
Choisir trois rôles dans la carrière de Jean-Paul Belmondo relève forcément de l’injustice. Il faudrait parler de Ferdinand dans Pierrot le Fou, de Léon Morin, de Cartouche, de Bob Saint-Clar dans Le Magnifique, de François Holin dans Un singe en hiver, de François Merlin, de Stanislas Borowitz dans Flic ou voyou, de Jo Cavalier dans L’As des as, et de tant d’autres. Il faudrait probablement en choisir dix, vingt, trente, et il en manquerait encore.
Mais trois personnages peuvent suffire à raconter quelque chose. Pas toute une carrière, évidemment, encore moins un acteur aussi multiple que Jean-Paul Belmondo. Trois moments plutôt. Trois âges. Trois manières d’occuper l’écran et de faire surgir, derrière un personnage, cette présence immédiatement reconnaissable.
Michel Poiccard dans À bout de souffle. Joss Beaumont dans Le Professionnel. Sam Lion dans Itinéraire d’un enfant gâté.
En 1960, Belmondo surgit. En 1981, il règne. En 1988, il n’a plus rien à prouver.
Et dans chacun de ces trois rôles, il est immense.
MICHEL POICCARD : L’EXPLOSION

Il a 26 ans lorsqu’il tourne À bout de souffle. Jean-Luc Godard réalise son premier long métrage, Jean Seberg arpente les Champs-Élysées en vendant le New York Herald Tribune et Michel Poiccard, petit voyou qui vient d’abattre un policier après avoir volé une voiture, débarque dans le cinéma français comme s’il avait toujours été là. Le film sort en mars 1960 et devient l’un des titres emblématiques de la Nouvelle Vague.
Il suffit pourtant de regarder Belmondo.
Tout est déjà là.

La fraîcheur, d’abord. L’énergie. Cette incroyable décontraction qui l’accompagnera pendant toute sa carrière et donne parfois l’impression qu’il ne joue pas, qu’il se contente d’exister devant la caméra. Poiccard parle, marche, fume, grimace, se regarde dans une glace, passe son pouce sur ses lèvres en imitant Bogart. Belmondo semble libre de tout. Libre du cadre, libre des conventions, presque libre du film lui-même.
Mais réduire Michel Poiccard à cette insolence et à cette décontraction serait oublier ce qui frappe déjà chez le jeune Belmondo : sa colère, son intériorité, son intensité, son animalité.
Le sourire peut disparaître en une seconde. Le corps se tendre. Quelque chose de beaucoup plus sombre affleurer derrière la désinvolture. Poiccard n’est pas seulement un gamin insolent qui joue au gangster. C’est déjà un homme en fuite, qui tue presque absurdement et semble avancer sans véritablement croire qu’un avenir l’attend quelque part.
Belmondo possède surtout ce don qui deviendra l’une de ses signatures : faire cohabiter des sentiments contradictoires sans avoir besoin de les expliquer. Il peut être drôle et inquiétant, tendre et brutal, enfantin et adulte. On peut sourire de lui et, quelques secondes plus tard, ne plus savoir exactement ce qui se passe derrière son regard.
Avec le recul, À bout de souffle possède quelque chose de vertigineux : on y regarde un acteur avant que l’image de « Belmondo » ne se soit construite. Il n’est pas encore Bébel. Il n’est pas encore l’immense vedette populaire dont le seul nom suffira à mettre un film en chantier. Il n’a pas encore derrière lui les cascades, les triomphes, les Lautner, Verneuil, de Broca, Melville, Lelouch et tous les personnages qui vont construire sa légende.
Et pourtant, une part essentielle de tout cela est déjà contenue dans Michel Poiccard.
Jean-Paul Belmondo vient d’arriver.
Il donne l’impression d’être chez lui.
JOSS BEAUMONT : LA STAR

Vingt et un ans plus tard, tout a changé.
En 1981, lorsque sort Le Professionnel de Georges Lautner, Jean-Paul Belmondo n’a plus besoin de conquérir le cinéma français. Il en est l’une des plus grandes stars. Après Flic ou voyou et Le Guignolo, il retrouve Lautner pour la troisième fois, avec Michel Audiard aux dialogues et Ennio Morricone à la musique.
Joss Beaumont appartient pleinement à cette période où le nom de Belmondo est devenu presque un genre cinématographique.
Agent des services secrets français envoyé en Afrique pour assassiner un chef d’État, Beaumont est abandonné par ceux qui l’ont envoyé lorsque la situation politique change. Arrêté, emprisonné, torturé, il parvient à s’évader et revient en France avec une idée : accomplir malgré tout la mission qu’on lui avait confiée.
Sur le papier, Joss pourrait être une pure machine à tuer.
Belmondo en fait tout autre chose.
Il y a bien la puissance physique, l’assurance, la menace. Il y a ce personnage qui semble toujours avoir un coup d’avance et que l’on sait capable, à tout instant, de faire très mal. Mais Belmondo ne renonce jamais à cette légèreté qui lui appartient.
Une scène suffit presque à le résumer.
Beaumont retrouve l’un des hommes qui l’ont trahi, interprété par Bernard-Pierre Donnadieu. L’autre mange un croissant. Belmondo le lui prend, le trempe dans son café, en mange tranquillement un morceau. La stupeur est telle que son adversaire laisse tomber sa tasse. Beaumont se tourne alors vers le barman :
« Le croissant, c’est pour mon ami. »
Tout Belmondo est là.
La scène pourrait n’être que menaçante. Beaumont pourrait sortir une arme et tirer. Mais ce serait un autre personnage, joué par un autre acteur. Belmondo transforme la confrontation en numéro de jeu. Il y introduit de l’ironie, du plaisir, une forme d’élégance insolente. Il donne de la saveur à la menace.
Chez lui, les mots d’Audiard deviennent presque du nectar. Il ne se contente pas de les prononcer : il les mâche, les goûte, les laisse vivre. Un silence, un regard, un sourire suffisent parfois à déplacer entièrement une scène.
C’est aussi ce qui rend Joss Beaumont plus intéressant que la simple figure du héros invincible. Cet homme n’est pas parti en guerre par goût du sang. Il a été trahi par l’État qu’il servait. Sa violence naît de cette trahison. Sa détermination également. Et même lorsqu’il devient implacable, quelque chose empêche Belmondo de le transformer en tueur froid.
À ce moment de sa carrière, le comédien sait exactement ce que le public attend de lui. La démarche, l’humour, l’assurance, le physique, les bons mots : tout est là. Le danger serait alors de simplement reproduire une formule.
Or le plaisir du Professionnel vient aussi de la manière dont Belmondo habite cette formule.
Michel Poiccard donnait l’impression de découvrir sa liberté.
Joss Beaumont sait parfaitement ce qu’il peut en faire.
SAM LION : L’HUMANITÉ

