ENTRETIENS

Entretien avec Stéphane Freiss pour Tu choisiras la vie : « Tout ce qui ouvre vers la liberté ouvre sur l’amour… « 

Entretien passionné et passionnant avec Stéphane Freiss, le réalisateur de Tu choisiras la vie. Un échange fort et dense, tant pour son premier film, Stéphane Freiss a mis de lui dans cette œuvre autant personnelle que poétique et spirituelle. Rencontre .

Entretien passionné et passionnant avec Stéphane Freiss, le réalisateur de Tu choisiras la vie. Un échange fort et dense, tant pour son premier film, Stéphane Freiss a mis de lui dans cette œuvre autant personnelle que poétique et spirituelle. Rencontre :

Tu as dit avoir mis 10 ans à écrire Tu choisiras la vie, avec cette envie de parler du libre arbitre à pouvoir disposer de notre héritage. Quel a été ton cheminement pour traduire ce besoin en écriture puis en réalisation ?

C’est très difficile d’expliquer pourquoi le besoin d’écrire, le besoin d’écrire ce film et qui devient une nécessité dans ma vie. J’étais arrivé à un moment où des choix importants de ma vie, qui avaient un sens, se sont trouvés remis en question. C’est la question de tous ces pourquoi qui se sont posés. C’était aussi Une forme de lassitude, une envie qui n’était plus la même. Quelque chose que je devais affronter avec courage et honnêteté, et me tourner sur moi. Je suis autant spectateur qu’acteur quand je me mets à écrire. Sont remontés à la surface tous les tiroirs ce que j’avais verrouillé. J’ai échappé à quelque chose qui était une transmission inachevée, qui me pesait. Je sentais que quelque chose n’allait pas. Ce métier d’acteur est comme une fuite. Tu es toujours un autre. Déporté d’un personnage à l’autre. Cette fuite en avant qui m’a rempli c’est vrai, là, m’essoufflait. J’étais dans l’attente, soumis à quelque chose. En écrivant, la transmission me posait question, je devais y faire face. Au fur et à mesure que les personnages commençaient à se dessiner, ça raconte un besoin de liberté, une quête de sens, qui renvoie à la tragédie de ma famille, à mes parents cachés pendant la guerre : « Tu portes en toi les traumatismes que tu n’as pas vécus« . Il y a ce proverbe qui dit : « Une porte se ferme et aussitôt derrière une plus grosse porte s’ouvre ». Il fallait que j’ouvre cette petite porte pour affronter tout ce qui n’avait pas été dit. Et mesurer au fond ma capacité sur tous les plans à me poser la question, et ne pas chercher de réponse. La meilleure réponse est l’attente d’une autre question. Chercher et pas trouver, ou encore trouver quelque chose à chercher. Ce rapport à un judaïsme que mon père a cherché à fuir, avec son père mort en camp, et donc une revanche à prendre sur un destin tragique. Tout un coup, ma mère, comme dans le film, épouse une pratique religieuse complète, intense, totale, exclusive. J’ai grandi un peu déchiré entre les deux. Puis en avançant dans le temps en faisant des rencontres, j’ai commencé ce film. Il m’a fallu du temps pour me situer vraiment, avoir un sens critique, sans tout dégommer. Ce dont je pouvais m’enorgueillir, et aussi tout ce qui ne m’appartenait pas, que j’héritais de manière pesante mais qui était un frein à ma vie. Puis une juste distanciation entre un souci nombriliste qui ne m’intéressait pas et la question universelle qui pose la question de ce qu’on fait de ce qu’on a transmis. Dans le film, c’est la rencontre de tous les possibles. Chez les jeunes et les moins jeunes, les juifs et les non juifs, les croyants ou les non croyants, que la question délie les langues. Le film raconte vraiment ce que je voulais dire.

Il existe entre Esther et Elio une forme de réciproque fascination, un magnétisme qui ne passe pas toujours par les mots C’est une véritable intention ? Qu’as-tu demandé à Lou De Laâge et Riccardo Scamarcio ?

