Critiques Cinéma

A GHOST STORY (Critique)

5 STARS CHEF D'OEUVRE

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SYNOPSIS: Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité.

Le plus souvent représentés comme des antagonistes, des âmes errant dans le monde des vivants, défendant leur territoire ou pourchassant ceux qu’ils tiennent pour responsable de leur condition, les fantômes n’ont jamais cessé de hanter le cinéma américain, lequel à la différence du cinéma asiatique, nourrit plutôt l’idée d’une cohabitation impossible entre deux mondes. Il y a bien sûr quelques exceptions, au premier rang desquelles il faut citer l’un des chefs-d’œuvre de Joseph L. MankiewiczThe Ghost and Mrs Muir (1947), dans lequel une veuve et le fantôme d’un capitaine au verbe haut, apprennent à cohabiter puis à s’aimer. Récemment, il y a aussi le très intriguant et réussi I am A Ghost, premier film de HP Mendoza, dans lequel un fantôme s’interroge sur sa condition et trouve l’aide d’une medium pour briser la malédiction qui le condamne à errer entre les murs de sa maison. Si, dans l’idée de départ (HP Mendoza utilise plutôt les codes du film d’horreur), c’est de ce film que se rapproche peut être le plus A Ghost Story, les questions qu’il pose, la douceur et la poésie qui s’en dégagent sont elles clairement à rapprocher du cinéma asiatique et en particulier d’une influence évidente: Oncle Boonmee, Celui qui se souvient de ses vies antérieures (Arpichapong Weerasetakhul, 2009).

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Dans A Ghost Story, le récit se place du point de vue du fantôme lequel, ici, n’est pas une entité menaçante et vengeresse que le spectateur découvre en même temps que les nouveaux occupants d’une maison, figure la plus classique de la représentation du fantôme dans le cinéma américain. Le fantôme n’est ainsi pas réduit au rôle de l’entité mystérieuse dont il s’agit de découvrir l’origine et les motivations, il est au centre du récit et en est même son cœur, celui à travers les yeux duquel nous sommes conviés à partager une expérience de cinéma d’une radicalité et d’une force qui nous a éparpillée façon puzzle aux 4 coins de la salle. La poésie qui s’en dégage, la mélancolie dans laquelle il nous enveloppe, la façon dont il parvient à saisir ce sentiment qui nous étreint lorsque l’on repense à nos vies, aux êtres disparus, à ce temps qui s’enfuit, est un miracle de cinéma. Sans effets, avec une économie de moyens remarquable, se reposant uniquement sur sa narration et la « sensibilité » de sa caméra, David Lowery revient aux origines du cinéma, à une forme d’épure, tellement anachronique, qu’elle pourrait passer pour du simplisme ou de la naïveté.

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Il embrasse la représentation originelle du fantôme (apparue dans la littérature du 13ème siècle), recouvert du drap ou du linceul qui enveloppait le défunt, avant que son âme ne se détache de son enveloppe physique et n’erre ainsi dans le monde des vivants. Fasciné par cette image imprimée dans son inconscient (et le nôtre) depuis l’enfance, Lowery a ainsi pris le parti d’articuler son récit autour d’une représentation qui aurait pu l’entraîner par le fond, tant elle paraît à priori datée, ringarde (le terme anglais couramment utilisé serait cheesy), voire burlesque. Si les paris risqués, quand ils se révèlent payants, paraissent toujours être des coups de génie, il fallait vraiment un metteur en scène totalement habité par son sujet, obsédé par le détail et radical dans sa volonté de se conformer à sa vision, pour que cela fonctionne. Cela commence par la conception du « costume », la façon dont le drap recouvre Casey Affleck, de sorte que l’incarnation soit parfaite et que l’on n’ait jamais l’impression de voir un acteur revêtu d’un drap. Les mouvements du fantôme ont eux été tournés en 33 images seconde ce qui, concrètement, dans une scène, donne l’impression qu’il se déplace plus lentement que les autres personnages filmés eux en 24 images secondes.

