La fidélité

LA FIDÉLITÉ – HENRI VERNEUIL / JEAN-PAUL BELMONDO

HENRI VERNEUIL / JEAN-PAUL BELMONDO : LES ROIS DU CINÉMA POPULAIRE

© Getty / PICOT/Gamma-Rapho



Il y a tout juste 20 ans disparaissait Henri Verneuil. Si le public a presque toujours répondu massivement présent à ses films, il aura fallu du temps à la profession pour reconnaitre ce grand monsieur comme un cinéaste important. Beaucoup de ses films, toujours présents dans nos cœurs, nos mémoires et sur nos chaines TV, sont devenus des classiques. Verneuil était un conteur (comme il aimait à le souligner), il a navigué entre la comédie, le drame, le western, le film de guerre, d’action, d’aventure, l’espionnage, la politique, le social et bien sûr le polar. Devant sa caméra, Fernandel, Gabin, Delon, Ventura, Montand, Dewaere, Henry Fonda, Anthony Quinn et bien sûr Jean-Paul Belmondo. Dans ce cinéma d’hommes, Bébel avait une place de choix et était devenu son comédien fétiche, celui à qui il confiait des rôles variés dans des films majeurs qui ont, à chaque fois, trouvé leur public. Les deux hommes, en plus d’une amitié solide et d’une évidente complicité artistique, avaient en commun cette envie d’embarquer les spectateurs dans leurs histoires, de les divertir, les surprendre. Sur une affiche, l’association Belmondo-Verneuil était un évènement et signe de qualité. Le public ne s’y trompait pas et se ruait dans les salles, faisant monter Belmondo acteur et Verneuil réalisateur au sommet du box-office.


LA FRANCAISE ET L’AMOUR (1960)



Nous sommes dans une période où les films à sketchs sont légion. Le principe est simple : un casting réunissant les plus grandes vedettes de l’époque, des cinéastes et scénaristes chevronnés, et des histoires construites autour d’une thématique assez universelle. Ici, il s’agit de parler de la femme française et des différentes étapes de sa vie amoureuse à divers âges (première relation, mariage, adultère, divorce…). Le projet du film est élaboré à partir d’enquêtes d’opinion mais, plus que de dresser un portrait sociétal, le sujet est prétexte à divertir. Il faut reconnaitre aujourd’hui à cette Française et l’amour un charme désuet, un propos un peu naïf et des intentions bien inoffensives qui au final peuvent agacer ou au contraire procurer un certain plaisir (c’est mon cas, je plaide coupable !). Le segment réalisé par Verneuil parle d’adultère. On y voit Paul Meurisse délaisser son épouse Dany Robin tombant alors dans les bras du jeune Jean-Paul, à peine sorti d’A bout de souffle. Tout cela serait assez convenu si les dialogues n’étaient pas servis par Michel Audiard qui s’amuse beaucoup du couple bourgeois et du jeune séducteur hypocrite. Le segment se révèle assez enlevé et un des plus réussis du métrage. Nous assistons à la première collaboration Belmondo/Verneuil/Audiard, et rien que pour ça, le film mérite toute notre estime.

UN SINGE EN HIVER (1962)


On a beaucoup écrit sur ce chef-d’œuvre du cinéma français, sur la filiation Gabin/ Belmondo, sur l’histoire sortie du roman d’Antoine Blondin, sur l’adaptation formidable de François Boyer, sur les dialogues somptueux d’Audiard. N’oublions pas le travail de Verneuil. Un singe en hiver est un exemple parfait d’un réalisateur qui sait à la fois conter son histoire et choisir les gens avec qui il va la conter. Le film est un état de grâce qui gagne toujours en puissance au fil des années. A l’origine, il y a un contrat du producteur (Jacques Bar) avec la star Gabin. Jacques Bar fait appel au scénariste-dialoguiste Michel Audiard pour une série de films avec Gabin, réalisés soit par Gilles Grangier, soit par Henri Verneuil, les deux cinéastes ayant l’aval et l’amitié du comédien. Après Le président, Gabin doit donc retrouver Bar, Audiard et Verneuil pour une adaptation d’un roman de Roger Vercel. L’action devait se dérouler sur un bateau mais Gabin, n’ayant pas le pied marin, refuse le projet. Un singe en hiver est alors proposé. L’histoire d’Albert qui a lâché l’alcool et qui voit débarquer une nuit le jeune Gabriel porté sur la bouteille, séduit Gabin. Verneuil a, dès le départ, l’idée de Belmondo pour former le duo et promet à ce dernier qu’il ne sera pas là pour « servir la soupe au vieux ». Le cinéaste avouera que la difficulté était de ne pas donner l’impression de raconter les tribulations de deux ivrognes, mais de deux poètes. Et c’est là toute la force d’Un singe en hiver. L’alcool n’est pas, pour les personnages, l’aboutissement mais le véhicule emprunté pour voyager. Gabriel se transporte en Espagne, Albert sur le Yank-Tsé-Kiang. Comme dans le film, Gabin retrouve en Belmondo sa jeunesse passée. Tout passe dans ce film… l’émotion, la poésie, la légèreté, la gravité. Un singe en hiver est désormais un classique du cinéma français et sans doute l’une des plus belles réussites d’Henri Verneuil. En tout cas, pour l’auteur de ces lignes, il est le sommet de la collaboration Verneuil/ Belmondo.

CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL (1964)


Passé le triomphe international, un an plus tôt, de Mélodie en sous-sol, Verneuil est devenu le plus américain des réalisateurs français. Après le polar, c’est maintenant sur le terrain de l’action que le cinéaste décide de s’aventurer et c’est encore un duo de stars qu’il met en scène sur des mots d’Audiard. Après Gabin/ Delon, Verneuil retrouve Belmondo et lui adjoint Lino Ventura. Des retrouvailles pour tout le monde, Ventura avait tourné avec Verneuil dans Les lions sont lâchés trois ans auparavant et il avait eu Belmondo pour partenaire dans Classe tous risques de Claude Sautet en 1960. Cette fois, les deux hommes sont à la même hauteur sur l’affiche, Belmondo a depuis gagné ses galons de vedette. Avec Cent mille dollars au soleil, Verneuil réalise un western où les chevaux sont remplacés par des camions lancés dans le désert marocain, et dresse Belmondo et Ventura l’un contre l’autre. Pour autant, il ne s’agit pas d’aller dans l’affrontement dur et violent. Au contraire, nous sommes dans un film d’aventure, tirant souvent vers la comédie. L’idée est simple : Belmondo pique un camion dont le chargement vaut cent mille dollars, Ventura se lance à ses trousses. Les bons mots fusent, les péripéties s’enchainent et Bernard Blier offre des scènes parmi les plus savoureuses. Il faut préciser qu’Audiard est en pleine forme. En résumé, on se régale et on passe sur l’intrigue assez mince, tirée du roman de Claude Veillot, pour savourer ce film rempli de testostérone où Verneuil et Audiard n’épargnent pas leurs personnages, tour à tour drôles, pathétiques, cyniques mais toujours attachants. Le film est aussi un reflet de l’esprit colonialiste qui régnait à cette époque. Le reproche lui en sera d’ailleurs fait. Lors de sa présentation à Cannes où le film était un des représentants de la France, critiques et public du festival sifflèrent ce grand divertissement populaire qui fut jugé, durement, comme un sous Salaire de la peur un brin raciste. La sortie en salle remit les pendules à l’heure, le film fut un grand succès public. Le film était, là, à sa bonne place.

WEEK-END A ZUYDCOOTE (1964)


A peine quelques mois après Cent mille dollars au soleil, Belmondo retrouve Verneuil pour une nouvelle grande production. Week-end à Zuydcoote est l’adaptation d’un roman de Robert Merle, ancien soldat dans la bataille de Dunkerque. Le récit sent le vécu et pas question pour Verneuil d’en trahir l’esprit. Le cinéaste réalise un film ambitieux à tout niveau. Car au-delà de la reconstitution et des grandes scènes épiques indispensables à tout film de guerre qui se respecte, Week-end à Zuydcoote joue aussi la carte de l’intime. Ici pas d’héroïsme, Verneuil porte un regard rempli de désillusion sur une guerre absurde où chacun essaie de survivre. Et les personnages, très bien écrits, sont montrés avec tous leurs travers. Belmondo est formidable de sobriété, le regard mélancolique, essayant d’échapper à cet enfer par son caractère frondeur et idéaliste. Et puis il y a Marielle, Mondy, Périer, Géret… des gueules et un talent monstre. Et Catherine Spaak, superbe et inconsciente de ce qui se joue autour d’elle. Avec un budget certain mais loin des grandes productions actuelles, Verneuil parvient à faire des merveilles. Il montre tout son talent de cinéaste conteur, offrant un film spectaculaire et profond. L’une de ses plus belles réussites, largement sous-estimée.

