Critiques Cinéma

MUTE (Critique)

3,5 STARS TRES BIEN

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SYNOPSIS: Dans un proche avenir, Leo est barman dans un Berlin en pleine ébullition. A cause d’un accident survenu dans son enfance, Leo perd l’usage de la parole et ne vit plus que pour sa séduisante petite-amie Naadirah. Quand elle disparaît sans laisser de trace, Leo se met à sa recherche et se retrouve dans les bas-fonds de la ville. Deux espiègles chirurgiens américains constituent les seuls indices qui le poussent à affronter ce milieu infernal afin de retrouver son amour.

Avec son premier film (Moon, 2009) Duncan Jones avait fait une entrée très remarquée dans la science fiction en réalisant un long métrage qui assume complètement ses influences (Outland, Silent Running, 2001 l’Odyssée de l’Espace, Soleil Vert…), sans les copier servilement et ressembler de fait à un film de fin d’études d’un réalisateur doué mais cherchant encore à se construire sa propre identité, comme c’est souvent le cas pour un premier long métrage choisissant de se placer dans ce genre. Au contraire, Duncan Jones imposa d’emblée ses thématiques et une approche artistique à contre courant de son époque, renouant avec les grandes heures de la science fiction, lorsque les réalisateurs faisaient appel au talent et à l’imagination de techniciens au savoir faire aujourd’hui quasiment disparu au profit du tout numérique. Cette enthousiasmante réussite est pourtant née d’un renoncement à un projet qui lui tenait à cœur depuis des années mais dont l’envergure dépassait alors ses capacités de financement et nécessitait une expérience qu’il n’avait de fait pas encore pu acquérir. Il aura fallu que Netflix s’intéresse au projet, -les studios étant aujourd’hui trop frileux pour financer un film de science fiction qui n’ait pas vocation à être un blockbuster et repose sur un univers créé ad nihilo par son metteur en scène-, pour que Mute, film que Duncan Jones porte en lui depuis plus de 15 ans, puisse enfin voir le jour et arriver sur nos (petits) écrans. Cette sortie attendue avec impatience par tous ceux qui apprécient son cinéma, n’arrive néanmoins pas au meilleur des moments, quelques mois après l’immense claque visuelle mise par Blade Runner 2049 et quasiment 2 ans après la grosse déception que fut Warcraft: Le commencement. Quelles que puissent être les qualités d’un film, il peut toujours être victime du contexte de sa sortie et/ou d’un malentendu sur ce qu’il est. Clairement, Mute va énormément diviser. Il sera accueilli par les lazzi de ceux qui vont le juger comme un Blade Runner cheap,  fera bailler ceux qui seront décontenancés par son rythme et sa narration alambiquée, quand il confortera enfin ceux qui font la fine bouche devant Moon et pensent que Jones a depuis confirmé que la hype l’entourant n’était pas justifiée. Quand à ceux qui réussiront à capter la fréquence sur lequel émet Mute, ils pardonneront ses quelques maladresses  évidentes, pour en apprécier les belles qualités.

