

SYNOPSIS : La vie mouvementée de policiers qui dépendent d’un commissariat de Brooklyn, l’un des quartiers les plus chauds de New York. Tout en affrontant la dure réalité des rues new yorkaises, ces hommes et ces femmes doivent également composer avec une vie personnelle agitée…
Lorsque l’on évoque Steven Bochco, les mêmes titres reviennent inlassablement. Hill Street Blues. La Loi de Los Angeles. NYPD Blue. Trois séries qui ont profondément marqué l’histoire de la télévision américaine. Pourtant, au milieu de cette filmographie exceptionnelle se cache une œuvre dont presque plus personne ne parle aujourd’hui : Brooklyn South. Diffusée en 1997 et 1998 sur CBS, cette chronique policière n’aura duré qu’une seule saison de vingt-deux épisodes. Une seule. Et pourtant, près de trente ans après sa diffusion, il suffit de revoir son pilote pour comprendre qu’il ne s’agit pas d’une série policière ordinaire. Mieux encore : Brooklyn South apparaît aujourd’hui comme l’un des héritiers les plus directs de Hill Street Blues et comme l’une des œuvres les plus injustement oubliées de Steven Bochco.
Le choc est immédiat.

Les neuf premières minutes du pilote sont tout simplement à couper le souffle. Une fusillade éclate. Deux tireurs. Des dizaines de victimes. Des policiers débordés qui tentent de maitriser une situation devenue incontrôlable. Cette séquence spectaculaire, tournée en 35 mm, mobilisa 115 techniciens, 31 comédiens et 34 figurants durant quatre jours de tournage pour un coût estimé à 400 000 dollars. Steven Bochco lui-même la citera des années plus tard parmi les éléments dont il était le plus fier.
Mais ce qui frappe le plus aujourd’hui n’est pas tant l’ampleur de la scène que sa fonction. Il ne s’agit pas d’un simple morceau de bravoure destiné à impressionner le téléspectateur. Comme l’expliquait Jon Tenney à l’époque, l’objectif était de provoquer une réaction viscérale afin de faire ressentir au public les dangers auxquels les policiers sont confrontés au quotidien. Et cela fonctionne admirablement.
En moins de dix minutes, Brooklyn South expose sa philosophie. Ici, les héros ne sont pas des détectives géniaux ou des enquêteurs hors normes. Ce sont des policiers en uniforme. Ceux qui arrivent les premiers sur les lieux. Ceux qui répondent aux appels pour violences conjugales, bagarres, agressions ou braquages. Ceux qui prennent le choc de plein fouet.
C’est d’ailleurs ce qui passionnait Steven Bochco. Interrogé dans un reportage consacré à la série et diffusé sur Série Club, il expliquait que les policiers en uniforme étaient les véritables soldats de première ligne. Les premiers intervenants. Les plus exposés. Les plus vulnérables. Une approche qui donne aujourd’hui à Brooklyn South une étonnante modernité et qui annonce par certains aspects une série comme Southland.
Bochco soulignait également un autre aspect essentiel du projet : la jeunesse de ses personnages. Là où de nombreuses séries policières s’intéressaient à des enquêteurs expérimentés ou à des figures déjà installées dans la hiérarchie, Brooklyn South suit une génération plus jeune de policiers confrontés quotidiennement à la violence, aux responsabilités et aux désillusions du métier. Une approche qui contribue largement à l’énergie particulière de la série et à son identité propre. Pour autant, réduire Brooklyn South à son réalisme serait une erreur.

