Critiques Cinéma

THE SWERVE (Critique)

SYNOPSIS : Holly semble tout avoir pour être heureuse: 2 enfants, une maison bourgeoise, son travail de professeur et  un mari sur le point de décrocher la promotion espérée.  Pourtant, tout est sur le point de s’effondrer…

Regarde ces femmes tomber: ce titre, paraphrasant celui du film de Jacques Audiard, pourrait être celui d’un essai consacré aux films ayant mis en scène des personnages féminins sur le point de basculer au bout d’un parcours de vie qui ne les aura parfois pas ménagés et qui aura en tout cas mis à jour leur extrême fragilité. Carol (Safe, 1995), Mabel (Une femme sous influence, 1974), Krisha (Krisha, 2015), Sue (Sue perdue dans Manhattan, 1997), Lou (Portrait d’un enfant déchu, 1970) pour ne citer qu’elles, sont de ces personnages qui vous accompagnent toute une vie, avec lesquels se crée un lien quasi immédiat et viscéral qui dépasse le seul temps d’une séance. Un tel sujet ne supporte pas la médiocrité, encore moins la vanité et révèle probablement plus que tout autre, la sensibilité et le talent du metteur en scène qui aura la charge de nous faire ressentir ce qui traverse ces femmes au bord du précipice. Nous en avons eu un exemple très récent avec Carlo Mirabella Davis (Swallow) qui s’est pris les pieds dans le tapis avec un récit totalement filtré par ses partis pris formels et une surenchère aussi ridicule qu’exaspérante, faisant de son personnage un simple pantin au service de sa vanité. Ceci étant, il suffit de se rappeler de la critique au vitriol de Pauline Kael à propos d’Une femme sous influence (à laquelle Charlie Kaufman fait un savoureux clin d’œil dans Je Veux Juste En Finir) pour se rendre compte que ce type de récit ne laisse pas indifférent et peut nous conduire, selon notre sensibilité, à rendre une sentence définitive, finalement peu objective. Pour le coup, le premier long métrage de Dean Kapsalis ne risque pas de laisser indifférent en ce qu’il ne prend pas de gants pour se confronter au sujet de la dégradation mentale de cette mère sur le point de tomber. Il le fait de façon frontale, son propos étant moins d’expliquer et rationaliser que de faire ressentir le mal qui ronge Holly (Azura Skye). Il n’y perd toutefois ni en subtilité ni en pertinence y compris quand il s’aventure avec beaucoup d’habilité aux frontières du cinéma de genre, passant du drame au thriller horrifique en exploitant tout ce que cela peut apporter pour rendre encore plus viscérales ces quelques 110 minutes dans la vie d’Holly.

Le parti pris est de nous faire entrer directement dans son quotidien, observer le très fragile équilibre qu’elle avait pu trouver, ressentir ce que cela lui coute de tenir encore debout, de donner le change avec sa famille pour continuer à tenir le rôle de la mère aimante et dévouée quand elle reçoit si peu en retour. Ce choix de faire confiance à son récit, à son actrice et à la sensibilité du spectateur, de ne pas tout expliciter, comprend sa part de risque mais se révèle extrêmement payant quand il y aux manettes un metteur en scène totalement investi à l’instar de son actrice qui rencontre là le genre de rôle qui peut changer une carrière. Tout se passe dans le cadre, par les silences, le regard d’Holly, ce visage sur lequel se lit tant de choses. Coupée des autres, coupée d’elle-même, elle est invisible mais dans quasiment tous les plans. Si elle n’existe ce n’est qu’à travers son rôle de mère et d’épouse aimante. Elle ne trouve aucune place pour elle même sans que l’on puisse pour autant la considérer comme une victime passive écrasée par les injonctions sociales. Le trait n’est en effet pas appuyé et l’on est plus dans l’observation du quotidien de Holly et le constat de son état mental que dans la désignation des torts d’enfants et d’un mari ingrats. De fait, on comprend aussi ce que cette mise en retrait a de rassurant pour elle. Il peut y voir une forme de thérapie et d’équilibre à donner aux autres ce que l’on ne peut plus se donner, les aimer sans réserve quand on est rongé de l’intérieur par un mal être qu’ils ne voient pas, ne pourraient, ni probablement même ne voudraient comprendre. Mais The Swerve nous montre la fragilité d’un tel équilibre: Holly est au bord du précipice, dans une situation qui ne peut se terminer que par une douloureuse chute. Il suffit d’un grain de sable dans ces moments pour que tout l’édifice chancelle et que l’on ait alors le sentiment que tout se ligue contre nous. The Swerve montre parfaitement cela, ce dérèglement à partir duquel tout va se détricoter dans un enchaînement cauchemardesque, poussé ici dans des extrêmes liés au genre dans lequel il s’inscrit dans sa deuxième partie, sans que cela ne nous coupe pour autant d’une certaine réalité et du drame que vit Holly

Le tropisme de Kapsalis pour le cinéma de genre est évident et il irrigue aussi bien son récit que sa mise en scène, de façon moins marquée toutefois que Trey Edward Shults ne l’avait fait dans Krisha. Son récit prend des accents de tragédie shakespearienne, Holly étant par ailleurs professeur de lettres et ayant dans sa bibliothèque plusieurs recueils de tragédies dont elle aurait pu être l’héroïne tant ce qui la consume est de plus en plus palpable et intense et sa descente aux enfers aussi déchirante qu’inéluctable. Au détour du plan fait sur sa bibliothèque, on note qu’elle y a également rangé trois contes philosophiques d’Italo Colvino (Le Baron Perché, le Vicomte pourfendu et le Chevalier inexistant) qui interrogent précisément notre place dans la société, notre identité, notre rapport aux autres mais aussi la façon dont le bien et le mal se confrontent chez une même personne. C’est par l’image, plus que par les mots que Kapsalis entend nous faire comprendre et ressentir les ressorts de cette tragédie au sein d’un foyer que l’on aurait jugé quasi idyllique au premier abord. C’est avec beaucoup de subtilité qu’il laisse ouvertes différentes interprétations. D’aucuns verront un drame rendu inéluctable par une maladie mentale préexistante ou un trauma liée à son enfance, d’autres, dont nous faisons partie, jugeront qu’Holly n’avait pas de prédisposition particulière, juste une hyper sensibilité qui a fini par la consumer à force d’être invisibilisée par sa famille. C’est le propre des grands films de genre de pouvoir exister au delà de leurs effets, que ceux-ci soient la matérialisation de ce qui ronge leurs personnages, de laisser ouvert le champs des interprétations, de ne pas s’imposer au spectateur. De ce point de vue The Swerve est déjà une remarquable réussite. Au delà, c’est le propre d’un grand film de pouvoir nous toucher intimement, durablement, nous amener à nous questionner sur nous-même, sur notre rapport aux autres, l’absolue nécessité de comprendre et accepter la complexité de l’âme humaine pour ne pas se perdre et ne pas laisser se perdre ceux qu’on aime.

Titre original: THE SWERVE

Réalisé par: Dean Kapsalis

Casting:  Azura Skye, Bryce Pinkham, Ashley Bell …

Genre: Drame

Sortie le: Prochainement

Distribué par : Epic Pictures 

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