Critiques Cinéma

PETITES (Critique)


SYNOPSIS: Enceinte à 16 ans, Camille se retrouve placée dans un centre maternel par le juge des enfants. Sevrée d’une mère aimante mais toxique, elle se lie d’amitié́ avec Alison, jeune mère immature, et se débat contre l’autorité́ de Nadine, une éducatrice aussi passionnée que désillusionnée. Ces rencontres vont bouleverser son destin…

Pour son premier film, Julie Lerat-Gersant s’est plongée en immersion pendant 10 semaines au sein d’un centre maternel. Elle voulait ainsi être au cœur de la vérité, à l’endroit intime de ce lieu pour les femmes, les enfants et les professionnels. Pari pleinement tenu dans cette série de descriptions au réalisme bluffant. Avec notamment cette propension à la suspension du jugement, au contournement des facilités, promenant sa caméra avec une grande virtuosité du côté de chacun-e- : parents, enfants, éducateurs. En cet endroit, Petites est bouleversant de franchise, et le cœur battant d’émotions. Ce qui arrive à Camille, c’est se retrouver dans un endroit non choisi, « dans ton intérêt » lui a dit la juge des enfants. Impossible à entendre, impossible à comprendre pour la jeune fille. Elle semble nier pour le moment l’existence de cet enfant qui pousse en elle. Quand sa propre estime de soi est tellement brisée, que son instinct de survie est presque inexistant, comment aimer l’autre quand déjà on s’aime si peu soi.


C’est l’abîme de la carence disséquée ici avec finesse et une forme de grâce par la cinéaste. Camille fait partie de ces trop nombreux enfants à ne pas avoir été accueillie dans l’inconditionnalité quasi animale de l’amour filial pour se construire avec le minimum de sérénité. La mère de Camille l’aime beaucoup dans les mots, mais très peu dans les actes. Et l’amour, c’est d’abord des preuves. Alors Camille, encore à 16 ans, est dans cette quête, perpétuellement inassouvie. Alors, c’est le royaume de la névrose, qui oblige à être protégée malgré soi. L’aide contrainte porte cette saillante contradiction, c’est indispensable autant qu’insupportable.  On retrouve dans Petites la même énergie de vie et de vérité, les mêmes assassines blessures de l’enfance que dans les formidables 3x Manon (2014), Suzanne (2013), Petite nature (2021) et tant d’autres films vérité, qui viennent sans jugement mais dans une authentique justesse au chevet de jeunes femmes dont on comprend la souffrance d’enfant, mais dont on tolère si mal l’inconscience parentale. Ce double statut, cette double responsabilité en vérité intenable pour des gamines, entre réussir à être la fille aimée de sa mère et la mère aimante de son futur enfant. Si la reproduction du mal d’amour n’est jamais systématique, elle est une fêlure si profonde, une meurtrissure si indélébile.


On reproduit plus ou moins consciemment toutes et tous des schémas familiaux, et quand ceux si ne sont jalonnés que d’incessantes ruptures, quand l’habitude était à la violence et au manque, c’est tellement dur d’accepter la bienveillance, c’est tellement comme un impossible de ne pas tout foutre en l’air en mode sabordage total. Accepter la main qu’on vous tend, ne pas la détourner en clef de bras. Si l’enfant est vu comme uniquement son propre prolongement et pas comme une personne, alors le risque de lui faire du mal est omniprésent car lui faire du mal à lui, c’est se faire du mal à soi. Dans Petites, ce qui fait mal, c’est aussi les pleurs d’un enfant, de Diana, la fille d’Alison, ou du moins son objet et pas son sujet. Des pleurs aussi violents que le placement à venir… Un placement, même si c’est la seule option est toujours un arrachement, car le milieu naturel, aussi délirant soit-il demeure le repère originel, l’ancrage affectif. Pendant son immersion, la réalisatrice a été marquée par un placement, elle le retranscrit avec empathie et sans jugement sur le grand écran. D’une remarquable intelligence.

Quand Camille est avec sa mère, on l’imagine toute petite enfant, c’est prenant et bouleversant. Ce sont de multiples effets de symétrie du cœur, car de l’autre côté du miroir, quand Camille est avec Diana, elle se projette comme future maman qu’elle ne sera sans doute pas. Violence et tendresse dans le même sentiment. C’est toute l’émotion qui franchit l’écran et vous saisit. D’autant que Camille est constamment à l’image, sous des plans multiples. On est avec elle en permanence, dans son intime, ses drames, ses espoirs, ses folies. On la voit courir, voler, grandir, ce qu’elle finira de projeter elle-même pour son bébé. Dans ce rôle de Camille, Pili Groyne, qui aura été dur à trouver, selon l’aveu de Julie Lerat-Gersant est envahissante de son trouble affectif. Pili est Camille, mais surtout Camille est Pili. Le lâcher prise est total, et les émotions que fait passer la jeune actrice sont sidérantes de sincérité. Il fallait être dans le vrai, avec Pili Groyne, l’enjeu du film est sublimé. Petite deviendra grande.  Une mention aussi pour Lucie Charles-Alfred, qui joue Alison, compagnonne d’infortune au centre maternel. L’inconsistance de mère qui est la sienne, tout en déclamant l’amour de sa fille, est portée avec un talent déroutant par l’actrice qui exprime ici une rage, une bestialité de celle qu’on n’oublie pas. Victoire Du Bois est au diapason de la véracité dans le rôle de la mère de Camille, celle par qui le drame du manque commence, et dont on devine les propres fêlures.  Enfin, Romane Bohringer, dans ce rôle de Nadine, l’éducatrice engagée, mais désabusée, qui épouse un rôle qui semble tellement lui correspondre, entre humanité et fatalisme. Elle est toujours aussi bluffante. Petites laisse clairement son empreinte sur nos émotions de spectateur. Petites au pluriel, pour tant d’amours contrariés. Être fille, mère, et femme, les vies sont trop courtes pour apprendre à recevoir, puis pour donner tout ce que l’on voudrait et pourrait. Petites nous communique cette urgence à aimer, c’est en salle, courrez tant qu’il est temps.

Titre Original: PETITES

Réalisé par: Julie Lerat-Gersant

Casting : Pili Groyne, Romane Bohringer, Victoire Du Bois …

Genre: Drame

Sortie le : 22 Février 2023

Distribué par: Haut Et Court

EXCELLENT

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