J’aime les mots, donc c’est paradoxal car dans ma carrière, j’ai joué des personnages qui s’expriment par les mots d’un autre. Je me rendais compte en avançant dans l’écriture, et remarque que je m’étais déjà faite, que dans le cinéma, beaucoup de mots sont superflus, et trahissent parfois un manque de confiance en la capacité d’un acteur à parler avec son silence, son regard, son corps. J’ai fait un travail d’épure au maximum. J’ai confronté ces deux êtres égarés et empêchés avec la liberté. Elle ne peut pas regarder un homme. Lui, c’est un homme brut au sens pudique. Il respecte ces gens. Il n’y avait pas à en rajouter. Et la rencontre avec les acteurs suffisamment virtuoses pour arriver à entendre les mots qui ne sont pas écrits.

Tu as dit « Elle c’est le ciel, et lui c’est la terre « , pour toi, cette histoire est comme universelle ?

Oui, c’est nous tous, chacun de nous dans son rapport spirituel et pragmatique à l’autre. La question qu’elle se pose est quel être elle est dans sa vie. Quand elle dit «  j’ai perdu la foi « , c’est  » j’ai perdu le sens « . Mais dieu est la seule entité vers laquelle elle s’est toujours tournée. C’est malgré tout un être plein de spiritualité et de foi. On a tous un peu ça, même athée, on a tous nos contradictions. Ça traduit une inquiétude sur le monde qui n’est pas ce que je suis moi. Il y a des absolutistes d’un monde sans dieu et sans les énergies perçues autour de nous. C’est les vibrations, que l’on croit ou pas en dieu, c’est faire souffler le vent de dieu partout… Dans le vent, dans le soleil, dans le silence, partout. Et essayer d’échapper toujours à quelque chose de manichéen, de caricaturé et de réducteur. Après, la magie ou pas, sur le plateau. J’ai été franchement aidé par les acteurs, le chef opérateur avec qui on parlait la même langue, un assistant, une monteuse extraordinaire qui a fait une place au film que j’avais écrit et en même temps au film que moi-même que je ne voyais pas. C’était voir aussi ce que je n’avais pas écrit.

Dans la mise en scène, il existe comme une oscillation, une variation entre pudeur et chaleur, entre l’impossible relation et les décors naturels des Pouilles, de la Calabre qui respirent le vrai, l’élégance, la rareté de l’écorce du cédrat. Donc une volonté de jouer sur ces contrastes ?

Oui c’est vrai, car le cédrat est rugueux en surface et tout autre quand on le coupe en deux. C’est plus un fruit de symbole que de plaisir. C’est un fruit qui sert à remercier Dieu. On ne le mange pas, il sert à « l’abattoir des confitures ». C’est un symbole. Au fond effectivement, il résonne de manière très claire. Il fait résonner la vie des orthodoxes, mais aussi la vie de ce gars (Elio). Il aurait pu choisir un autre fruit, plus facile à vendre. Le choix est drastique. Pourquoi cette radicalité chez lui aussi, à vouloir continuer, car ça avait du sens pour son père, et est ce que ça en a encore pour lui.

Il y a également une musicalité presque impalpable, mais qui nous ramène à l’essentiel. Le citron, c’est ce qui fait lien entre l’homme et dieu. Le film est aussi traversé par une prenante spiritualité. Citron qui pourrait être le fruit de la connaissance dans jardin d’Eden, et non la pomme… Esther et Elio c’est un peu Adam et Eve ?

Oui, car le film est bourré de symboles. Certains dont j’avais conscience et que j’ai essayé de déguiser comme je pouvais. Mais ce n’est pas un film fait que sur les symboles. Je sais ce qu’évoque le jardin d’Eden, qui incarne la beauté, ce qu’on pourrait regarder plus souvent dans nos vies, alors qu’on tourne le dos, pour regarder ce qui est âpre, ce qui est dur. D’où la symbolique de la chaise dans le film. Nos vies c’est retourner la chaise, ce geste là, ça finit le film et ça ouvre vers autre chose, vers un horizon que lui ne voyait pas. Il ne tourne pas le dos à ce que son père lui a fait voir comme une vérité indiscutable et incontournable, il ne tourne pas le dos à tout ce qu’il a reçu, car ça il l’a déjà en lui. Juste, Il porte son regard sur une autre partie de sa vie.

