

SYNOPSIS : Rome, petite bourgade du Wisconsin… pas si tranquille ! Le Shérif Jimmy Brock et sa femme Jill, médecin, élèvent leur petite famille dans un univers étrange où se succèdent meurtres, drames et phénomènes en tous genres…
Certaines séries marquent leur époque. D’autres la dépassent. Diffusée entre 1992 et 1996, Picket Fences — rebaptisée successivement Un drôle de shérif puis High Secret City, la ville du grand secret en France — appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Récompensée par de nombreux Emmy Awards mais aujourd’hui largement oubliée du grand public, elle demeure pourtant l’une des créations les plus singulières, les plus audacieuses et les plus humaines de l’histoire de la télévision américaine. Lorsqu’il lance la série en 1992, David E. Kelley n’est pas encore l’immense figure qu’il deviendra quelques années plus tard avec Chicago Hope, The Practice, Ally McBeal ou Boston Legal. Ancien avocat devenu scénariste, il s’est déjà imposé comme l’une des plumes majeures de La Loi de Los Angeles. Mais Picket Fences lui offre un terrain de jeu unique. Kelley appartient à cette catégorie rare d’auteurs que l’on pourrait qualifier d’écrivains de séries.

Dans une interview qu’il accordait au trimestriel Génération Séries en 1999, David E. Kelley expliquait qu’il écrivait encore lui-même une grande partie de ses épisodes, qu’il réécrivait fréquemment les scénarios confiés à ses collaborateurs et qu’il considérait souvent ses propres scripts comme les plus aboutis. Une manière de rappeler qu’il n’était pas seulement producteur ou showrunner, mais bien un écrivain de séries dont la voix imprégnait chaque personnage, chaque dialogue et chaque situation, même les plus improbables. Cette vision prend place à Rome, petite ville fictive du Wisconsin qui devient rapidement un personnage à part entière. Dès le magnifique générique porté par une musique inoubliable, les fameuses palissades blanches (« picket fences ») donnent le ton. Elles symbolisent l’Amérique idéale, celle des petites villes tranquilles où tout le monde se connaît. Mais David E. Kelley ne s’intéresse pas aux apparences. Ce qui le passionne, c’est ce qui se cache derrière. À la tête de cette communauté se trouve le shérif Jimmy Brock, interprété par un formidable Tom Skerritt. Brock est sans doute l’un des personnages les plus attachants créés par Kelley. Intelligent, profondément humain, empathique, il cherche toujours à comprendre avant de juger. Mais cette bienveillance n’exclut jamais le tempérament. Lorsqu’il estime que quelqu’un dépasse les bornes, qu’il s’agisse d’un agent fédéral arrogant ou d’un habitant de Rome, il n’hésite pas à hausser le ton. Cette combinaison d’autorité et d’humanité fait toute la richesse du personnage.

Autour de lui gravite une galerie de personnages extraordinaires. Kathy Baker compose une Jill Brock lumineuse, pilier affectif de la famille et partenaire idéale de Jimmy. Le couple qu’elle forme avec Tom Skerritt constitue d’ailleurs l’une des grandes forces de la série : une relation stable, solide et profondément crédible, loin des artifices habituels de certaines séries télévisées. Lauren Holly apporte à Maxine Stewart une énergie et une fragilité remarquables, tandis que Costas Mandylor donne à Kenny Lacos une humanité qui ne cessera de s’affirmer au fil des épisodes. Même les plus jeunes personnages existent pleinement. Holly Marie Combs, bien avant Charmed, trouve déjà la justesse nécessaire pour incarner Kimberly Brock, tandis que Justin Shenkarow et Adam Wylie apportent beaucoup de naturel aux deux garçons de la famille, Matthew et Zachary. Et puis il y a Douglas Wambaugh, interprété par un Fyvush Finkel absolument génial. Théâtral, ironique, imprévisible, il figure parmi les plus grandes créations de David E. Kelley. Chacune de ses apparitions est un régal. La richesse de Picket Fences tient également à sa capacité à faire évoluer sa galerie de personnages au fil des saisons. Plusieurs interprètes majeurs viendront ainsi enrichir l’univers de Rome. Don Cheadle rejoint la série dans le rôle du procureur John Littleton, personnage aussi brillant qu’intransigeant. Leigh Taylor-Young apporte beaucoup de présence au personnage du maire Rachel Harris, tandis que Marlee Matlin, remarquable dans le rôle de Laurie Bey, offre à la série l’une de ses figures les plus attachantes lors de ses dernières saisons. Comme souvent chez David E. Kelley, ces nouveaux venus ne sont jamais de simples personnages secondaires. Ils participent pleinement à la vie de la communauté et renforcent encore la richesse humaine de Rome.
