Critiques Cinéma

1941 (Critique)

SYNOPSIS: En 1941, alors que les Américains décident d’entrer en guerre, un sous-marin japonais fait surface au large de Los Angeles. Face à cette menace, les habitants de Hollywood tentent vainement d’organiser la résistance… 

Comment faire pour décrire 1941 à un néophyte – plus ou moins connaisseur de l’œuvre de Steven Spielberg – qui ne l’aurait jamais vu ? En fait, c’est très simple. Imaginons qu’un jour, l’ami Steven ait été payé très cher pour se rendre dans une chambre remplie de jouets, d’étagères, de mobilier et de vaisselle en porcelaine. Sur ce, on lui met entre les mains une batte de base-ball, une mitrailleuse, un bazooka et un char d’assaut, en lui disant tout simplement la phrase suivante : « Tu as deux heures ». Que croyez-vous qu’il va faire à ce moment-là, à part tout casser ? La sensation d’un fatras bruyant qui domine lorsque l’on découvre ce film méconnu est exactement celle qui aura animé le cinéaste et ses collaborateurs quand ils ont entrepris ce projet fou. Il faut dire qu’après deux méga-succès planétaires et très premier degré (Les dents de la mer et Rencontres du troisième type), on imagine bien Spielberg désireux de se lâcher un peu dans quelque chose de plus léger. Mais de là à le croire capable d’oser une parodie déjantée et irrévérencieuse de l’Amérique de 1941, gagnée par la paranoïa depuis l’attaque-surprise de Pearl Harbor, le tout au travers d’un humour burlesque et d’un goût immodéré pour la destruction nonsensique, il y avait de quoi s’attendre à quelque chose d’inédit, voire même d’inhabituel de sa part (c’est encore le cas aujourd’hui). Même si l’Europe fut bien plus positive vis-à-vis du résultat, le cinéaste aura pourtant connu là son premier flop commercial aux États-Unis, ainsi que des critiques assassines. La réaction de l’acteur John Belushi fut alors sans équivoque :  » Si ces gens-là sont incapables d’apprécier une bonne blague, qu’ils aillent se faire foutre ! « .

Si toute filmographie étendue sur plusieurs décennies finit un jour par présenter une « anomalie » qui crée alors une rupture, alors Spielberg aura décroché le pompon avec 1941. Entendre le cinéaste parler du film en le rapprochant du fait de jouer au jeu vidéo Doom II fait certes très plaisir, mais il révèle surtout un aspect que l’on ne soupçonnait pas chez lui : un goût certain pour l’humour mal élevé, pour la régression, voire même pour l’insolence pure et simple. Reconnaissons qu’il était pour le coup très bien entouré : d’abord les deux scénaristes Bob Gale et Robert Zemeckis (à l’époque deux stagiaires à l’humour bazooka très vif), ensuite le producteur John Milius (certes réalisateur du génial Conan le Barbare, mais aussi un véritable psychopathe sur le plan idéologique). Cette fine équipe de jeunes garnements amateurs de burlesque et de transgression se sont donc lâchés sur un sujet très sensible : la paranoïa croissante d’un Oncle Sam qui se met à voir des envahisseurs partout – une relecture sensiblement déformée du fameux « incident de Los Angeles ». D’un script originellement conçu avec un jeune personnage comme fil directeur (celui de Wally, joué par Bobby Di Ciccio), le scénario évolua vite sous une forme chorale, éclatée, déstructurée, avec assez de sous-intrigues et de seconds rôles pour construire trois films. Il faudra d’ailleurs attendre la sortie d’une version longue de 2h20 au cours des années 90 pour que la narration du film dévoile une fluidité plus prononcée. Mais on reste quand même convaincu que le montage cinéma, certes plus court mais surtout plus chaotique, reflétait le mieux les intentions de Spielberg : donner à sa caméra la puissance d’une rafale de mitrailleuse, honorer la fameuse règle « Si deux objets se rencontrent, tout explose ! », et tout casser en faisant le plus de bruit possible.

