Critiques Cinéma

MINOTAURE (Critique)

Russie, 2022. Gleb, chef d’entreprise prospère, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une ville de province. Il se retrouve confronté à des problèmes professionnels croissants, dans un monde de plus en plus instable. L’effondrement d’une vie soigneusement construite bascule rapidement dans la violence.

Présent en compétition officielle en cette année 2026, Andreï Zviaguintsev n’est pas un inconnu sur la croisette. En 2011, avec Elena, un film qui remportera ensuite de nombreuses récompenses, le cinéaste russe obtient le Prix spécial du jury à Cannes dans la sélection Un certain regard, avec ce drame très sobre sur une femme prête à tout pour assurer l’avenir de sa famille. Ici, pour son sixième long-métrage, Andreï Zviaguintsev, exilé en France et qui considère son travail de réalisateur comme un langage et même un cri, s’attaque à nouveau au drame de l’intime. Ce drame qui se déroule dans une Russie contemporaine bien que filmé en Lettonie, (et on sait bien pourquoi…), où vont venir se mêler la tragédie, le thriller et donc fatalement la politique, du moins au sens étymologique du terme. Il est question avec Minotaure d’une double guerre, celle en Ukraine, du prisme Russe, ce qui dans une dictature est rare et précieux car éminemment courageux. Et celle d’un couple en proie à l’adultère. Un drame bourgeois tant Gleb dans sa prospérité semblait à l’abri aussi bien dans son pays (enfin peut-on l’être vraiment en Russie) et dans sa maison. Un tyran domestique et entrepreneurial, mais tout en sobriété et naturel. C’est pire encore.

Gleb ne fera pas cas d’éthique quand il est chargé, pourtant comme chef d’entreprise, de recruter pour partir au front, tant la Russie n’arrive pas régler ce conflit comme elle le pensait initialement. Il n’a guère le choix certes, mais son humanisme n’est pas prégnant non plus. Et face à la tromperie de Galina, malgré les événements dramatiques qui suivront et que nous tairons, il fait preuve finalement du même pragmatisme, de la même placidité du moins apparente. Une sagesse extérieure, car l’on devine à quel point Gleb est radical, raide. Il n’a pas réussi matériellement sa vie par hasard dans un pays qui ne fait pas dans la dentelle en matière d’autorité. Il conseille à son fils de choper par le colbac son ennemi intime au collège et juste de le menacer de « lui péter la gueule ». Pas d’état d’âme non plus pour envoyer de la chair fraiche au front. Et sans doute pire encore pour régler l’histoire d’amour à trois. Le film vire et vrille soudainement en polar, et c’est assez séduisant car le tournant est inattendu et brutal à tout point de vue. Comme si finalement personne n’était à l’abri de rien. On arrive à cette histoire du couple en crise, inspiré de La Femme infidèle (1969) de Chabrol. Et c’est comme une accumulation d’immoralités de la part de Gleb qui est marquante dans Minotaure. Une série de crimes au propre, au figuré mais aussi métaphorique, qui, plus qu’en creux, ne parle pas d’autre chose que du régime politique russe. Une parabole sur le rapport au pouvoir, à l’impunité et cette saisissante absence de morale. A aucun moment, Gleb ne doute, ce qui rend Minotaure glaçant autant qu’assez passionnant.

La mise en scène souffre de quelques longueurs, mais construites pour nous tenir en haleine et ça fonctionne, car on rentre toujours un peu plus dans le cerveau de ce personnage pour lequel nous ne serons jamais en empathie. L’enjeu est là, celui d’être déstabilisé car on est plus que des témoins, nous sommes des acteurs de la crapulerie de cet homme, et par extrapolation de tout un régime. C’est redoutablement intelligent et sobre dans la construction. Zviaguintsev réalise un vrai film de cinéma, dans l’arc narratif, les interactions entre chacun, tout en distillant un récit très politique, qui ne dit jamais directement son nom. A part un tableau de Poutine ici et là. L’intelligence du non-dit, la convocation à la réflexion du spectateur.

Au casting, Dmitriy Mazurov livre une prestation presque glaciale, froide au minimum. Mais c’est précisément ce qu’on lui demande. Il arrive à n’induire aucune empathie, malgré les multiples tourments qui l’assaillent. Solide et très maitrisé. Iris Lebedeva dans le rôle de Galina fait passer un certain nombre d’émotions contrariées. Elle est particulièrement convaincante en femme amoureuse de son amant, et dans cette composition d’épouse sous pression avec son despote de mari. Justesse et intelligence dans le propos, mise en scène assez haletante et petit traité politique contemporain. C’est presque trop sec parfois, mais ça colle au récit, forcément. Et dans cette juxtaposition, tout est cohérent, tout se tient, on ne décroche jamais. Un tas de raisons pour apprécier comme il se doit ce Minotaure.

Titre original : MINOTAUR

Réalisé par: Andreï Zviaguintsev

Casting: Dmitriy Mazurov, Iris Lebedeva, Boris Kudrin …

Genre: Drame

Sortie le : 14 octobre 2026

Distribué par : Les Films du Losange

TRÈS BIEN

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