Cette dimension communautaire explique également pourquoi les habitants de Rome deviennent rapidement aussi importants que les intrigues elles-mêmes. Au fil des épisodes, le spectateur n’a plus seulement envie de suivre une enquête ou un procès : il a envie de retrouver Jimmy, Jill, Maxine, Kenny, Wambaugh ou Carter Pike. C’est souvent le signe des grandes séries, celles dont on finit par fréquenter les personnages comme de vieux amis. Ce qui rend pourtant Picket Fences unique, c’est la manière dont Kelley utilise l’excentricité. Dans beaucoup d’autres séries, elle ne serait qu’un gimmick. Ici, elle sert toujours les personnages. Un nain poursuivi par un éléphant. Un professeur persuadé d’être Jules César. Un avocat défendant « Tom Pouce« . Un médecin légiste totalement lunaire. Racontés ainsi, ces éléments pourraient sembler absurdes. Pourtant, ils permettent toujours d’explorer des thèmes profondément humains : la solitude, la fragilité, le regard porté sur les autres, les préjugés ou la difficulté à trouver sa place.
Car derrière son humour permanent, la série possède un immense cœur. Kelley a toujours été fasciné par les personnages différents, marginalisés ou jugés trop rapidement. Les apparences trompeuses traversent toute son œuvre. Dans Picket Fences, ce thème est omniprésent. Maxine cache sa vulnérabilité derrière son uniforme. Douglas Wambaugh dissimule sa sensibilité derrière ses provocations. Même les habitants les plus extravagants révèlent souvent une profondeur inattendue. Kelley ne se moque jamais d’eux. Il les révèle.

Cette capacité à faire cohabiter humour et émotion constitue l’une des grandes forces de la série. Une scène hilarante peut être suivie quelques minutes plus tard par une révélation bouleversante. Un personnage qui nous faisait rire devient soudain profondément touchant. Cette alternance permanente crée un ton unique, impossible à reproduire.
Quelques scènes suffisent à comprendre à quel point Picket Fences est une série à part. Une femme est retrouvée morte… dans son lave-vaisselle. Après un accident de voiture, un secouriste constate avec le plus grand sérieux qu’il y a de la salade aux œufs sur le tableau de bord du maire. Jimmy Brock envoie discrètement Kenny prendre des nouvelles de Maxine après une erreur professionnelle sans jamais lui révéler qu’il est à l’origine de la démarche, tandis que celle-ci lui demande ensuite de ne surtout pas raconter à Brock qu’il l’a vue pleurer. Et lorsqu’un suspect tente de justifier ses actes en invoquant Henry David Thoreau, Brock met brutalement fin à la discussion d’un cinglant : « Je t’arrête ! Dick Tracy ! » Rome, Wisconsin, l’absurde, l’humour et l’émotion cohabitent en permanence, donnant naissance à un ton unique que David E. Kelley sera le seul à maîtriser avec une telle aisance.
L’une des intrigues les plus révélatrices de la série concerne d’ailleurs la relation naissante entre Maxine Stewart et Peter, un homme de petite taille qui tombe amoureux d’elle. Là encore, David E. Kelley refuse les clichés. Derrière l’humour d’une scène devenue mémorable, où Peter avance une chaise pour se hisser à hauteur de Maxine avant de l’embrasser, se cache une réflexion beaucoup plus profonde sur le regard porté sur les autres. Lorsque Maxine lui fait remarquer qu’embrasser une femme dès le premier rendez-vous est une méthode plutôt agressive, il lui répond avec malice : « Ça aurait été agressif si je n’avais pas utilisé la chaise. » Quelques instants plus tôt, il lui avait même lancé : « Si vous voulez, on peut utiliser un autre type de mobilier. » Derrière ces répliques irrésistibles, Peter perçoit immédiatement la fragilité que Maxine dissimule derrière son uniforme, tandis qu’elle découvre chez lui bien davantage que la différence physique que les autres voient en premier. Lorsque leur histoire s’achève, Kelley ne juge jamais son personnage. Il montre simplement combien il est parfois difficile d’échapper totalement aux préjugés et aux regards extérieurs, même lorsque l’on aimerait sincèrement y parvenir.
