débuts difficiles…

SYNOPSIS: Tandis que la première génération de super-héros au monde est vénérée, la suivante a du mal à rester à la hauteur des exploits légendaires de ses parents.

ATTENTION SPOILERS : 

 Cet article révèle certains rebondissements  

et nous vous conseillons sa lecture 

 après le visionnage de la série

Aux cotés de Robert Kirkman que nous avons déjà évoqué ici et de Brian Bendis l’écossais Mark Millar est sans doute l’auteur de comic-book contemporain qui a eu le plus de succès ces vingt dernières années. Il débute très jeune chez DC Comics  sous le patronage de  Grant Morrison, autre scénariste vedette sur JLA, The Flash et Aztek: The Ultimate Man. Il se fait remarquer quand il remplace Warren Ellis sur The Authority série de l’empreinte Wildstorm de DC aux cotés du dessinateur Frank Quitely, un run victime de censure qui le fait quitter l’éditeur pour Marvel. Il va y connaitre une décennie faste. Il lance Ultimate X-Men pour l’empreinte Ultimate puis  collabore avec l’illustrateur Bryan Hitch surThe Ultimates, l’équivalent des Avengers qui servira d’inspiration pour le film  de Joss Whedon. En 2006, Millar, signe avec Steve McNiven, la mini-série Civil War qui va inspirer le Captain America: Civil War de 2016. En 2009, toujours avec McNiven il signe Old Man Logan dans la série Wolverine dont certains  éléments ont inspiré le film Logan  de 2017. En parallèle il lance Millarworld  sa collection  indépendante qui trouve tout de suite le succès avec Wanted, Kick-ass et Kingsman aussi bien en bande-dessinée que dans les films qui en sont adaptés. En Aout  2017 c’est la consécration quand Netflix rachète Millarworld avec Millar a sa tête pour continuer à publier des comics et bien sûr les adapter en film ou séries pour le streamer. Jupiter’s Legacy est le premier de ces projets qui arrive à l’écran, adapté d’une série de super-héros, publiée pour la première fois en 2013, écrite par Millar qui retrouve son partenaire de The Authority  Frank Quitely aux dessins. Avec Jupiter’s Legacy, une déconstruction  des super-héros de l’âge d’or, Millar fait la synthèse de toutes ses influences Star Wars, King Kong et surtout le Superman de l’âge d’or des comics. C’est une saga générationnelle qui voit s’opposer un groupe de super-héros vieillissants connu sous le nom d’Union et leur leader Sheldon Sampson (également connu sous le nom de Utopian), qui ont utilisé les pouvoirs  acquis en 1932 pour l’amélioration de l’humanité et leurs enfants qui contestent leur héritage. La série traite du lien entre l’émergence du super-héros et l’idéal américain, du conflit entre les idéologies socio-économiques et la fin du capitalisme, inspiré à Millar par les échos de la crise économique de 2008 avec celle de 1929. Bien que la bande dessinée ne soit pas nécessairement aussi profonde que des classiques comme Watchmen, elle contient nombres d’éléments intéressants. L’adaptation est développée par Steven S. DeKnight (Spartacus, Daredevil S01 et S02) qui  est crédité en tant que producteur exécutif mais quitte  la série en raison de « différences créatives » au milieu de la production de la première saison, remplacé  Sang Kyu Kim (The Walking Dead, Designated Survivor).