Résumer le scénario de 1941 n’est pas simple, tant il se traduit par un chaos d’intrigues qui ne cessent de s’entrecroiser et de s’embrouiller. Tentons le coup : un sous-marin japonais fonce tout droit sur Hollywood afin de faire péter quelque chose (avec à son bord un officier nazi joué par Christopher Lee !), un pilote cinglé et mythomane entretient l’idée d’une invasion imminente, une famille voit sa maison du bord de mer réquisitionnée par l’armée afin d’accueillir une batterie de défense anti-aérienne, deux guetteurs scrutent l’horizon au sommet d’une grande roue, deux soldats se disputent violemment pour les beaux yeux d’une belle blonde au cours d’un concours de danse, un officier flemmard tente de draguer une secrétaire militaire qui atteint l’orgasme une fois aux commandes d’un bombardier, et au milieu de tout ce bordel, le général Stilwell (épatant Robert Stack) pleure de chaudes larmes dans une salle de cinéma qui projette Dumbo (scène d’anthologie !) tandis que Los Angeles est envahie par de violentes émeutes ! Tout dans 1941 devient ainsi prétexte à voir une situation simple gagnée par la folie, que ce soit par la bêtise ou par la peur de tout un chacun. Et au vu d’un scénario qui laisse l’exaltation nationale au fond du tiroir (pour info, John Wayne et Charlton Heston ont jugé ce scénario comme étant « la plus grosse connerie antipatriotique jamais imaginée ! ») et qui prend soin de dérégler le curseur idéologique (tout le monde en prend ici pour son grade !), Spielberg ne vise ici qu’à s’amuser, dévoilant au passage de brillantes dispositions pour la comédie (en particulier l’art du « slapstick »). Sa maîtrise de la narration chorale, son art du montage musical en association avec le génie de John Williams (le célèbre The March from 1941 demeure l’une des meilleures créations du compositeur), son goût de la démesure : tout transparaît ici dans chaque photogramme.

Côté casting, on sent vraiment que Spielberg s’est fait sacrément plaisir. Bien plus que les stars américaines de l’époque (Dan Aykroyd, John Belushi, Treat Williams, Ned Beatty…) ou les habitués de la galaxie spielbergienne (Lorraine Gary, Murray Hamilton, Lucille Bensen…), ce sont avant tout les invités-surprise qui font passer 1941 pour une hallucination à ciel ouvert. On évoquait plus haut la présence de Christopher Lee dans un rôle de nazi, certes, mais que dire de celles de Toshiro Mifune (star fétiche d’Akira Kurosawa) en général nippon, de Warren Oates (acteur récurrent des films de Sam Peckinpah) en colonel maboul, de Nancy Allen en secrétaire nymphomane, de Slim Pickens (le cowboy de Docteur Folamour) en vieux vendeur de cactus, de Mickey Rourke dans un rôle de soldat figurant (guettez son apparition en arrière-plan dans la scène finale…) ou même de Susan Backlinie dans une relecture parodique de son rôle inaugural des Dents de la mer (ce qui nous vaut ici une scène d’ouverture aussi hilarante que mémorable).

Il est sidérant – et en même temps très rassurant – de voir tant de beau monde acquis à l’idée d’une grosse blague destructrice, aux frontières de l’invraisemblable et du too much, où les Américains se foutent sur la gueule au son du thème de L’Homme tranquille de John Ford, où expédier un obus sur la grande roue d’un parc d’attractions passe pour une victoire décisive aux yeux des Japonais, et où tout le monde se réveille le lendemain avec une jolie gueule de bois ! Le spectateur qui découvre 1941 pour la première fois peut d’ores et déjà s’attendre à finir la projection dans le même état : groggy, un peu sonné, légèrement atteint de vertige, mais encore conscient de s’être bien fendu la poire ! Voici en tout cas un film méconnu et pourtant fondamental de Steven Spielberg, sur lequel tout regard critique ou analytique n’a au fond aucun poids véritable. Seule compte ici l’ivresse de rire d’une équipe de cinéma qui prend son pied à tirer une balle dans celui d’une Amérique aussi coincée et paranoïaque que celle de l’actuel résident de la Maison-Blanche. En somme, si lâcher une grosse caisse en plein milieu d’un discours du président américain ou expédier une tarte à la crème géante sur les quatre têtes du Mont Rushmore sont à vos yeux de vrais et dignes exemples d’une blague réussie, 1941 a tout ce qu’il faut pour trouver une place de choix sur le rayon « comédie » de votre étagère cinéphile, quelque part entre le DVD de Docteur Folamour et votre vieille VHS des Trois Stooges.

Titre Original: 1941

Réalisé par: Steven Spielberg

Casting: Dan Aykroyd, Ned Beatty, John Belushi  …

Genre: Comédie, Guerre

Sortie le: 12 mars 1980

Distribué par: Warner Bros. France

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