Analyse

Dans le chronogyre: La Sitcom à travers le temps (Partie 2)

Retrouvez la première partie ici

Les années 50

Les années cinquante sont un véritable âge d’or de comédie familiale pour les États-Unis. Le mythe du rêve américain se solidifie et l’on voit proliférer une quantité ahurissante pour l’époque de séries où l’homme travaille loin de la maison mais rentre tous les soirs à la même heure pour retrouver sa femme qui met la table tandis que les enfants (généralement un garçon et une fille mais les variations sont nombreuses) finissent sagement leurs devoirs ou font du coloriage. Les problèmes de la famille sont représentatifs de la mentalité du pays: la femme a l’intention de gagner un concours de tarte, les enfants ont un projet de science à réaliser, le mari ne sait pas comment avouer à sa famille qu’il est rentré tard car la voiture est tombée en panne, les voisins sont envahissants, bref, on reste dans le cercle de la famille, dans le décor de la maison et dans le conflit facile à résoudre. L’idée est de présenter une image de cellule familiale idéale, celle qui représente les valeurs des entreprises en charge de signer les chèques et qui placent leur produit de façon peu subtile. Le mécénat d’entreprise donne naissance à de jolies séries bien lisses, parmi lesquelles on peut compter Leave it to Beaver, Father Knows Best, The Donna Reed Show ou encore Les Aventures d’Ozzie et Harriet, autre transfert de la radio, qui suit la vie monotone quoique nom dénuée de charme des Nelsons. Et si les bruits courent dans les coulisses qu’Ozzie Nelson est un perfectionniste qui mène femme et enfants à la baguette, aucune de ces tensions ne se voie à l’écran.

Pourtant, la série la plus iconique de la décennie, celle qui va révolutionner le monde de la télévision, est, sur le papier, une grande prise de risque. Elle raconte l’histoire d’une Américaine rousse mariée à un musicien cubain et qui ne rêve que d’une chose : quitter le nid domestique pour se retrouver sous les lumières de la scène. La série s’appelle I Love Lucy. Elle est produite par le couple Lucille Ball (qui joue Lucy dans la série) et Desi Arnaz (qui incarne Desi) et leur maison de production Desilu, fondée en 1950 et que vous connaissez sans doute aujourd’hui sous le nom de Paramount Television. CBS voyait d’un très mauvais œil ce projet de sitcom qui voulait suivre le quotidien d’un mariage interracial où la femme n’était pas satisfaite de sa condition, mais Lucille Ball est dure en affaires et la chaîne finit par céder. Bien lui en a fait puisque I Love Lucy est devenu la série la plus regardée des États-Unis durant quatre de ses six saisons et la première série de l’histoire à finir à l’apogée de ses ratings en 1957 (les deux seules autres séries ayant eu cet honneur furent The Andy Griffith en 1968 et Seinfeld en 1998). La série est toujours diffusée aujourd’hui et rassemble en moyenne près de 40 millions de spectateurs aux US. Considérée comme l’une des séries les plus importantes de l’histoire du petit écran, I Love Lucy restera notamment dans les annales comme la première série a avoir osé parler de grossesse à la télévision, un scandale pour le public puritain bien-pensant des années 50. Suggérer que l’héroïne se retrouvait enceinte indiquait de façon visible que l’amour entre Lucy et Desi n’était aussi pur et asexué que CBS l’aurait voulu, et sait-on jamais, ça pourrait donner des idées aux jeunes filles. Mais une fois encore, Lucille Ball et Desi Arnaz s’accrochent jusqu’à ce que Lucy aille à l’hôpital, l’épisode mettant en scène la naissance de leur fils battant tous les records d’audience de 1953.

Le succès de la série cependant, doit beaucoup au génie comique de Lucille Ball et au travail exquis de ses scénaristes Bob Carroll Jr. et Madelyn Davis. Contrairement à beaucoup d’actrices de l’époque, Ball n’a aucune réticence quand il s’agit de s’enlaidir. Celle qui avait commencé comme showgirl dans les revues de New York se pare de costumes peu flatteurs, de fausses dents cariées et d’accessoires en tous genres avant de se vautrer allègrement dans la purée de raisin ou de mettre feu à son nez. Lucille Ball se moque d’être sophistiquée tant qu’elle est drôle et le public tombe fou amoureux de la belle rousse qui reste l’un des personnalités les plus aimées des Américains à ce jour.

Les années 60

C’est la période Mad Men, mais sans la connaissance de soi et le second degré dont bénéficie la série de Matthew Weiner. Les années soixante ont la lourde tâche d’essayer de suivre dans la lignée de l’ouragan I Love Lucy, ce qui n’est pas de tout repos. Imaginez un peu la pression que vont ressentir d’ici un an ou deux les équipes de productions chargées de créer le nouveau Game of Thrones et vous aurez, dans une moindre mesure, une idée du travail titanesque qui attend les scénaristes de l’époque. Nombre de séries décident de se démarquer en introduisant un élément de surnaturel dans la vie de famille quelque peu barbante de la décennie précédente. On voit la naissance de La Famille Adams, Ma Sorcière Bien-Aimée ou I Dream of Jeannie, séries qui touchent à la magie et à l’occulte mais sans jamais s’approcher de la noirceur kafkaïenne de The Twilight Zone, autre gros succès de l’époque, jugé trop sombre et déprimant pour le public de la sitcom qui a d’abord pour but de divertir et de faire rire.

Mais tout comme les années cinquante avaient eu leur Lucy, les années soixante ne tardent pas à trouver leur série culte. Il s’agit du Dick Van Dyke Show, créée par celui qui deviendrait bien vite une légende dans le monde de la comédie américaine : Carl Reiner, qui au passage, est également le père de Rob Reiner, le réalisateur de Quand Harry Rencontre Sally et Des Hommes D’honneur. Carl Reiner décide de tenter un truc tout à fait singulier pour une sitcom familiale et de se pencher sur la vie de bureau de son protagoniste. Rob Petrie (Dick Van Dyke) est scénariste pour un programme de variété (tiens, tiens), marié à la très belle Laura Petrie (l’inénarrable Mary Tyler Moore), mais qui passe le plus clair de son temps au bureau avec ses collègues Buddy Sorrell (Morey Amsterdam) et Sally Rogers (Rose Marie) à tenter d’écrire des sketchs comiques pour la star de leur show, un certain Alan Brady, interprété par Carl Reiner lui-même. Rien de très original pour nous autres du vingt-et-unième siècle, mais pour le public de l’époque, la série est quasi-révolutionnaire. Mary Tyler Moore est la première comédienne de l’histoire à porter des pantalons à l’écran (après une longue bataille avec CBS), Rose Marie n’est pas la secrétaire de Rob mais une auteure à part entière, mise sur le même pied que ses collègues (un hommage à Lucille Kallen avec qui Reiner avait travaillé sur Your Show of Shows) et l’un de ces collègues est un Juif (le formidable et très regretté Morey Amsterdam). Bref, ça fait beaucoup de nouveauté tout ça, et si la série met CBS plutôt mal à l’aise au début, échappant de peu au couperet des annulations à la fin de sa première saison, elle devient rapidement un phénomène et chouchoute incontestée des Emmy Awards.

La série se termine en apothéose en 1966, libérant ses stars de leurs contrats, ce qui va permettre à Mary Tyler Moore de se lancer dans une toute autre aventure.

A suivre…

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