La série s’ouvre avec Sheldon Sampson / Utopian (Josh Duhamel) expliquant l’importance d’utiliser ses pouvoirs de manière responsable à ses enfants, Chloé et Brandon , allant jusqu’à citer le fameux « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » avant de s’envoler  pour aider quelqu’un dans le besoin, reniant sa promesse d’acheter de la glace à ses enfants. Cette scène d’ouverture établit Sheldon comme à la fois profondément idéaliste et assez mauvais  père. On retrouve un Brandon Sampson adulte (Andrew Horton) presque battu par un super-vilain, ne survivant que grâce à l’intervention d’Utopian venu à la rescousse de son fils. Ce dernier est déçu que Brandon n’ait pas pu gérer seul ce super-vilain, ce qui entraine une dispute  entre les deux héros. Peu après cette confrontation, l’Union, qui est la version  de la Justice League de cet univers, mène une bataille face à Blackstar (Tyler Mane) au cours de laquelle pour sauver sa famille, Brandon semble tuer le criminel. Cela va  lancer un débat sur le rôle des super-héros dans le monde moderne avec d’un côté un Utopian  qui souscrit à une notion d’héroïsme héritée de l’âge d’or, politiquement neutre et refusant de tuer. De l’autre, la jeune génération de héros et le propre frère d’Utopian, Walter Sampson / Brainwave (Ben Daniels) partisans d’un plus grand interventionnisme dans la société et de méthodes plus musclées. Utopian est censé être le centre moral de Jupiter’s Legacy, mais la série ne met jamais vraiment à l’épreuve son code éthique préférant laisser le personnage passer la majorité de son temps à l’écran à débattre théoriquement trahissant le principe qu’il vaut mieux montrer que dire. Là où Steven S. DeKnight sur  Daredevil était parvenu à un équilibre entre  une histoire émotionnellement forte et  la lutte morale de Matt Murdock pour ne pas devenir ce qu’il combattait il échoue ici,  la série n’ayant guère plus approfondi ses grandes questions à la fin de la saison qu’au début . Peut-être qu’en l’état, Jupiter’s Legacy aurait gagné à être adapté en film, d’une part pour des raisons de budget même si la série tente d’utiliser au mieux le sien mais surtout pour des raisons liées au style de Mark Millar. L’écriture de Millar dans les comics est véloce, très cinématographique, concentrant la narration dans une succession de scènes percutantes qui synthétise le propos global et l’essence de ses personnages couvrant en peu de temps des dizaines d’années de chronologie là où une saison de télévision se doit de remplir huit heures de programme. Si le comics de Millar et Quitely donne une vision globale pour la direction de la série, elle a peu de tissu connectif pour nourrir autant de contenu, obligeant cette première saison a étirer le contenu des deux premiers numéros de la bande-dessinée. Steven S. DeKnight parvient  à trouver une structure propre à la série  en extrapolant un mystère récurrent  à partir d’une seule scène du  comics : la bataille qui oppose l’Union au super-vilain Blackstar. Ce dernier n’apparaît dans la bande-dessinée que dans une unique bataille, contrairement à la série. Utopian est capable de vaincre Blackstar avec l’assistance de Brainwave sans l’intervention  de son fils et le super-vilain est ramené vivant en prison. Il n’y a donc  pas d’intrigue impliquant un clone de Blackstar que Brandon tue pour sauver son père.

Parallèlement à cette intrigue principale, il mêle le long des huit épisodes l’histoire de la découverte par les membres originaux de l’Union of Justice de l’île mystérieuse où ils ont acquis leurs super-pouvoirs. Là encore le comic-book couvrant brièvement ces évènements, l’adaptation ajoute beaucoup de détails (les visions de son père par Sheldon, les détails de la réunion des différents membres). La nature exacte des habitants de l’île est également plus ambiguë dans la série là où ils prennent dans le comics la forme de grands êtres à la peau verte qui sont plus tard explicitement appelés extraterrestres. Ici bien  que les héros  soient transportés sur une planète extraterrestre la nature de l’ile est laissée à l’interprétation du public. Sur le plan thématique et structurel, l’intrigue dans le passé est plus claire et présente les conflits et les personnages les plus intéressants. Cependant, bien qu’elle soit définitivement meilleure que l’histoire de leurs descendants en particulier l’agaçante Chloe (Elena Kampouris) ressemble à un mauvais show de la CW. L’intrigue dans les années 30 finit par être entravée par la chronologie contemporaine et sa narration décompressée. Il n’y a pratiquement jamais de chevauchement thématique entre les deux temporalités, la série n’offrant jamais de  points de comparaison pour savoir si la vision du passé de Sheldon est vraiment utopique. Les jeunes héros et leurs ainés s’opposent constamment sur le fait que les super-vilains n’étaient pas aussi horribles autrefois sans jamais en montrer un en action. L’effet le plus marquant de la décompression de l’intrigue est le développement du personnage de Grace (Leslie Bibb) tuée prématurément dans le comics, ce qui permet de détailler sa relation avec son mari et avec son beau-frère Brainwave, ce qui donnera plus de relief aux évènements de la saison 2 si elle rattrape ceux du comics. En revanche cette même dilatation de l’intrigue « bloque » les personnages de Brandon et Chloé aux portes d’évolutions majeures qui vont les définir vraiment là encore si la saison 2 se rapproche des comics. L’effet est le plus immédiatement perceptible dans la caractérisation de Brandon Sampson. Les deux versions  du personnage ont quelques détails en commun , il  subit une énorme pression pour être à la hauteur des idéaux de son père, puisque Chloé les a entièrement rejetés. Mais alors que la série le dépeint comme un gars  bien qui aime son père malgré leur relation complexe, celui des bandes dessinées est beaucoup plus  toxique avec peu ou pas d’empathie pour les autres qui va le conduire sur un chemin obscur.

