Analyse

JEAN-PAUL BELMONDO : ITINÉRAIRE D’UN HOMME LIBRE

Il y a des acteurs dont la carrière se raconte par les films. Celle de Jean-Paul Belmondo raconte aussi une époque, un rapport au public et une certaine idée du métier. Nouvelle Vague, cinéma d’aventures, polars, comédies populaires, théâtre : il aura traversé plus de quarante ans de cinéma français sans jamais accepter tout à fait la place qu’on voulait lui assigner.

Ce qui frappe aujourd’hui, à relire ses paroles et celles de ceux qui l’ont accompagné, c’est à quel point cette trajectoire semble avoir échappé à toute programmation. Belmondo devient une vedette sans avoir prévu de le devenir. Il devient un héros parce qu’il aime physiquement jouer. Il devient une puissance du box-office tout en continuant à revendiquer le droit de changer de registre. Puis vient le moment où il comprend lui-même qu’il doit se débarrasser du personnage qu’il a contribué à fabriquer.

Bien avant tout cela, il y a une génération.

« Avec Jean-Pierre Marielle, Jean-Paul Belmondo, Philippe Noiret, Bruno Cremer, Claude Rich, Annie Girardot, j’ai trouvé la promotion idéale » [1], racontait Jean Rochefort au Figaro en 2013. Une bande qui, selon lui, était « révolutionnaire autant dans sa façon d’être que de jouer » [1] et dont Belmondo était déjà « le porte-drapeau » [1]. Rochefort allait plus loin : « Jean-Paul, c’était Marlon Brando qui arrivait chez nous. » [1]

Le cinéma ne tarde pas à confirmer cette intuition. En 1960, À bout de souffle change brutalement la dimension de Belmondo. Lui-même racontera pourtant à Jacques Siclier dans Le Monde, en 1984, combien cette révolution lui avait échappé au moment où elle se produisait.

« C’est vrai que À bout de souffle m’a lancé du jour au lendemain. Pourtant, je pensais que le cinéma ne durerait pas pour moi. Pendant le tournage, personne ne s’était rendu compte de ce qui allait se passer. C’était un jeu, on s’amusait bien. » [2]

Godard improvise, les rushes sont visionnés sans le son et Belmondo reste convaincu que le film ne sortira jamais. Puis arrive mai 1960.

« Je me suis réveillé vedette, sans avoir, pour autant, l’impression de porter un nouveau cinéma sur mes épaules. Je ne me suis pas dit : “Ça y est” et je n’ai pas orienté ma carrière au cinéma. Non, c’est venu tout seul, et dans le bon sens. » [2]

Cette absence de plan de carrière deviendra presque une méthode. Belmondo ne choisit pas entre cinéma d’auteur et cinéma populaire. Il circule. Quelques années après Godard arrive Philippe de Broca et, avec lui, une autre métamorphose.

De Broca expliquera en 1969 avoir conçu L’Homme de Rio avec la nécessité de rencontrer un très grand succès afin de gagner sa liberté de cinéaste. L’écriture elle-même se construit autour des possibilités offertes par son acteur : « J’avais certaines scènes que je voulais inclure… Jean-Paul s’échappant d’un gratte-ciel et courant à travers la jungle… mais le problème était de savoir comment. » [3]

Belmondo devient matière de cinéma avant même que le scénario ait trouvé le moyen de l’utiliser.

L’intéressé racontera plus tard cette transformation avec la même simplicité : « L’Homme de Rio a été mon premier film de héros. » [2] Il assure pourtant que rien n’avait été prémédité : « Je faisais des cascades et des acrobaties, dans la vie, pour le plaisir. Je les ai faites au cinéma. » [2]

Sur le tournage au Brésil, cette propension à prendre lui-même les risques provoque déjà quelques sueurs froides. Alexandre Mnouchkine lui interdit de passer sur un câble entre deux immeubles et veut confier la cascade à Gil Delamare. Belmondo refuse de laisser son ami prendre un risque qu’il peut assumer lui-même. Il finit par faire la cascade. Puis Mnouchkine recommence à s’inquiéter devant la suivante avant de lui demander : « Tu crois que ce serait bon quand même ? » [4]

La légende du Belmondo cascadeur est en train de naître.

Elle prendra une autre dimension dans les années 70. Rémy Julienne, qui réglera nombre de ses cascades, gardera le souvenir d’un acteur qu’il fallait moins pousser que retenir.

