Critiques Cinéma

FJORD (Critique)

SYNOPSIS : Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.

Quatre mois, trois semaines, deux jours, récit glaçant d’un avortement clandestin dans la Roumanie de Ceaușescu avait donné en 2007 une palme d’or à son réalisateur Cristian Mungiu. Le cinéaste revient au festival en compétition officielle en cette année 2026 avec un scénario initial drôlement prometteur, qui vient clairement interroger les valeurs culturelles familiales. Si le réalisateur est un immense filmeur d’émotions, il va ici s’exprimer dans des décors naturels non seulement somptueux, mais qui réduisent encore plus l’homme à une relative faible condition. Parfait pour ce qui sur le papier ressemble grandement à un thriller social. La casting est d’autant plus prometteur avec Renate Reinsve et Sebastien Stan. La première, muse de Joachim Trier, qui avait séduit la croisette en 2021 dans Julie en 12 Chapitres, avec un prix tellement mérité de la meilleure interprète féminine. Le second qui avait foulé le tapis rouge dans The Apprentice en 2024 dans le rôle d’un certain Donald, triste clown maître du monde.

Fjord est une sorte de chef-d’œuvre de nuances et une mise en exergue d’une folle intelligence sur la complexité. Car en plongeant dans les affres du système de l’Aide à l’Enfance norvégien (assez peu éloigné du modèle français), la caméra reste toujours à bonne distance. Il nous partage ses doutes et les communique même avec grâce. Tant on comprend la démarche des services sociaux, mais dans la même minute, on les trouve profondément injustes. Tant les Gheorghiu vont nous agacer et même nous inquiéter dans leur rigorisme insupportable mais dans la même minute, on les prend en empathie vu la souffrance occasionnée par le placement. Au rigorisme familial, va se confronter l’implacable des services Norvégiens. Eux crieront à une forme de racisme anti-religieux, les autres au respect de la loi. Comme un impossible dans la rencontre. Cristian Mungiu va épouser les points de vue de tout le monde, et sortir du manichéisme délétère. On pensera à l’excellente série Cry Wolf (2020) qui nous amène sur la question du doute. Ici, le cinéaste provoque un sobre malaise chez le spectateur, qui ne sait plus quoi penser de cette histoire. On est au cœur d’une folle vérité, et que c’est important et majeur de questionner ainsi. Que c’est humain !

Fjord est d’une justesse folle car il pose des questions fines et d’une précision absolue, qui traverse authentiquement les services de l’ASE. A savoir, est-ce que le remède est pire que le mal, sur le trauma de la séparation et du placement. Est-ce que les parents n’ont pas été jugés un peu vite car une fessée et quelques gifles n’ont-ils pas été surinterprétés par des travailleurs sociaux mus forcément par le syndrome du sauveur. Et en même temps, c’est bien le maléfice du doute qui doit l’emporter et dans la hiérarchie du mal et du pire, la parole de l’enfant qui doit être sacralisée. Un enfant qui parle de violence ce n’est jamais anodin, et soit ce qu’il dit est vrai et c’est grave ; Soit ça ne l’est pas mais c’est grave quand même, car il a conceptualisé la violence quelque part. D’autant que les fausses allégations chez les enfants sont si rares, c’est statistique. Fjord, c’est comme la réhabilitation du doute : « Je crois que c’est bien d’avoir des doutes. Nous sommes entourés de gens qui sont tous persuadés que la vérité leur appartient« , nous dit le cinéaste. Pourquoi toujours être assigné à choisir un camp ? Et puis sur les valeurs familiales, les Gheorghiu et leurs soutiens semblent penser que quelques brimades physiques ne font pas de mal et permettent respect et discipline. Ou quand on entend parfois « ça va, j’ai pris des gifles et des fessées petit, mais je suis pas mort« . Non, en effet, mais t’es peut-être juste con. Car violence et enfants c’est quoi le lien ? La violence comme réponse ne parle-t-elle pas d’abord d’une incapacité de l’adulte à passer par les mots. Essayons un monde sans violence sur les enfants et peut-être nous n’aurions pas Poutine, Trump et tous les autres…

C’est tout ça que nous dit Fjord, et c’est ample, vaste et terriblement questionnant sur notre rapport à l’autre, à la vérité et au monde. C’est un mode d’emploi salutaire contre la simplification et le péremptoire. Ces modes de penser matérialisés ici par les médias et autres soutiens qui en s’emparant d’un sujet le caricaturent à outrance. Et c’est terrible car c’est tout le temps comme ça. La mise en scène est elle aussi prenante à souhait. Même au tribunal, c’est vue sur les grands espaces de froid et de mer. Les paysages sont à couper le souffle, et viennent comme majorer l’immensité de nos doutes sur ce qui se joue dans cette famille. Les scènes au tribunal sont fortes, intenses, et d’une authenticité redoutable dans le propos. C’est deux visions du monde qui s’opposent. Magistral. Au casting, Renate Reinsve, complètement à contre-emploi, écrase tout. Elle incarne à elle seule l’ensemble de nous doutes, peurs et incompréhensions. Elle est bouleversante tant elle nous touche comme maman éloignée des ses petits, tout comme elle nous exaspère dans l’intangibilité de ses postures. Elle est cette complexité. Son mari à l’écran, Sebastian Stan partage avec elle toutes ces ambivalences, même si davantage de violences semble possibles chez lui. Il est inquiétant, et si on le comprend, il ne rassure pas le spectateur. Là encore, beaucoup d’habileté dans le jeu des contradictions. Fjord, dans sa désarmante subtilité fait du bien, car nous dit que nous sommes tous durs à cerner en somme. C’est une immense part d’humanité, de non jugement, qui en ces temps de duperies planétaires et d’une jetable simplification, est comme un acte révolutionnaire. Fjord est utile autant à la vie qu’au cinéma !

Titre Original: FJORD

Réalisé par: Cristian Mungiu

Casting:  Sebastian Stan, Renate Reinsve, Alin Panc…

Genre: Drame

Sortie le: 19 août 2026

Distribué par: Le Pacte

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