Pour tous ses nombreux défauts Jupiter’s Legacy est sincère dans son amour du genre super-héroïque dont il embrasse sans réserve  toutes les conventions : les superpouvoirs, les noms de code et les costumes de ses super-héros de l’âge d’or que nous avons trouvé très réussis. En termes d’action super-héroïque, Jupiter’s Legacy ne peut évidemment pas rivaliser avec les superproductions cinématographiques pour restituer le spectacle de ces demi-dieux qui se  déchirent mais des séquences comme le le grand combat contre Blackstar ou une confrontation entre BrainWave , Lady Liberty et Skyfox  honorent en dépit de leur budget les pages des comics avec cette vitrine de la variété des superpouvoirs de ses héros portés par des effets visuels plutôt solides. Si la nouvelle génération de super-héros / méchants  est  assez  horripilante – à l’exception de  Hutch (Ian Quinlan)  le fils de Skyfox, qui compense son absence de pouvoir par la ruse  et la détermination –  les personnages principaux tous bien dessinés, leurs relations et  luttes internes engageantes et ils sont servis par de bons comédiens. Malgré un maquillage de vieillissement et une perruque hasardeuse, Josh Duhamel (Transformers) surprend avec une interprétation efficace de la transformation de l’insouciant fils de millionnaire en une meilleure version de lui-même puis en superhéros fatigué s’attachant à son code moral. C’est toujours difficile d’incarner une version d’un archétype comme Superman et il s’en tire plutôt bien. De même Leslie Bibb (Ricky Bobby : roi du circuit) se montre convaincante en super-héroïne confirmée, femme d’action et mère de famille. Matt Lanter (90210 et la voix d’Anakin Skywalker dans le dessin animé Clone Wars) est remarquable dans le rôle de George Hutchence / Skyfox, avatar de Gatsby le magnifique dont on apprend qu’il a trahi ses camarades dans le présent pour devenir un super-vilain alors qu’il était le meilleur ami  de Sheldon. Son cheminement  entre les deux périodes est l’une des plus grandes questions sans réponse de la série qu’on espère voir bien traitée par la suite. Enfin  l’acteur britannique Ben Daniels  (The Crown, Star Wars Rogue One) que  nous avions beaucoup apprécié dans la brève série tirée de The Exorcist  est excellent dans le rôle de Walter Sampson / Brainwave et tire le meilleur d’un personnage complexe et ambigu auquel il apporte une véritable épaisseur. Cette première série Millarworld  est une petite déception. La première saison de Jupiter’s Legacy sans le trahir ne parvient pas à retranscrire ce qui faisait le succès du matériau source, faute de budget mais aussi à cause de certains choix narratifs hasardeux, des problèmes de rythme et de jeunes héros perpétuellement moroses. Jupiter’s Legacy a aussi le malheur d’arriver dans un écosystème riche en adaptation de comics réussies au petit (Invincible, the Boys) comme au grand écran, si bien qu’il est difficile de trouver un  personnage, une intrigue ou une thématique qui n’a pas été mieux traité ailleurs. Pourtant la série s’améliore au fur et à mesure des épisodes et offre des perspectives intéressantes pour les saisons à venir si elle capitalise sur ses atouts :  ses interprètes principaux et son amour sincère du genre super-héroïque.

Crédits: Netflix

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