« Non seulement il n’a jamais refusé, mais il n’en avait jamais assez. Il était inarrêtable. Avec lui, c’était toujours plus vite, toujours plus fort, toujours plus loin. » [5]

Julienne reconnaissait aussi ce que cette confiance avait d’inquiétant : « Pour moi, c’était terriblement motivant, mais aussi extrêmement dangereux. Alors, je devais sans cesse le canaliser. C’était quand même imprudent, ce qu’on faisait ! » [5]

Belmondo n’a jamais prétendu le contraire.

Lorsqu’il revient sur Peur sur la ville, il reconnaît même avoir eu peur lors de la fameuse séquence tournée sur le métro parisien. Le train roule à 60 km/h et un élément métallique l’oblige à se déplacer sur le côté du wagon. Six prises seront nécessaires. Après la quatrième, un employé de la RATP le félicite : « Moi pour trois millions je ne le ferais pas !  » Réponse de Belmondo : « Moi non plus ! » [6]

Derrière la plaisanterie, une conception du spectacle s’est installée. Belmondo veut que le public voie que c’est bien lui. Être doublé le frustrerait. Il le dira explicitement en 1984 : grimper sur un métro, provoquer des carambolages ou se retrouver suspendu à un hélicoptère font partie de son métier parce que « cela fait partie du spectacle« . [2]

Il sait aussi ce que certains lui reprochent. « Ceux qui n’aiment pas cela me considèrent comme une star exhibitionniste. Si je tournais des films à poil, en me montrant sous toutes les coutures, qu’est-ce qu’on dirait ? Que je suis un intellectuel ? « [2]

La formule est drôle. Elle révèle surtout un clivage qui accompagnera une grande partie de sa carrière : plus Belmondo devient populaire, plus son statut de comédien semble parfois disparaître derrière celui de vedette.

Pourtant, lui n’a jamais cessé de revendiquer la diversité. En 1981, au moment du Professionnel, il explique dans Première que son ambition demeure la même :  » alterner les genres » [7]. Il refuse l’idée selon laquelle un acteur pourrait tout jouer, mais refuse tout autant de se laisser enfermer dans ce que le public attend de lui. « Moi, je peux faire les deux, j’essaye de varier les plaisirs et d’habituer les spectateurs à m’accepter dans des comédies et dans des films plus graves. » [7]

Philippe Labro avait observé de près cette volonté quelques années plus tôt. Lorsqu’il propose L’Héritier à Belmondo, celui-ci hésite. Il craint, selon Labro, de « quitter son blouson de voyou pour endosser le costume d’un riche héritier face à une tragédie » [8]. Le cinéaste se souviendra surtout du travail dissimulé derrière la décontraction.

 » Quand il arrivait sur le plateau il avait bien étudié son texte, contrairement à ce qu’on dit c’était un grand travailleur, mais il ne le montrait pas. Quand on disait “moteur”, il déroulait cela, comme il déroulait tout dans la vie, avec une apparente aisance, derrière laquelle il y avait beaucoup de travail, de professionnalisme.  » [8]

Labro résumera ailleurs ce paradoxe avec une formule remarquable : « Jean-Paul, c’est la combinaison d’un comédien qui joue vraiment la comédie, même s’il donne l’impression fausse de n’en avoir rien à foutre, et d’un vrai travail intérieur que l’on ne voit jamais.  » [9]

Alain Resnais l’avait lui aussi choisi pour ce qu’il pouvait apporter à Stavisky, bien au-delà de son poids au box-office : « Une aubaine pour moi non parce qu’il est une grande vedette commerciale mais parce que lui seul peut-être pouvait acquérir cet accord parfait avec le rôle. » [10] Belmondo, lui, se méfie des discours trop savants sur le métier. « Ce qui compte, c’est l’imagination, pas l’imitation  » [11], dira-t-il. Il ironise sur les acteurs racontant les mois passés à s’imprégner d’un personnage puis à s’en débarrasser. Son exemple vient du théâtre : lorsqu’il joue Cyrano, le rideau tombe, il pose son nez sur la table de maquillage et rentre chez lui. « Il n’y avait plus de Cyrano. » [11]

Cette légèreté revendiquée n’empêche donc ni le travail ni l’ambition. Elle constitue peut-être même le cœur du paradoxe Belmondo : prendre son métier suffisamment au sérieux pour pouvoir donner l’impression de ne jamais le prendre au sérieux.

Cette attitude se retrouve chez l’homme que Françoise Fabian a connu avant même le Conservatoire. « On était tout petits, on avait 18 ans, on était inséparables. Jean-Paul ne prenait jamais rien au sérieux, sauf la vie. Il me faisait rire tout le temps, comme un enfant. » [12] Sur Le Voleur, elle s’étonne de le voir plaisanter sans arrêt entre les prises et lui demande comment il peut jouer sans avoir besoin de se concentrer. « Ça n’a rien d’important, c’est du cinéma » [12], lui répond-il.