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Les progrès des effets spéciaux font qu’il n’y a aujourd’hui pratiquement aucune limite à l’imagination d’un cinéaste mais, aussi impressionnant puisse être l’univers crée, il n’y a, à nos yeux, pas de grand film de science fiction sans une histoire et des personnages que l’on puisse rattacher à notre époque et nos préoccupations, à un monde tangible dans lequel on soit capable de se projeter. Avec son nouveau film, Duncan Jones ne perd pas de vue cet axiome et c’est heureux parce qu’au vu de son approche sur Moon, nous ne l’attendions pas sur le terrain de la SF désincarnée, noyée dans le numérique. Certes, Mute se passe dans un univers de science fiction mais ses personnages, bien que pris dans une réalité différente de la nôtre, sont au centre d’une intrigue qui pourrait se passer de ce contexte. Ce récit d’un barman qui se mue en détective pour tenter de retrouver sa petite amie mystérieusement disparue tient du film noir transposée dans un Berlin futuriste mais crédible, grâce notamment au soin pris par Jones à travailler sur des prises de vue réelles. Plutôt que de se reposer uniquement sur les possibilités infinies que lui offriraient les effets numériques, il les utilise pour donner de l’ampleur à son univers tout en s’appuyant aussi beaucoup sur des vrais décors, sur l’indispensable sentiment de réalité que l’on doit ressentir devant un univers futuriste, sous peine de se détacher du récit. De toute façon, si Mute ambitionnait de rivaliser sur le plan formel avec le Blade Runner de Ridley Scott ou celui de Denis Villeneuve, la comparaison serait létale dès les premières minutes, tant les effets numériques dont bénéficient Jones avec son maigre budget peuvent paraître cheap. Il n’en abuse heureusement pas trop et c’est heureux quand le cœur du film bat de toute façon ailleurs, dans une histoire qui pourrait se passer à notre époque mais aussi dans les années 70, qui constituent l’ADN de Mute, comme c’était déjà le cas du premier film de Duncan Jones. Mute, tout comme Moon, est en effet un objet un peu anachronique plus en phase avec le ton et la narration des 70’s, qu’avec les productions actuelles. De même que celui qui voudrait voir un Blade Runner bis passera son chemin au bout d’une poignée de minutes, celui qui est allergique aux ruptures de ton et aux films de science fiction qui mijotent à petit feu risque de faire un sévère choc anaphylactique. Si l’on citait Silent Running et 2001 l’Odyssée de l’Espace comme les influences les plus évidentes de Moon, il faudra ici plus citer Mash (Robert Altman, 1970) et surtout Hardcore (Paul Schrader, 1979) que Blade Runner ou même tout autre film de science fiction.

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Dans ses précédents films, en mettant de côté son adaptation de World of Warcraft, Duncan Jones mettait en scène des personnages qui découvrent que la réalité dans laquelle ils évoluent est autre que celle qu’ils percevaient, la découverte du monde dans lequel ils évoluent se faisant en même temps que le spectateur. Sam Bell apprend ainsi sa condition de clone/ ouvrier de l’espace dont les souvenirs ont été artificiellement implantés pour s’assurer de sa docilité, Colter Stevens découvre quant à lui qu’il est maintenu artificiellement en vie pour être utilisé comme cobaye d’un programme militaire. Ce sont des working class heroes, des hommes ordinaires découvrant qu’ils se trouvent au centre d’enjeux qui les dépassent et auxquels on peut s’identifier. Dans la droite ligne de ces personnages, Léo (Alexander Skarsgård) vit dans un monde dont il ignore presque tout. A ceci près que c’est son choix conscient et assumé de vivre selon les préceptes inculqués pendant son enfance, aux États-Unis, au sein d’une communauté amish. Muet, il se prive, comme l’avait souhaité sa mère, de la technologie qui lui permettrait de retrouver sa voix perdue lors d’un grave accident qui ouvre le film (à cette occasion Jones cite un plan mythique du prologue de Boulevard du Crépuscule) Avoir un tel personnage dans un récit de science fiction est une idée originale et sur le papier pertinente, dans la mesure où il permet d’accompagner la découverte par le spectateur de l’étendue de cet univers et de sa technologie. Léo évolue dans ce récit avec son handicap, ses valeurs, sa naïveté qui en font un personnage attachant, un être simple perdu dans un monde qui le dépasse. Il n’est pas l’archétype du héros de film de science fiction utilisant tous les moyens technologiques à sa disposition. Il dessine, travaille le bois, vit dans une bulle dans laquelle il a arrêté le temps et s’il recherche quelqu’un, il va se plonger des heures dans un vieil annuaire téléphonique. Il y a chez lui, quelque chose de très maladroit qui contamine le film, de constamment anachronique, qui peut tout à fait être vu comme un défaut d’écriture, son background étant volontairement laissé en jachère. Si on n’est pas touché par sa naïveté, par sa romance qui pourrait paraître aussi improbable et vouée à le rendre malheureux que celle de L’Ange Bleu (Josef Von Sternberg, 1930), on ne verra que les  mésaventures d’un Amish dans la ville et non la quête romantique et désespérée d’un enfant dans un corps d’adulte. Il faut reconnaître par ailleurs que la magnifique bande originale composée par Clint Mansell, aide beaucoup à se laisser porter par ce rythme et ce ton si particulier.

