Critiques Cinéma

JE VEUX JUSTE EN FINIR (Critique)

je veux juste en finir affiche cliff and co

SYNOPSIS: Un road trip dans lequel Jake emmène sa petite amie pour lui présenter ses parents, qui vivent dans une ferme reculée. Mais après un détour surprise au cours duquel Jake abandonne son amie, la tension et la fragilité psychologique se mêlent à la terreur pure.

En 2015, nous avions laissé Charlie Kaufman avec des larmes et une grande promesse. Anomalisa nous avait en effet profondément touché, beaucoup plus que nous nous y attendions après les premiers films d’un scénariste de génie devenu metteur en scène qui peinait à fendre l’armure et s’extraire d’un cinéma extrêmement stimulant certes mais cérébral jusqu’au point limite où il peut devenir hermétique à l’émotion. Peu de films ont su capter avec une telle sensibilité ce que l’on nomme la « middle life crisis », ce moment où l’on se retourne sur sa vie, sur ses échecs, ses regrets et les personnes que l’on a laissé en chemin, pour se persuader (souvent à tort) que l’on est probablement passé à côté de son bonheur. Cette réussite était d’autant plus remarquable que Kaufman, avec le choix de l’animation, en particulier du stop motion, se confrontait à un sacré défi sur plusieurs scènes (dont une longue scène de sexe) dont l’impact reposait entièrement sur l’identification aux personnages et la compréhension viscérale de leur mal être. La très grande réussite de Anomalisa avait ainsi fait naître la promesse que ce scénariste à l’esprit aussi génial que labyrinthique, qui avait essentiellement brillé jusqu’alors en se mettant au service des autres, était enfin sorti de sa chrysalide pour trouver le chemin d’un cinéma dans lequel l’émotion vient donner toute leur ampleur à des récits dont les questionnements existentiels, pour passionnants qu’ils soient, restaient à l’état de thèse brillante et ne parvenaient pas à traverser l’écran pour résonner en nous.

Avec J’ai envie d’en Finir (traduction mal inspirée d’un titre original qui rend mieux compte de l’ambigüité et la complexité de l’état d’esprit de son personnage principal), Charlie Kaufman s’intéresse à nouveau au moment de bascule où la vie menée jusqu’alors paraît ne plus avoir de sens, où tout vient confusément s’agréger pour nous conduire à un point où l’on pense avoir perdu le sens et le goût des choses. Il parle également à nouveau du problème de l’incommunicabilité au sein même du couple et des familles. Il met ici en particulier en lumière une problématique à laquelle nous nous retrouvons tous confrontés à un moment de nos vies: celle de la difficulté d’accepter d’être aimé et de lâcher prise lorsque l’on n’est pas en paix avec soi même, où donc, si l’on se place de l’autre côté, notre impuissance face au mal être de l’autre et aux attentes qu’il peut placer en nous. Il excelle à nous faire rentrer dans l’esprit torturé et tortueux d’Amy (Jessie Buckley), à nous faire ressentir le malaise et l’angoisse que fait naitre chez elle la visite chez les parents de ce copain avec lequel elle ne se voit aucun avenir malgré ses qualités. Cette étape, pour importante qu’elle puisse être dans une histoire sentimentale, va être le déclencheur d’une profonde introspection tant pour son personnage principal (une trentenaire brillante et cérébrale, cousine éloignée des personnages incarnés par Woody Allen ou encore de Susan Girlfriends de Claudia Weill, 1978), que pour ses spectateurs. Son ami, Jake (Jesse Plimmons), d’abord en retrait quand le récit est notamment ponctué par les pensées d’Amy, se révèle tout aussi tourmenté et prend de plus en plus d’importance au point de troubler notre perception et de nous faire nous interroger sur l’identité du personnage principal. Sur ce point de départ assez simple et classique, Je veux Juste en Finir prend d’abord des allures de thriller claustrophobe, enfermé dans l’habitacle d’une voiture ou entre les murs de la maison de Jake, matérialisant l’enfermement mental de Jake et d’Amy, disséminant ici et là des éléments disruptifs teintés de fantastique avant de laisser apparaître sa véritable nature qui nous fait reconsidérer tout ce qui précédait.