LE CASSE (1971)


La décennie 70 va voir le tandem Verneuil/ Belmondo aborder le polar. Verneuil sort du triomphe du Clan des siciliens et, après avoir travaillé avec la MGM et la Fox (et avoir tourné aux Etats-Unis même La 25ème heure et La bataille de San Sebastian), le plus américain de nos cinéastes français se voit collaborer cette fois avec la Columbia pour un nouveau film français d’envergure internationale. Verneuil adapte (très librement) un roman de David Goodies, The burglars, qui avait déjà connu une vie sur grand écran grâce à Paul Wendkos en 1957. L’histoire est simple : une bande de cambrioleurs venant de réussir un vol d’émeraudes ne peut quitter la Grèce dans l’immédiat et un policier corrompu se lance à leurs trousses. Clairement, ce qui intéresse Verneuil ici, c’est l’exercice de style. Le casse, c’est d’abord un rôle en or pour Belmondo qui peut s’en donner à cœur joie dans les cascades et l’action. Verneuil lui fait du sur-mesure, le met face à un Omar Sharif détestable et multiplie les morceaux de bravoure. Ensuite, le cinéaste peut satisfaire ses envies de réalisateur cinéphile, admirateur de polar. La scène du casse qui ouvre le film joue sur les silences, les regards, la durée. Même si on n’est pas au niveau d’un Du rififi chez les hommes de Jules Dassin ou Le cercle rouge de Melville, la scène est très réussie. La poursuite de voiture dans les rues d’Athènes veut rivaliser avec celle de Bullitt de Peter Yates, et là encore le savoir-faire de Verneuil est indéniable. Il se fait plaisir, se lance des défis de mise en scène et utilise Belmondo dans ses pleines capacités de comédien et d’athlète. La faiblesse du film est dans son scénario, trop basique et pas réellement captivant. Verneuil s’en fout un peu, les qualités sont ailleurs. Le film est un gros succès et rempli son contrat de grand film d’action haut la main.

PEUR SUR LA VILLE (1975)


Belmondo est désormais producteur de ses films. Après l’échec injuste de Stavisky, l’acteur-producteur a besoin de se refaire une santé et mise sur des valeurs sûres. Parmi elles : Verneuil. Ce dernier a terminé Le serpent, un film d’espionnage complexe et ambitieux mais qui ne compte pas parmi ses plus grandes réussites. Les deux hommes décident donc de se retrouver sur le terrain du polar et de l’action, la formule était gagnante pour Le casse. Cette fois, Verneuil fait de Bébel un flic (rôle que le comédien endosse pour la première fois de sa carrière) et imagine une chasse à l’homme impressionnante dans Paris. Peur sur la ville raconte la traque d’un tueur en série par un policier ayant lui-même une affaire personnelle à régler avec un autre malfaiteur. Le jeu de Belmondo fait merveille, superbement secondé par Charles Denner. Ce qui fait encore aujourd’hui la légende de Peur sur la ville, ce sont bien sûr ses scènes d’action. Et sur ce point, le film regorge de séquences mémorables : Belmondo sur les toits, ou suspendu à un hélicoptère, ou encore avançant sur un métro en marche. L’acteur livre ses plus célèbres cascades et impressionne. Là où Le casse avait un scénario sans grand intérêt, celui de Peur sur la ville est beaucoup plus travaillé. La présence de Francis Veber à l’écriture n’y est surement pas étrangère. Les répliques sont excellentes, l’intrigue bien agencée et, puisqu’il est coutume de dire que la réussite d’un film de ce type dépend aussi de son méchant, ici c’est un sans-faute. Minos, incarné par Adalberto Maria Merli, est terrifiant. La musique de Morricone renforce l’influence Giallo dans laquelle baignent certaines scènes. Verneuil crée le malaise, faisant de la ville quasiment un personnage et de Belmondo un héros lorgnant du côté de L’inspecteur Harry incarné par Eastwood. Le film sera un triomphe en salle et reste encore à ce jour parmi les Belmondo les plus diffusés et les plus populaires. Sur le tournage du film, Verneuil exprimait le regret de ne pas voir dans le cinéma français de jeunes réalisateurs souhaitant faire ce genre de cinéma et reprendre le flambeau. Regret partagé, cher Henri !