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On se plaint trop souvent du cynisme dans lequel baignent tant de films, pour faire la fine bouche devant l’approche de Duncan Jones, certainement assez maladroite mais sincère et passionnée. Alexander Skarsgård n’est pas l’acteur le plus charismatique du moment mais par ses regards, ses sourires enfantins, la façon un peu gauche dont il se tient, il donne vie à un personnage très attachant, bien que l’on pourra penser qu’il est  totalement sous écrit. Le contraste est saisissant entre ce Berlin futuriste et  l’appartement dans lequel il vit dont l’intérieur ressemble à celui de votre vieil oncle de province, vivant entouré de ses souvenirs et de ses meubles de famille, loin de l’agitation du monde moderne. De ce point de vue, même si les belles intentions et les bonnes idées ne suffisent pas à faire un grand film, Mute propose vraiment quelque chose de nouveau et d’intéressant. En contrepoint presque total avec le ton de cette quête romantique et désespérée, Mute fait des allers retours dans une histoire qui paraît d’abord déconnectée du reste du film, la trivialité et le vice des personnages de Duck (Justin Theroux) et Cactus Bill (Paul Rudd) étant à l’opposé du tempérament de Léo et de la coloration qu’il donne au récit. Dans un réjouissant rôle à contre emploi, Paul Rudd, une nouvelle fois excellent, interprète un chirurgien peu scrupuleux, maniant sarcasmes et punchlines avec la même dextérité qu’un scalpel et arborant une moustache digne de celle d’un autre fameux chirurgien,  Trapper John (Elliott Gould) dans Mash. Ce n’est d’ailleurs certainement pas une coïncidence qu’il conduise un véhicule qui ressemble fortement à une version 3.0 de la jeep de Mash. Avant qu’ils ne se rejoignent, les transitions entre ces deux récits ne se font pas sans quelques grincements et plombent quelque peu le deuxième tiers de Mute, Duncan Jones semblant alors avoir assemblé artificiellement deux idées de long métrage.

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Une thématique commune se dégage néanmoins, malgré les maladresses, celle de la parentalité. La personnalité de Léo est le résultat de son éducation et de l’attachement qu’il a pour les valeurs qui lui ont été transmises par ses parents. Cactus Bill, aussi différent soit-il, prend à cœur son rôle de père et c’est notamment pour sa fille, pour obtenir des faux papiers d’identité lui permettant de rentrer avec elle aux États-Unis, qu’il se compromet à travailler avec la pègre locale. Ce n’est que peu développé et peut paraître comme un petit artifice d’écriture pour rendre ce personnage moins superficiel. Mais il nous semble clair, d’autant plus vu la dédicace finale du film, que cette thématique, déjà présente dans Moon, est absolument centrale pour lui. Mute est un drôle d’assemblage qui a peut être souffert d’avoir attendu aussi longtemps avant de voir le jour, tant il paraît clair qu’il tient très à cœur à son metteur en scène qui s’est probablement, le temps passant et reprenant régulièrement son scénario, enfermé dans une approche qui lui paraît limpide mais à laquelle on peut rester totalement hermétique. S’il ne tient pas toutes les promesses entretenues par son auteur depuis 2009, il ne s’effondre pas et montre même sa cohérence dans son dernier tiers. Ceux qui n’auront pas voulu descendre en marche et se sont calés sur les pulsations d’un cœur souffrant d’arythmie mais resté pur dans cette époque gangrenée par le cynisme, auront apprécié le voyage.

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Titre Original: MUTE

Réalisé par: Duncan Jones

Casting : Alexander Skarsgård, Paul Rudd, Justin Theroux…

Genre: Science Fiction

Sortie le: 23 février 2018

Distribué par: NETFLIX

3,5 STARS TRES BIEN

TRES BIEN

 

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