ENTRETIENS

LA NUÉE (Entretien avec Suliane Brahim et Just Philippot) « Quand la relation réalisateur/acteurs se passe bien, on peut se comprendre sans se parler… »

Dans le cadre de la sortie de La Nuée (prévue initialement fin 2020 avant d’être repoussée à la réouverture des salles à cause du contexte sanitaire), nous avons pu rencontrer Just Philippot et Suliane Brahim, respectivement réalisateur et comédienne principale du projet, autour d’une table ronde accompagnés de trois autres médias : Cinéverse, Just Focus et Film de Culte.

Entre temps, le film a été annoncé dans la programmation du Festival de Gérardmer, cette année exceptionnellement organisé en ligne. L’occasion de s’entretenir avec son réalisateur et sa comédienne principale.

Retrouvez la critique du film ici

ATTENTION

Petite mise en garde d’éventuels spoilers : nous abordons à quelques instants certaines scènes importantes du film, dont sa fin.

© William François

Q° : Just, comment avez-vous été attaché au projet ?

Just Philippot : C’est venu dans un cadre un peu spécial parce que je n’ai pas écrit le scénario. C’est Jérôme Genevray et Franck Victor sur une idée originale de Jérôme. Moi, j’ai eu un coup de pouce du destin et je suis arrivé sur la Nuée un peu par hasard. J’avais fait une de ces résidences, la première (NDLR : résidence d’écriture pour « 4 Histoires Fantastiques » initiée par Sofilm et Capricci). J’y ai écrit et réalisé un court-métrage qui s’appelle Acide, qui a très bien marché et qui a aussi permis à Thierry (NDLR: Thierry Lounas, le fondateur des résidences) de structurer ses ambitions sur le long-métrage. Et donc il est revenu me voir à Clermont-Ferrand en me disant « Écoutes, tu as l’air d’être un spécialiste du nuage. J’aimerais te faire rencontrer Franck et Jérôme parce que j’ai un projet de nuage d’insectes. Mais j’ai aussi des choses qui ressemble à ce que tu as pu faire : une famille, un huis-clos. Donc ça peut être un très bon moyen de faire un long-métrage ». Donc je découvre ce scénario, je rencontre Franck et Jérôme dans un contexte qui était propice à une synthèse de plusieurs cinémas, parce que j’ai d’un côté Manuel Chiche pour The Jokers et de l’autre, Thierry Lunas pour Cappricci (NDLR: les deux sociétés de productions de La Nuée). Donc si je dois faire une sorte de grand écart, j’ai Mange tes Morts et Parasite. J’ai eu deux producteurs capables de penser à un cinéma qui n’est pas simplement lié à des règles et à des critères de genres.

Q° : La Nuée possède de nombreuses inspirations et « hommages » au cinéma américain, mais il est surtout très français dans son contexte et dans la façon dont sont traités les personnages et l’intrigue. Ce mélange était-il important – et nécessaire – pour vous ?

JP : Il y a plusieurs choses. Déjà, il doit être français parce qu’il est tourné en langue française dans le Lot et Garonne et en Auvergne, donc il ne pouvait pas faire semblant d’éviter le décor dans lequel il était. Et puis, en France on a la chance d’avoir à la fois des salles d’art et essai et des salles avec des blockbusters. Donc je crois qu’on est tous capables aujourd’hui de synthétiser des documentaires de créations avec du cinéma pop-corn. La Nuée, c’était cette synthèse assez naturelle. D’ailleurs, on m’a parlé de références à propos de certains films que soit je n’avais pas vu, soit qui avaient effectivement, peut-être inconsciemment, modifiés certaines scènes. La force du cinéma en France, c’est d’être ouvert vers les cinémas. Et l’envie, c’était aussi de coller à un cinéma qu’on aime, un cinéma spectaculaire avec le savoir-faire de techniciens qui travaillent aux Etats-Unis et en France. Je trouve qu’en France, il y a souvent des films qui manquent de générosité envers le spectateur. C’est un équilibre à trouver.

Q° : Suliane, quel est le regard que vous portez sur votre personnage ? Est-ce qu’il est plutôt compréhensif ?

Suliane Brahim : Oui, il est ultra compréhensif. J’étais en empathie totale. Il n’y a qu’à la fin qu’elle remet les choses en question. C’est un personnage qui perd pied et qui essaie de faire croire – et de se faire croire – qu’il y a un horizon. J’ai aimé ce portrait de femme seule avec ses deux enfants, qu’il n’y ait pas d’homme autour. Ce n’est pas le sujet principal du film, mais j’ai été touchée par ce portrait de mère célibataire.

Q° : Comment s’est passé la direction d’acteur sur le plateau ?