Sept ans passent encore.
Et cette fois, quelque chose a changé.
Lorsque Claude Lelouch tourne Itinéraire d’un enfant gâté, Belmondo sort notamment de l’échec du Solitaire. Le film arrive en salles le 30 novembre 1988. Il lui vaudra quelques mois plus tard le César du meilleur acteur.
Sam Lion a lui aussi connu plusieurs vies.
Abandonné par sa mère à trois ans, recueilli par un cirque, devenu trapéziste puis contraint d’abandonner après un accident, il est parti de rien et a construit un empire. À cinquante ans passés, il possède tout ce qu’il était possible de conquérir. Une entreprise, de l’argent, une famille, une position.
Et il n’en peut plus.
Alors Sam Lion organise sa propre disparition et part voir ce que le monde devient lorsqu’il n’y est plus.
Ce personnage permet à Belmondo de montrer quelque chose que son statut de superstar avait parfois fini par masquer : l’immense acteur qu’il est.
Ici, plus besoin de courir après un métro, de sauter d’un hélicoptère ou d’assommer trois adversaires. Tout peut passer par un regard.
Par un sourire.
Par une ride.
L’humanité de Belmondo semble exsuder de Sam Lion.
Il y a évidemment cette merveilleuse scène des « « « bonjours » avec Richard Anconina. Sam apprend à Albert Duvivier à saluer quelqu’un, à regarder, à sourire, à ne jamais montrer son étonnement. La scène est drôle, mais elle dit beaucoup plus que son principe comique. C’est un homme qui transmet. Un homme qui a vécu et qui apprend à un autre comment affronter le monde. La Cinémathèque française souligne elle-même cette relation de transmission entre Sam et son « fils d’adoption », rôle qui valut à Belmondo le César du meilleur acteur en 1989.
Albert devient progressivement ce fils que Sam aurait peut-être voulu avoir.
Car Sam Lion est aussi père. Un père maladroit, parfois terrible, capable d’adorer sa fille Victoria et de ne plus supporter son fils Jean-Philippe. Un homme qui a su bâtir une entreprise mais beaucoup moins bien construire certaines de ses relations. Derrière le patron, l’aventurier et le manipulateur apparaît peu à peu un homme obligé de regarder ce qu’il a fait de sa propre vie.
Et Lelouch filme un Belmondo qui accepte désormais de laisser son visage raconter le temps.
C’est peut-être là que Sam Lion devient bouleversant.
Belmondo n’essaye pas de jouer le jeune homme qu’il n’est plus. Il ne cherche pas davantage à effacer ce que les années ont inscrit sur lui. Il s’en sert. Les rides, la fatigue, les silences deviennent des éléments du personnage.
Le corps qui, chez Poiccard, semblait vouloir dévorer le monde et qui, chez Joss Beaumont, exprimait une maîtrise presque absolue, peut désormais simplement s’immobiliser.
Et Belmondo continue d’occuper tout l’écran.
CELUI QUI SURGIT, CELUI QUI RÈGNE, CELUI QUI N’A PLUS RIEN À PROUVER
Michel Poiccard, Joss Beaumont et Sam Lion ne résument évidemment pas Jean-Paul Belmondo.
Comment le pourraient-ils ?
Mais placés les uns à côté des autres, ils racontent quelque chose d’un parcours exceptionnel.
Poiccard est celui qui surgit. Un jeune acteur dont l’énergie, la liberté, la colère et l’animalité font immédiatement exploser l’écran.
Joss Beaumont est celui qui règne. La superstar qui connaît parfaitement les attentes placées en elle et qui sait transformer un geste, un regard ou une réplique en morceau de cinéma.
Sam Lion est celui qui n’a plus rien à prouver. L’acteur arrivé à un moment où il peut laisser tomber une partie de son armure et faire surgir, avec une simplicité désarmante, toute son humanité.
Il y a vingt-huit ans entre À bout de souffle et Itinéraire d’un enfant gâté. Le visage a changé. Le corps a changé. Le cinéma français aussi.
La présence, elle, est toujours là.
C’est peut-être finalement cela qui relie le mieux ces trois personnages. On peut enlever à Belmondo la jeunesse de Poiccard. On peut lui enlever la toute-puissance de Joss Beaumont. On peut laisser apparaître les rides de Sam Lion.
Il reste Jean-Paul Belmondo.
Catégories :Analyse










































































































