Fabian se souvient aussi d’un homme profondément fidèle. Belmondo continuait à rendre visite à Raymond Girard, son ancien professeur, bien après être devenu célèbre. Elle raconte également ses déjeuners dominicaux chez Lipp avec sa mère. Son portrait tient finalement en quelques mots : « C’était quelqu’un de tellement vivant. Quel être délicieux et culotté ! » [12] Pendant ce temps, la popularité devient phénoménale. René Chateau en donnera en 1983 une définition presque parfaite : « Avec Belmondo, les gens savent qu’ils vont en avoir pour leur argent.  » [13] Le public, explique-t-il, veut oublier son quotidien et sait qu’il trouvera avec lui du spectacle. Il parle déjà d’un « label Belmondo » [13]. Ce label finit par devenir une force économique considérable. Avec elle viennent aussi les attaques.

La polémique autour de L’As des as, en 1982, cristallise cette opposition. Le triomphe du film de Gérard Oury face à Une chambre en ville de Jacques Demy déclenche un manifeste dénonçant notamment le déséquilibre entre les deux films. Belmondo réplique violemment. Il rappelle qu’il a coproduit L’As des as en laissant son cachet dans l’entreprise, mais rappelle aussi avoir produit Stavisky quelques années auparavant malgré son résultat commercial bien inférieur. Il refuse surtout qu’on considère le succès populaire comme suspect. « Pour moi qui ne suis qu’un acteur, le vote massif des spectateurs est et demeurera la plus belle récompense. » [14]

Cette fidélité au public va pourtant finir par fabriquer un autre piège : à force d’incarner Belmondo, comment redevenir simplement un acteur ? La réponse arrive avec Claude Lelouch. En 1988, lorsque celui-ci lui propose Itinéraire d’un enfant gâté, Belmondo sait que quelque chose doit changer. « Depuis quelques temps déjà je voulais sortir de l’emploi qui avait été le mien au cinéma pendant des années. A un moment donné il faut laisser l’habit au vestiaire, sinon on n’existe plus, il n’y a plus que l’habit. « [15] Tout est là.

L’acteur qui avait refusé les cases découvre qu’il risque désormais d’être enfermé dans celle qu’il a lui-même rendue immense. Sam Lion lui permet de déplacer son image sans la renier. Belmondo retrouve un personnage qui peut porter son vécu et son âge, tout en l’obligeant à revenir vers une autre forme de jeu. Le travail de Lelouch lui convient parfaitement. Le cinéaste souffle parfois les dialogues juste avant la prise. Belmondo doit immédiatement trouver le ton et l’émotion. « C’est un vrai exercice. Et ça ça me plaît…  » [15]
Des années plus tard, Lelouch parlera toujours de lui avec la même admiration. « Jean-Paul Belmondo c’était le client idéal pour un mec comme moi. Il était dans la joie, il était toujours dans le positif, c’était un vrai héros à la fois devant la caméra et derrière la caméra. » [16]

Pour Lelouch, Belmondo appartient à cette catégorie rarissime d’acteurs qui finissent par dépasser leurs rôles. « Jean-Paul c’était le roi, celui qui a le mieux dominé cet art de distraire et d’ailleurs le public ne s’y est pas trompé… Si le public l’a appelé Bébel c’est qu’il était plus qu’un acteur et il nous a renvoyé l’image de la France…  » [16]

Il est aussi impossible de raconter cette place sans évoquer Alain Delon.

Pendant des décennies, leur supposée rivalité aura nourri les journaux. Belmondo lui-même reconnaissait l’incident de l’affiche de Borsalino, mais réduisait considérablement la portée du fameux duel : « Il savait que je ne lui prendrais pas ses rôles et je savais qu’il ne me prendrait pas les miens. » [17] Leurs parcours, disait-il, étaient parallèles. Leurs registres suffisamment différents pour que la rivalité soit surtout une construction extérieure. Delon dira presque exactement la même chose. « Il n’y a jamais eu de duel entre Belmondo et moi. Ça fait quarante ans qu’on court le 100 mètres ensemble. Un jour, je passe la ligne en premier, un jour, c’est lui. » [18] Puis vient cette phrase devenue bouleversante avec le temps : « Avec le temps, ce n’est plus un 100 mètres qu’on court, maintenant, mais un marathon. Vous voulez savoir qui passera la dernière ligne en premier ? On la passera ensemble, main dans la main.  » [18]

