Critiques Cinéma

UNDER THE SILVER LAKE (Critique)

SYNOPSIS: À Los Angeles, Sam, 33 ans, sans emploi, rêve de célébrité. Lorsque Sarah, une jeune et énigmatique voisine, se volatilise brusquement, Sam se lance à sa recherche et entreprend alors une enquête obsessionnelle surréaliste à travers la ville. Elle le fera plonger jusque dans les profondeurs les plus ténébreuses de la Cité des Anges, où il devra élucider disparitions et meurtres mystérieux sur fond de scandales et de conspirations.

Avec ses deux premiers films, l’excellent premier essai The Myth of the American Sleepover en 2010 et la confirmation It Follows en 2014, David Robert Mitchell a su instiller sa personnalité assez singulière à travers des œuvres fortes et stylées, bâties autour de récits initiatiques insérés dans des genres très différents (le teen-movie dramatique et l’épouvante). Auteur à part entière, David Robert Mitchell a ainsi su se démarquer du tout venant grâce à la récurrence de motifs – des adolescents égarés, au spleen élémentaire et à l’angoisse (sexuelle, mortifère) envahissante, la saison de l’automne débutante, la suburb déclinante, la piscine comme allégorie du grand plongeon des personnages – au regard respectueux sur ses personnages et à l’emploi d’un ton que l’on pourrait qualifier de « cotonneux », offrant toujours une impression étrange au visionnage de ses films.  Le point de départ de son troisième long-métrage, Under The Silver Lake, est alléchant : une enquête farfelue mêlant disparition (d’une femme) et meurtres mystérieux (de chiens) sur fond de scandales et de conspirations dans un Los Angeles kafkaïen. Promesse d’un beau moment cinématographique sur le papier, d’autant plus qu’il compte dans ses rangs le très bon Andrew Garfield dans le rôle principal (celui de Sam, un jeune individu en marge du système qui se met en tête de retrouver Sarah, une jolie blonde dont il vient de faire la connaissance), Under The Silver Lake est présenté en compétition officielle du festival de Cannes 2018.

Premier constat : Under The Silver Lake demanderait (et mériterait) sans doute plusieurs attentions avant de conclure définitivement sur son appréciation. Avec Under The Silver Lake, David Robert Mitchell rompt en effet légèrement avec ses précédents opus – quoiqu’on retrouve l’atmosphère étrange sus-citée, si chère au cinéaste, mais aussi son goût prononcé et son respect pour le genre et ses personnages angoissés, loin des clichés ambulants, ainsi que le placement de l’action dans un décor banlieusard crépusculaire – et livre un film schizoïde, à la fois insaisissable et déroutant. Une proposition vraiment curieuse en forme de variation audacieuse et maline sur le film noir, matinée d’ésotérique et d’horreur, indéniablement multi-référencée mais qui reste tout de même sacrément originale et imprévisible du début à la fin. Véritable néo-noir, avec tout ce que ce genre comprend de figures (le héros solitaire et tiraillé, la femme fatale, quelques alliés informateurs) et de codes (le personnage blasé et emprisonné dans des situations qui ne sont pas de son fait et acculé à des décisions désespérées, l’enquête sinueuse, les révélations autour d’un possible complot), Under The Silver Lake se démarque pourtant aisément des habituelles productions de ce type par sa capacité à mêler facilement les tons (mélancolique ou enjoué), les règles (ni « commanditaire », ni détective, ni de réelle manipulation de l’homme par la femme) et les genres (des ruptures horrifiques, fantastiques, comiques et aussi de stoner movie). Le récit invraisemblable donne ainsi lieu à des moments de ciné vraiment particuliers, qui hantent le spectateur pendant un long moment après la fin de la projection. En mémoire cette séquence de cauchemar convoquant une Dame Blanche, un morceau hallucinant qui rappelle la grande maîtrise de David Robert Mitchell dans la gestion de ressorts purement « horrifiques ». Ou bien encore, tous les passages où le héros a l’impression d’être épié et suivi par un autre, une espèce de croquemitaine au pas lent qui n’est justement pas sans rappeler le Mal d’It Follows.

