Critiques Cinéma

BATTLESHIP ISLAND (Critique)

SYNOPSIS: Pendant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs centaines de Coréens sont emmenés de force sur l’île d’Hashima par les forces coloniales japonaises. L’île est un camp de travail où les prisonniers sont envoyés à la mine. Un résistant infiltré sur l’île élabore un plan d’évasion géant, afin sauver le plus grand nombre de prisonniers possible… 

Battleship Island est un blockbuster coréen. La précision peut paraître inutile mais elle a son importance, tant le cinéma coréen a, au cours des années 2000 et jusqu’à aujourd’hui prouvé qu’il était un vivier de talents dingues, d’une richesse formelle ahurissante, capable de fulgurances dans tous les genres et sur tous les tons, souvent au sein d’un seul et même film. Il est d’ailleurs probablement le seul cinéma actuellement capable de rivaliser voire de pulvériser façon puzzle Hollywood sur le terrain du grand spectacle. En posant cela, on peut de manière raisonnable affirmer que Battleship Island, plus grosse production sud coréenne à ce jour (avec un budget dérisoire aux vues de l’ambition du film de 21 millions de dollars) est un ambassadeur de poids de la suprématie coréenne dans sa capacité à offrir un cinéma intelligent et spectaculaire au public. En partant d’un fait historique méconnu de la seconde guerre mondiale, à savoir les camps de prisonniers japonais où les coréens étaient mis au travail forcé, emprisonnés et torturés sans aucune pitié, Ryoo Seung-wan livre à la fois une réflexion sur le coût de la survie à n’importe quel prix, un devoir de mémoire sur les horreurs commises sur l’île d’Hashima et un spectacle total d’une violence rare.

À l’instar des autres productions coréennes, Seung-wan ne se cantonne pas simplement à un genre de cinéma. Il se sert de cette histoire pour livrer un laboratoire expérimental, d’un côté analyse minutieuse d’un pays mis à terre, de l’autre melting pot cinéphile convoquant tour à tour le drame intimiste, la fresque guerrière, la comédie, le survival, le film d’espionnage pour se terminer dans un climax délirant qui n’a rien à envier au péplum de jadis. En cela, Battleship Island fait énormément penser au cinéma généreux de Peter Jackson, ce côté “monsieur plus” qui ne peut arrêter son film tant qu’il n’a pas dit tout ce qu’il avait à dire, montrer tout ce qu’il avait à montrer, quitte à parfois en faire trop. C’est peut être un des rares problèmes du film, donnant un rythme plus ou moins inégal, notamment dans son  deuxième tiers, le temps de réunir toutes les sous intrigues au même point déclencheur pour lancer le troisième acte. On peut aussi remettre en cause une illustration de la violence extrêmement graphique et l’aspect historique plus que critiquable (et déjà critiqué) dans la représentation sans subtilité du camp japonais, le film devenant plus une catharsis patriotique et belliqueuse qu’une reconstitution minutieuse des faits. Mais tout cela est balayé d’un revers par un scénario malin d’une richesse thématique hallucinante et d’une réalisation empilant les morceaux de bravoure à la chaîne.

Pour le fond, le film suit une galerie de personnages allant du père musicien à la prostituée, de l’intellectuel de gauche à l’espion de l’OSS, tous déportés sur l’île minière/prison d’Hashima. En réduisant l’action de la guerre à une île, le film fait l’effet d’une loupe grossissante sur les ravages de conflit et se permet une étude sans concession de la société coréenne dans ses différentes strates (récurrence du cinéma coréen ses dernières années avec des productions comme Tunnel ou Dernier Train Pour Busan), une critique acerbe du capitalisme (même en temps de guerre, il n’y a pas de petits profits) et la corruption des institutions (le succès monstre du film en Corée a probablement une résonance particulièrement moderne chez eux, les derniers gouvernements coréens ayant subi plusieurs scandales politiques et de corruption). La charge est radicale mais bien menée, tout le monde en prenant pour son grade et l’humour amené par la relation père/fille du protagoniste principal permet de désamorcer un scénario qui aurait pu être trop lourd (on pense beaucoup à La Vie Est Belle de Benigni). Les acteurs y sont d’ailleurs pour beaucoup dans la force du film, chacun interprétant sa partition à la perfection et livrant des moments profondément poignants ou jubilatoires en fonction des scènes. Mais c’est dans la forme que le film impressionne le plus.

Des cadres au millimètre qui fourmillent de détails aux quatre coins de la toile, des centaines de figurants dans des décors tailles réelles, une photographie jonglant parfaitement entre réalisme crue dans les mines et sur-esthétisation à outrance de combats iconiques… Seung-wan ne laisse aucun répit à nos yeux de spectateurs ébahis face à un tel souci du détail… La profondeur de champ rappelle les fresques de Lean, les scènes de boucheries n’ont rien à envier aux films de Mel Gibson, le travail sur l’environnement (que cela soit dans le fond d’une mine, dans un couloir ou sur un champ de bataille) n’est pas sans rappeler le travail soucieux de spatialisation de McTiernan et le final du film cite sans rougir les Fils de L’homme et Il Faut Sauver Le Soldat Ryan. Chaque plan est composé somptueusement, fait sens dans le récit, permet une lisibilité constante de l’action malgré le faste de ces tableaux. C’est simple, même le hors champ est en cinémascope dans ce film qui ose citer un des thèmes les plus connus de l’Histoire du 7e art pour donner une nouvelle définition du mot “dantesque”. Le montage donne une intensité insoutenable à certaines scènes et nous plonge directement dans l’enfer du quotidien des mineurs mais ose aussi faire durer les plans pour mieux apprécier les enjeux où les menaces pesant sur les personnages.

On pourrait continuer encore longtemps les superlatifs et les comparaisons sur ce film qui ne vous laissera aucun répit mais on peut aussi s’arrêter là et vous encourager de voir Battleship Island sur le plus grand écran possible. Malheureusement le film ne bénéficie que d’une sortie technique dans une seule salle en France, le Publicis à Paris (apparemment les choses bougent pour nos amis provinciaux, des sorties ponctuelles étant prévues dans certains cinémas) mais l’on ne saurait que trop recommander à tous les cinéphiles de la région parisienne d’envahir en force la salle des Champs-Elysées, tant le spectacle pyrotechnique proposé par Seung-wan laisse pantois d’admiration.

Titre Original: GUN-HAM-DO

Réalisé par: Ryoo Seung-wan

Casting: Joong-ki Song, Soo-an Kim, Jung-Min Hwang…

Genre: Action, drame

Sortie le: 14 mars 2018

Distribué par: Metropolitan FilmExport

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