LE CORPS DE MON ENNEMI (1976)



Changement de décor, d’ambiance, de sujet et de personnage. Verneuil a acheté les droits du roman Le corps de mon ennemi écrit par Félicien Marceau et propose à Belmondo d’en faire leur prochain film. Une histoire de vengeance, celle d’un homme qui revient dans une petite ville du Nord après sept ans passés en prison pour un double meurtre qu’il n’a pas commis. Les noms de Belmondo/ Verneuil associés à cette trame pouvaient laisser imaginer de l’action et un polar efficace. En réalité, tout est plus subtil et la force de l’histoire n’est pas tant dans la vengeance elle-même mais dans le récit complexe et parallèle de sa raison d’être puis de son exécution. Le corps de mon ennemi parle d’un homme dont l’ambition l’a fait jouer dans une cour trop grande pour lui, d’une ville qui s’éteint et ne tient que par une riche famille. Le corps de mon ennemi, c’est un jeu de massacre où les flingues et les cascades n’ont pas leur place. Tout est dans les mots et les événements. Et quand il s’agit de mots, qui mieux que Michel Audiard pour jouer les maitres d’arme. Le dialoguiste s’en donne à cœur joie et signe des répliques extraordinaires en prenant pour cible la bourgeoisie et le capitalisme avec férocité et beaucoup d’esprit. Belmondo est parfait dans les différentes facettes de son personnage, tour à tour grave, charmeur, manipulateur, victime. Les seconds rôles sont savoureux, mention spéciale à Bernard Blier, comme toujours formidable. Loin de Peur sur la ville, c’est encore un autre exercice brillant qu’exécute ici Verneuil. Avec Week-end à Zuydcoote, c’est le film du tandem Belmondo/ Verneuil à redécouvrir.

LES MORFALOUS (1984)


Pour leur dernière collaboration, Belmondo et Verneuil s’attaquent au film d’aventure et à la comédie. Une comédie pas comme les autres, sur fond de film de guerre, avec un peu d’action, de bagarres et de morts, mais une comédie tout de même. Ici, ce sont surtout les personnages qui font le film. Et malgré tout le talent des uns et des autres, devant et derrière la caméra, ces Morfalous sont bien mineurs dans la collaboration Belmondo/ Verneuil. Situons un peu les choses. Belmondo est au sommet de sa carrière et a enchainé des succès commerciaux. Son dernier film, Le marginal, en est un exemple. Le nom de Belmondo inscrit en gros sur l’affiche fait venir le public en masse. Verneuil, lui, a tourné deux films plus sérieux (et formidables) à savoir I comme Icare et Mille milliards de dollars. Pour Belmondo, le cinéaste revient au divertissement. Le trio Belmondo/ Verneuil/ Audiard, c’est l’assurance d’un succès commercial (et Les Morfalous en sera un), aussi sans doute nos chers artistes ont eu la faiblesse de ne pas trop se casser la tête. A la base, le projet pouvait être séduisant. Une galerie de personnages, pas vraiment un pour racheter l’autre, en Afrique du Nord en 1943. Des soldats de la légion étrangère rescapés d’une tuerie qui a laissé la plupart des hommes sur le carreau. L’or d’une banque qu’il faut convoyer mais que certains vont vouloir voler. Pas moral pour deux sous, le ton de la narration laissait augurer un film qui, tout en cochant les cases du divertissement, proposait quelque chose de plus atypique. Et la première partie du film fonctionne plutôt pas mal, Verneuil emballe ses scènes avec son efficacité habituelle et nos comédiens (Belmondo en tête, puis Constantin, Villeret, Laforêt, Creton, Perrot) s’amusent beaucoup. Mais le film semble ne pas savoir où aller et se révèle peu passionnant. Le tout n’est pas déplaisant pour autant (là encore, merci Audiard) mais, de l’aveu même de Verneuil, ces Morfalous ne sont pas une franche réussite.

La collaboration Verneuil/ Belmondo est à elle seule une déclaration d’amour à un cinéma populaire divertissant, ambitieux, exigeant et intelligent. Les huit rencontres entre les deux hommes ont à chaque fois suscité l’intérêt du public et enrichi leur univers respectif. Elles ont donné naissance à un chef-d’œuvre désormais inscrit au patrimoine de notre cinéma (Un singe en hiver), à un sommet du film d’action français (Peur sur la ville), à des affrontements de monstres sacrés (avec Ventura dans Cent mille dollars au soleil ou avec Sharif dans Le casse), à un magnifique et ambitieux film de guerre (Week-end à Zuydcoote) ou à un polar plus intimiste et profond (Le corps de mon ennemi). A travers les personnages qu’il lui a offert, Verneuil a montré différentes facettes de l’acteur Belmondo tout en exploitant au mieux ses capacités physiques. Le grand écart le plus significatif : Un singe en hiver et Peur sur la ville. Deux univers, deux rôles opposés, deux films qui ont fait la légende Belmondo.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s