Patrice Leconte, qui les réunira dans Une chance sur deux, n’a jamais reconnu la guerre qu’on lui racontait.
« Ils étaient très copains. Comme deux types qui ne se sont jamais perdus de vue et qui sont ravis d’être ensemble. » [19] Aux journalistes comptant les gros plans de l’un et de l’autre, Leconte répondra simplement : « C’est absurde. Je n’ai pas vécu ça du tout, j’ai vécu absolument le contraire.  » [19]

À mesure que les années passent, Belmondo devient autre chose qu’une star. Il devient un souvenir collectif. Jean Dujardin l’exprime parfaitement en 2017, lorsque les César rendent hommage à son aîné. « Il représente mon enfance, mon cinéma du dimanche soir, le mec à qui je voulais ressembler quand je jouais dans mon jardin. » [20] Puis il élargit encore : « Il représente effectivement tout le cinéma français. » [20]

La réponse de Belmondo est d’autant plus belle qu’elle avait précédé cet hommage de quelques jours. Dans Un singe en hiver, Jean Gabin lui disait : « Embrasse-moi, mec. T’es mes 20 ans. » [21] En février 2017, Madame Figaro demande à Belmondo à qui il pourrait à son tour adresser cette phrase. Il choisit Jean Dujardin. « Il possède l’aisance, le naturel, l’humour, la justesse dans la gestuelle et la voix. C’est un acteur, un vrai. » [21] La boucle pourrait presque s’arrêter là.

Parce que derrière Bébel, derrière le cascadeur et la vedette capable de déplacer des millions de spectateurs, c’est peut-être cela que racontent toutes ces paroles dispersées sur plus d’un demi-siècle : un acteur qui aura passé sa vie à donner l’impression que tout était facile. Un acteur qui pouvait se réveiller vedette sans l’avoir prévu, devenir un héros sans l’avoir décidé et finir par incarner une partie du cinéma français sans jamais cesser de parler de son métier comme d’un jeu.

Philippe Labro avait trouvé une très belle expression pour décrire ce paradoxe. Derrière le sourire que tout le monde connaissait, disait-il, Belmondo en possédait un autre, invisible : « le sourire intérieur, celui à la fois du sage revenu de tout et de l’enfant qui aime jouer  » [9]. Peut-être est-ce finalement là que se trouvait Jean-Paul Belmondo : quelque part entre les deux.

Sources et documentation :

[1] Jean Rochefort, LeFigaro.fr, propos recueillis par Emmanuèle Frois, 25 février 2013.

[2] Jean-Paul Belmondo, Le Monde, propos recueillis par Jacques Siclier, 18 octobre 1984.

[3] Philippe de Broca, Transatlantic Review, propos recueillis par Paul Gardner, 1969, repris par PhilippeDeBroca.fr.

[4] Jean-Paul Belmondo, Première, propos recueillis par les frères Kruger, avril 1995.

[5] Rémy Julienne, Le Parisien, propos recueillis par Catherine Balle, 5 décembre 2017.

[6] Jean-Paul Belmondo, Studio Magazine, propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat, juillet-août 2004.

[7] Jean-Paul Belmondo, Première, propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat, octobre 1981.

[8] Philippe Labro, LaDépêche.fr, propos recueillis par Manuel Cludel, 7 septembre 2021.

[9] Philippe Labro, VSD, 11 avril 2006.

[10] Alain Resnais, présentation de Stavisky, site du Festival Premiers Plans d’Angers, 2008.

[11] Jean-Paul Belmondo, cité par Bertrand Tessier dans Belmondo l’Incorrigible, Éditions Archipoche.

[12] Françoise Fabian, Le Parisien, propos recueillis par Yves Jaeglé, 6 septembre 2021.

[13] René Chateau, Télérama, n° 1763, 26 octobre 1983.

[14] Jean-Paul Belmondo, cité par Bertrand Tessier dans Belmondo l’Incorrigible, Éditions Archipoche.

[15] Jean-Paul Belmondo, Studio Magazine, propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat, juin 1988.

[16] Claude Lelouch, Les Chroniques de Cliffhanger & Co, propos recueillis par Fred Teper, 19 janvier 2022.

[17] Jean-Paul Belmondo, Première, propos recueillis par les frères Kruger, avril 1995.

[18] Alain Delon, Le Monde, propos recueillis par Jacques Buob et Brigitte Salino, 17 septembre 1996.

[19] Patrice Leconte, RTL, interrogé par Amandine Bégot et Sarah Belien, 7 septembre 2021.

[20] Jean Dujardin, RTL, interrogé par Laurent Marsick et Lucie Valais, 24 février 2017.

[21] Jean-Paul Belmondo, Madame Figaro, propos recueillis par Isabelle Girard, 17 février 2017.

Votre commentaire