Comme dans Hill Street Blues, ce sont avant tout les personnages qui comptent. Bochco expliquait qu’une série chorale exigeait un investissement particulier. Celui des scénaristes, qui doivent donner une personnalité à chacun des protagonistes, mais aussi celui des téléspectateurs, qui doivent accepter de les suivre suffisamment longtemps pour les voir exister pleinement. Une philosophie qui irrigue l’ensemble de la série.
Après un pilote exceptionnel, le deuxième épisode ralentit naturellement le rythme. La spectaculaire fusillade inaugurale ne pouvait pas être reproduite chaque semaine. Mais ce léger recul permet précisément à Brooklyn South de révéler sa véritable richesse. Les personnages prennent de l’épaisseur. Les relations se dessinent. Les trajectoires se mettent en place.
Jon Tenney s’impose progressivement comme le cœur émotionnel du récit dans le rôle de Francis Donovan. Dylan Walsh affirme sa présence. Titus Welliver attire déjà l’attention, bien avant de devenir l’inoubliable Harry Bosch. Klea Scott, Gary Basaraba, Yancy Butler ou Michael DeLuise enrichissent un ensemble remarquablement équilibré. Quant à James B. Sikking, immortel Howard Hunter de Hill Street Blues, sa présence agit presque comme un pont symbolique entre les deux séries. Et justement, difficile de ne pas penser constamment à Hill Street Blues devant Brooklyn South.
Le parallèle ne relève pas du fantasme de téléspectateur nostalgique. Dès 1997, le magazine Variety soulignait déjà que la série possédait davantage la saveur de Hill Street Blues que celle de NYPD Blue. Steven Bochco lui-même décrivait Brooklyn South comme une série de groupe, plus proche de Hill Street Blues que de ses autres créations récentes. Les indices sont partout.
Le commissariat est un personnage à part entière. Les intrigues s’entrecroisent. Les policiers vivent autant qu’ils enquêtent. Le drame côtoie l’humour. La violence surgit au détour d’une intervention banale. Et même certains détails semblent faire écho à cet héritage. Le héros s’appelle Francis Donovan, difficile de ne pas penser à Frank Furillo. Le pilote porte le titre 74th Precinct, rappelant immédiatement le mythique 87th Precinct d’Ed McBain, immense influence de Hill Street Blues.
Pourtant, Brooklyn South ne se contente jamais de recycler le passé. Là où Hill Street Blues observait un commissariat urbain au début des années 1980, Brooklyn South plonge dans l’Amérique de la fin des années 1990. Plus nerveuse. Plus brutale. Plus imprévisible. Bochco la voulait plus énergique, plus physique, plus proche de la rue. Et cette ambition transparaît constamment à l’écran. Alors pourquoi la série a-t-elle disparu ?

La réponse est malheureusement simple. Les audiences se sont érodées rapidement après le pilote. Bochco expliquera plus tard qu’il avait le sentiment que la série trouvait réellement sa vitesse de croisière au moment même où le public commençait à l’abandonner. Il estimait même qu’il s’agissait d’une série qu’il aurait pu produire pendant de nombreuses années. Lorsque CBS décida finalement de l’annuler après une seule saison, il le vécut comme une blessure personnelle. Avec le recul, cette disparition apparaît particulièrement injuste.
Car Brooklyn South possède tout ce qui faisait la grandeur des meilleures productions de Steven Bochco : une écriture profondément humaine, un sens remarquable du collectif, une observation fine des personnages et cette capacité rare à mélanger la violence, le drame, l’humour et la vie dans ce qu’elle a de plus ordinaire. Près de trente ans après sa création, la série demeure l’une des grandes oubliées du paysage télévisuel américain. Et pourtant, après seulement deux épisodes, une évidence s’impose : Brooklyn South n’est pas une simple curiosité pour amateurs de séries policières. C’est une pièce essentielle de l’œuvre de Steven Bochco, un maillon précieux entre Hill Street Blues et les grandes séries réalistes qui suivront.
Une série que l’histoire semble avoir oubliée. Et qui mérite aujourd’hui plus que jamais d’être redécouverte car c’est peut-être la meilleure série que vous n’avez jamais vue…
Sources et documentation :
Truth Is a Total Defense – Steven Bochco.
Critique de Brooklyn South publiée dans Variety (1997).
Article consacré à la série dans Génération Séries N°23 (Jan/Fev/Mar 1998).
Reportage sur Brooklyn South diffusé sur Série Club et présenté par Stéphane Evano.










































































































