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A travers le récit de ce fantôme, à travers son observation passive des occupants successifs de sa maison, son impuissance, son errance entre quatre murs et même entre quatre dimensions, A Ghost Story dépasse la réflexion sur le deuil et la mort et pose une vraie réflexion sur la vie, sa fugacité, sa futilité, illustrant d’une certaine façon ces célèbres vers tirés de la pièce MacBeth de William Shakespeare, prononcés par MacBeth après le suicide de son épouse, Lady MacBeth : « La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédie qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire — dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, — et qui ne signifie rien… »

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Quasiment sans dialogues et avec une telle économie de moyens, le propos s’incarne essentiellement par la mise en scène. La tendresse et l’amour qui passe entre ces deux êtres bientôt séparés nous est ainsi montré en un plan fixe, étiré jusqu’à nous donner l’impression d’être dans la pièce avec eux, dans une position de voyeur. La composition des plans, le jeu sur les couleurs, créent une succession de tableaux magnifiques mais surtout extrêmement émouvants, faisant passer par l’image ce qu’aucun dialogue ne pourrait nous faire ressentir. Lorsque la mort sépare ce couple, nous pouvons en ressentir toute l’injustice. Tout est dit par la longueur d’un plan, par un léger mouvement de caméra qui dédouble le point de vue sur une scène, en faisant apparaître dans le cadre ce fantôme, réduit comme nous au rôle de spectateur. Il est le témoin impuissant de la douleur de M (Rooney Mara) puis de sa reconstruction progressive, alors que lui reste enfermé dans le cadre, comme prisonnier de cette maison qu’il ne souhaitait pas quitter parce qu’elle était chargée des souvenirs de son bonheur. Il entre dans le cadre, dans l’espace physique du film comme il entre dans notre espace mental. Sa présence nous est parfois d’abord suggérée, nous la sentons avant même que la camera panneautant légèrement ne le fasse apparaître dans le cadre, dans une position d’observateur passif et évanescent. Il est une représentation du regard du spectateur, forcé comme lui de regarder d’abord la douleur sourde et bouleversante de M, puis défiler les existences de ces étrangers. Ce procédé radical et exigeant est poussé jusque dans ses limites, notamment dans une scène qui pourra être un point de non retour pour certains mais qui, pour d’autres, et donc pour l’auteur de ces lignes, aura au contraire été une expérience d’une intensité rarement ressentie en salles.

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Par un jeu subtil sur la longueur des scènes, la fixité d’un plan dans lequel le regard ne peut s’échapper et est happé par ce que voit le fantôme, avant que la camera panneaute légèrement et nous le dévoile dans un coin de la pièce, David Lowery nous aspire dans son univers, nous fait ressentir, par tous les pores de notre peau, la mélancolie et la douleur sourde dans laquelle baigne son récit. Le choix d’un format 4/3 dont les bords sont arrondis est également très fort, nous donnant l’impression de regarder ce récit à travers de vieilles diapositives, chargées de toute la mélancolie des années qui passent. A Ghost Story est une histoire qui se raconte à la troisième personne, du point de vue du fantôme d’un homme dont on ne connaît même pas le prénom, mais qui se vit à la première personne. Cette histoire de fantôme se passe de cris et de démonstrations. C’est d’abord un long cri sourd de douleur, une complainte quasi muette qui se ressent plus qu’elle ne se comprend, puis une méditation sur le monde, sur nos vies, qui traverse les époques. Par son jeu sur la temporalité, David Lowery trouble nos repères pour nous faire ressentir le temps qui passe, qui s’enfuit et nous échappe pour nous laisser, comme C, seul avec nous même, témoin passif d’existences sur lesquelles nous n’avons pas de prise.

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Titre Original: A GHOST STORY

Réalisé par:  David Lowery

Casting : Rooney Mara, Casey Affleck …

Genre: Drame, Fantastique

Date de sortie: 20 Décembre 2017

Distribué par: Universal Pictures International France

5 STARS CHEF D'OEUVRE

CHEF-D’ŒUVRE

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