Cette attention portée aux personnages différents ou marginalisés constitue d’ailleurs l’un des fils rouges de l’œuvre de David E. Kelley. Bien avant Boston Legal ou d’autres créations ultérieures, Picket Fences aborde déjà des sujets rarement traités à la télévision américaine du début des années 1990, notamment à travers un épisode consacré au syndrome de Gilles de la Tourette, une thématique chère chez l’auteur. Comme souvent chez Kelley, ces thèmes ne servent jamais de prétexte à une leçon de morale. Ils permettent au contraire d’interroger le regard que nous portons sur les autres et les jugements trop rapides que nous formulons parfois.
Cette attention aux différences constitue d’ailleurs l’une des grandes constantes de l’œuvre de David E. Kelley. Ses séries sont peuplées de personnages que l’on croit pouvoir définir en quelques secondes avant de découvrir leur complexité. Dans L.A. Law, Benny Stulwicz dissimulait une profonde humanité derrière son apparence atypique. Dans Picket Fences, Douglas Wambaugh cache sa sensibilité sous ses provocations permanentes, tandis que Peter révèle à Maxine une fragilité qu’elle s’efforce elle-même de dissimuler derrière son uniforme. Plus tard, Kelley poursuivra cette réflexion avec d’autres figures marquantes comme Denny Crane dans Boston Legal. Chez lui, les premières impressions sont rarement les bonnes. L’un de ses thèmes favoris consiste précisément à regarder au-delà des apparences pour révéler la richesse humaine de ses personnages.
La série ose également aborder des sujets rarement traités à l’époque comme les différences physiques, les handicaps, les questions morales ou religieuses, sans jamais tomber dans le didactisme. Kelley préfère poser des questions plutôt qu’apporter des réponses toutes faites.
Enfin, impossible de ne pas évoquer le célèbre crossover avec Chicago Hope, autre création de David E. Kelley. Les deux séries partagent alors le même univers et voient notamment Douglas Wambaugh traverser les frontières entre Rome et l’hôpital de Chicago, preuve supplémentaire de l’ambition de leur créateur. Cette singularité explique sans doute pourquoi Picket Fences fut parfois difficile à vendre. Comme le montraient les campagnes promotionnelles américaines de l’époque, CBS semblait elle-même hésiter sur la manière de présenter la série. Fallait-il mettre en avant ses personnages ? Son humour ? Ses enquêtes ? Son étrangeté ? Ses dilemmes moraux ? Les publicités changèrent régulièrement d’angle, preuve qu’aucune étiquette ne convenait vraiment. Cela n’empêcha pourtant pas la série de séduire une grande partie de la critique américaine, qui salua très tôt l’originalité de l’écriture de Kelley. Récompensée par de nombreux Emmy Awards, elle s’imposa comme l’une des créations les plus respectées des années 1990. En France, malgré plusieurs changements de titres et des diffusions parfois discrètes, elle conserva longtemps un statut de série culte auprès des amateurs de télévision américaine. Plus de trente ans après sa création, Picket Fences conserve une fraîcheur étonnante. Certaines références ont vieilli, bien sûr. Mais son humanité, son intelligence et son regard profondément bienveillant sur ses personnages demeurent intacts. Derrière les palissades blanches de Rome, David E. Kelley n’a jamais cherché à révéler des monstres. Il a simplement montré des êtres humains plus complexes qu’ils n’en ont l’air. Et c’est précisément ce qui rend cette série si précieuse aujourd’hui encore.









































































































