Pour peu que l’on capte sa fréquence, qu’on le laisse entrer en nous, travailler notre inconscient, opérer tant sur un plan cinématographique qu’introspectif, le troisième film de Charlie Kaufman est incroyablement stimulant et passionnant. Je Veux Juste en Finir est assurément un drôle d’objet qui joue autant avec ses personnages qu’avec ses spectateurs, très déstabilisant au premier abord par son jeu sur les temporalités, son point de vue « glissant » qui offre un triple niveau de lecture selon le personnage à travers l’esprit duquel se construit en réalité le récit, son rythme très lent semblable à une longue nuit sans sommeil. C’est aussi un film en mouvement perpétuel, tant en terme de jeu sur la temporalité de son récit, qu’en terme de thématiques qui émergent sans cesse et viennent interroger notre rapport à l’autre, nos choix, la façon dont le passé et notre mémoire viennent parasiter notre présent. C’est enfin un de ces films devant lesquels on ne peut rester passif sans passer à coté des nombreuses clés de compréhension, disséminées dans plusieurs scènes et perdre en chemin son sous texte et les très nombreux aspects de nos vies et de nos sociétés qu’il interroge.

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Si Je Veux Juste en Finir est dans la continuité thématique de ses précédents longs métrages, c’est la première fois que Charlie Kaufman ne travaille pas en partant d’une feuille blanche et adapte l’œuvre d’un autre, en l’espèce le roman de l’auteur canadien Ian Reid. Loin de le contraindre, il le tire vers son univers et ce choix semble l’avoir en partie libéré en terme de mise en scène, celle-ci devenant l’outil pour traduire avec sa sensibilité les mots d’un autre. Le roman lorgne plus vers le thriller et c’est la direction d’abord suivie par Charlie Kaufman qui, de façon très subtile, va venir installer un sentiment d’inquiétante étrangeté et finalement élever le film au-dessus de son matériau d’origine, dans des contrées labyrinthiques agrégeant sans cesse de nouveaux éléments. Il est à peu près impossible de prétendre tous les percevoir à la première vision mais il y a un réel plaisir à rester sur ce fragile point d’équilibre entre la réflexion nécessaire pour ne pas se perdre dans les méandres de l’esprit de Charlie Kaufman et le lâcher prise indispensable que l’on accepte par exemple dans les films de David Lynch.

C’est aussi la première fois que Charlie Kaufman fait reposer en grande partie son film sur un personnage féminin dont les tourments, les contradictions et les faiblesses vont donner sa coloration au récit. Les failles des personnages féminins de ses précédents films étaient déjà traitées avec beaucoup de sensibilité et de justesse (Hazel, Lisa) mais c’est aussi le fait de représenter des hommes fragiles, désorientés, loin des stéréotypes habituels qui faisait sa marque de fabrique et concourrait à le rendre si singulier. Jake l’est assurément mais demeure beaucoup plus mystérieux. Ce que l’on sait ou comprend de lui sera vu principalement par le biais des découvertes d’Amy ou de ses commentaires. Jessie Buckley que l’on a découvert dans Wild Rose (Tom Harper, 2018) puis dont on a eu la confirmation du talent dans Chernobyl compose un personnage passionnant qui existe autant par lui-même, dans toute sa complexité, ses interrogations et ses contradictions, que comme la projection mentale des angoisses de Jake, enfermé dans le monde qu’il s’est construit durant son enfance (dont on a une représentation assez claire quand Amy visite sa chambre d’adolescent) et dans l’espoir qu’il place dans une relation amoureuse. Le sentiment que l’on éprouve à son égard est très ambivalent tant il fluctue à mesure que les doutes peuvent s’accumuler sur sa réelle existence, tout du moins sur sa perception objective quand elle semble se jouer de Jake à certains moments (notamment dans une scène où elle s’approprie la critique de Pauline Kael sur une Femme sous Influence dont elle venait de voir le recueil dans sa chambre) et matérialiser les angoisses et les espoirs que font naître chez lui une relation amoureuse.

Je Veux Juste En Finir ne cesse ainsi de s’ouvrir à de nouvelles analyses, de nouvelles thématiques, à nous perdre en chemin parfois mais de façon totalement assumée pour mieux nous en faire apprécier toute la richesse. Avec de tels parti pris, un tel foisonnement, on pourrait craindre un film froid, voire poseur, enfermé dans l’esprit de son auteur. Le vrai miracle qui s’opère est qu’il n’en est rien, que tout le film transpire d’une profonde humanité, d’une intelligence et d’une acuité rares sur notre monde, notre solitude, le poids de notre passé, les renoncements nécessaires et la foi indispensable, fut-elle jugée naïve, qu’il faut garder sur la possibilité d’être compris, soutenu et aimé. Les personnages de Charlie Kaufman ont en eux ce mélange d’extrême sensibilité, de lucidité totale sur le monde et en même temps de naïveté qui les rend inoubliables.

Titre original: I’M THINKING OF ENDING THINGS

Réalisé par: Charlie Kaufman

Casting: Jessie Buckley, Jesse Plemons, Toni Collette

Genre: Drame

Sortie le: 04 septembre 2020

Distribué par : Netflix

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