JP : Comme on ne tourne pas forcément dans l’ordre chronologique, c’est important de donner le la, surtout pour les scènes de tension, d’attaques… J’ai essayé d’être constamment là pour les comédiens et pour leur donner ce sentiment d’agressivité, de chaos, de film catastrophe. J’avais parfois l’impression d’avoir 12 ans en expliquant comment je voyais certaines scènes. Je vivais ces scènes avec eux. Je ne pouvais pas les lâcher. Je ne pouvais pas leur demander de faire le job sans leur donner les moyens d’imaginer des choses. C’est à la fois épuisant et galvanisant quelque part. Tu essayes d’imprégner toute l’équipe pour favoriser cette énergie de groupe. Le cinéma, c’est aussi une équipe. J’avais des collaborateurs qui comprenaient ce qu’on devait faire. La scripte donne des instructions fondamentales sur ce que tu pourrais améliorer. Le 1er assistant gère la chronologie du film. Quand une comédienne est à l’aise, le chef opérateur sera aussi à l’aise. Et plus tard, il y a un monteur qui relie toutes ces énergies. C’est important de s’entourer d’une bonne équipe pour être plus à l’aise dans la direction de ses comédiens.

SB : Un tournage, c’est une traversée, un temps donné. Un début, un milieu et une fin. Quand la relation réalisateur/acteurs se passe bien, on peut se comprendre sans se parler. Un acteur a besoin d’être bien dans l’espace, d’avoir une certaine liberté. C’était aussi une aventure collective. Il y a aussi des moments rudes par manque de moyens, mais on est parvenu à trouver des solutions collectivement. Ça met une vraie empreinte dans le film. Si un réalisateur ne lâche pas prise et reste campé sur ses positions sur le tournage, ça ne permet pas aux personnages de se déployer.

Q° : Pourquoi ancrer autant le film dans le réel ? Comment avez-vous décidé cette limite entre le fantastique et la dimension réaliste ?

JP : Il y a des types de cinémas et d’histoires auxquels je ne crois pas du tout. J’ai ancré ce film le plus possible dans ce que j’aime dans le cinéma, c’est-à-dire croire à ces histoires dans ce mélange d’univers. Si on avait été plus loin, on aurait cassé le rapport au type de film que je peux faire. En ayant ce leitmotiv de réussir ce pont entre le réalisme et le fantastique, je ne sais pas comment on aurait pu aller plus loin. On serait tombé dans La Momie, dans un cinéma qu’on a déjà vu. J’avais envie de poser un constat, une métaphore de notre époque. Virginie est à l’image du monde dans lequel on vit. Elle fait ça pour ses enfants, mais en même temps elle détruit la terre sur laquelle elle imagine ses enfants pouvoir vivre.

Q° : Pour vous, la fin du film est-elle optimiste, ou finalement plus pessimiste qu’on ne pourrait le croire ?

JP : Il y a 10 ans, on avait le droit d’avoir des films optimistes avec des personnages qui s’en sortent en disant qu’ils ne répéteront pas leurs erreurs… Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Il y a forcément un choix ou une perte dans ce qu’on va garder pour demain. Et puis finalement, cette femme offre à sa fille un monde dans lequel elle va pouvoir reconstruire quelque chose. Ce n’était pas un message pessimiste, au contraire. A partir de ça, il y a un regard sincère qui se fait. Après, est-ce que c’est une belle fin ou non… ? En tout cas, elle ressemble à notre monde. On ne sait pas ce qui va se passer demain, mais il y aura quand même quelque chose.

SB : Au début, je pensais que l’issue du film était tragique, j’avais une vision égoïste du personnage. Entre temps, je suis devenue maman, et maintenant la fin me raconte carrément autre chose.

Q° : Quel est votre plus grand regret sur le film ?

JP : Il faut accepter dès le premier jour que ton film ne sera pas exactement comme tu l’avais en tête. Moi je n’ai pas vraiment de regrets parce que j’ai pu faire tout ce que je voulais.

Q° : Et votre plus grande fierté ?

JP : Je ne connaissais pas l’effort que nécessitait un long-métrage. C’est comme un marathon. Quand on en a fait un, on se dit que la prochaine fois on pourra aller encore plus loin. Après, il y a un endroit dans le film que j’adore, c’est cette scène où Virginie se tranche les mains, étale son sang sur son visage et rentre dans l’eau. Il y a dans ce geste une synthèse entre la brutalité et l’émotion. On a trouvé avec Suliane cette image du sacrifice et cette façon de dire » je t’aime » aujourd’hui de la façon la plus pure possible.

SB : Moi, c’est surtout les scènes de famille. J’avais juste à regarder Raphaël et Marie (NDLR: Raphaël Romand et Marie Narbonne qui incarnent Gaston et Laura, les enfants de Virginie) pour que ça fonctionne.

Q° : Suliane, aviez-vous des appréhensions particulières pour tourner avec ces sauterelles ?

SB : Non. Quand tu es acteur et qu’on te dit action, tu joues et tu peux faire n’importe quoi. On repousse nos limites.

Propos recueillis par William François

Remerciements: Zvi David Fajol et Molka Mheni pour MENSCH Agency

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