Pour narrer cette plongée extravagante et absurde dans un L.A. quasi surréaliste, les influences de David Robert Mitchell inondent. Hitchcock d’une part, cité directement via l’apparition d’affiches de Psychose et de Fenêtre sur cour placardées dans la chambre du héros, mais aussi indirectement, via l’exposition (l’observation aux jumelles d’une voisine), les rebondissements de l’intrigue (la blonde plantureuse évincée à mi parcours), le suspense de certaines séquences et la musique très Hermannienne de l’ensemble. Chez Robert Altman d’autre part, avec le formidable Le Privé en tête, ses filatures et sa cartographie sombre de L.A. On pense aussi à David Lynch par moments, avec ses dédales fantasmagoriques et ses envolées ésotériques particulièrement envoûtantes, voire au Chinatown de Roman Polanski avec son urbanisme oppressant et son héros alarmé, voire aux frères Coen avec ce personnage Big Lebowskien de loser (magnifique) en pyjama à qui il arrive mille mésaventures. Mais ce qui force l’admiration d‘Under The Silver Lake, c’est avant tout son originalité. En dépit de cette multitude de références sus -mentionnées, l’œuvre parvient à ne ressembler à rien de connu et on ne sait jamais réellement où David Robert Mitchell veut nous emmener. Avec son jeu de pistes énigmatique, le cinéaste enchaîne ainsi les moments inattendus et perturbants, déjouant en permanence les attentes pour mieux nous égarer dans la Cité des Anges et nourrir un propos ambigu sur les images et les symboles.

Marqué par l’ironie (tout le discours sur la pop-culture vers la fin), un humour décapant (les  » Fuck  » d’Andrew Garfield, les indices disséminés ici et là, les codes numériques inscrits sur les cartons de pizza…) et une volonté constante de surprendre, Under The Silver Lake évoque avec éclair un monde malade et désorienté. Avec son héros en proie à la persécution et la déprime, faisant face à l’inéluctabilité de la mort, David Robert Mitchell porte en effet un regard tourmenté et trouble sur la société américaine et ses mœurs bizarroïdes, marquées par des idéologies débridées, une grande paranoïa et des convictions parfois franchement condescendantes. Les sentiments et tiraillements de Sam apparaissant alors comme une métaphore politique du monde environnant. Si la densité thématique permet à David Robert Mitchell de tisser plusieurs toiles solides, c’est aussi grâce à l’arrivée progressive dans le champ de personnages secondaires tous plus loufoques les uns que les autres : un complotiste décryptant les cartes flanquées dans les paquets de céréales, un Roi sans-abri, le chanteur zarbi d’un groupe louant Jésus et les épouses de Dracula, des Escort-Stars serviables, un vieillard aigri, les membres d’une secte, un homme en fuite déguisé en pirate. Un constellation d’êtres déconcertants gravitant autour d’Andrew Garfield, vraiment épatant au passage dans le rôle de Sam. Visuellement, si le film respecte un tant soi peu la charge graphique du néo-noir, que ce soit à travers les éclairages expressionnistes contrastés, laissant souvent de larges plans de l’écran dans l’obscurité, ou dans les choix de décors (urbains pour la plupart), il possède pour autant une véritable identité propre, avec, là encore, son lot d’aimables surprises, dont notamment une séquence animée géniale et formellement démente. La richesse de la mise en scène, la relative longueur d’Under The Silver Lake (qui pourra peut-être en rebuter certains) et son côté hermétique en font un objet passionnant. Film vraiment à part dans le paysage actuel, restant néanmoins indubitablement en mémoire avec ses référents mais aussi sa sensibilité propre, Under The Silver Lake mériterait amplement de figurer au Palmarès Cannois.

Titre Original: UNDER THE SILVER LAKE

Réalisé par: David Robert Mitchell

Casting :  Andrew Garfield, Riley Keough, Topher Grace, …

Genre: Thriller, Comédie

Sortie le: 08 août 2018

Distribué par: Le Pacte

EXCELLENT

 

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