C’est aussi un hymne à la tolérance dans cette rencontre entre deux mondes, dans ce rapprochement si fort entre Esther et Elio ?

Les calabrais sont aussi très respectueux car les orthodoxes les aident à boucler une année souvent très difficile avec une terre qui devient de plus en plus rigoureuse avec les changements climatiques, et qu’il y a entre celui qui cultive et consomme un tas d’intermédiaires qui s’enrichissent. Et donc oui absolument une tolérance car eux les aident à survivre. Mais pas que ça, c’est aussi un contrat moral, de génération en génération. Le père d’Esther et ceux qui l’ont précédé. Ils ont tissé un lien de respect, d’affection, et de moralité, pas facile de défaire. Le film c’est aussi une vocation à la suggestion à la sensualité. Le respect qu’Elio a pour ce monde-là l’empêche d’aller plus loin dans une tentation qu’il a pour Esther. Mais il ne va pas tout foutre en l’air car cette fille a quelque chose d’étonnant et surtout qu’elle est en train de bouleverser sa vie. Il a conscience que son passage va lui faire fissurer tous ses murs et tant mieux. Il sait que s’il s’aventure plus, il va aller trop loin, et c’est pas ça leur relation. J’ai une tendance profonde et naturelle à avoir du respect pour des gens qui font des choses que je ne ferai pas du tout. Même dans ce monde archaïque de l’orthodoxe, il y a des gens pour qui l’intention de départ n’est pas mauvaise. A l’intérieur de ce monde-là, des choses doivent être rediscutées, réinterprétés, relues. Elle essaie, mais elle a peur, de ne pas trouver après.

Sur le casting, avec Lou De Laâge, on a parfois le sentiment qu’elle ne prend pas la lumière, mais qu’elle est, elle-même la lumière. Tant son émotion est authentique. Emotion, qu’elle va chercher au plus profond. Son lâcher-prise semble permanent. Comment s’est passé le travail avec elle pour obtenir une telle force ? 

Oui, tu l’as dit, elle a en elle un puits de lumière. Il suffit de fissurer un peu cet édifice pour faire ressortir cette lumière qu’elle a en elle. La fissure c’est son personnage. Elle s’en est approchée avec beaucoup de sensibilité, beaucoup d’intelligence. Elle a ouvert naturellement elle-même toutes ses petites portes pour faire jaillir cette lumière qu’elle a à l’intérieur d’elle-même. J’aimerai bien pouvoir dire que j’en suis le responsable !! Le personnage lui permet de montrer la puissance lumineuse qu’elle a en elle, et ça oui j’en suis très heureux. C’est un puis de lumière cette fille. Quelle chance de pouvoir commencer sa carrière de cinéaste avec des gens aussi pleins, aussi riches.

Même question avec Riccardo Scamarcio, qui livre aussi une incroyable vérité. Il est tout à la fois puissant et tendre, et dans une tension ravageuse. Quel travail avec lui ?

Lui n’est pas le même type d’être qu’elle. Il est plus compliqué, à l’image du personnage. J’ai exploité chez lui ce que le personnage avait besoin de faire voir. Ça a été un autre travail, plus compliqué, mais comme il y avait aussi une puissante capacité d’énergie, cette énergie vitale, mais aussi destructrice  pour lui-même comme pour les autres. Alors, j’ai essayé de m’approcher de ça. Le personnage était armé, il y avait un échange entre eux. Il a existé une chimie entre lui et son personnage.

Être différent, c’est peut-être avoir le courage d’être soi-même d’Albert Camus est une phrase clef du film. C’est même un peu sa devise ?

Oui bien sûr, car cette phrase dit tout, elle dit en mots ce que lui fait quand il tourne sa chaise. Je ne suis pas très amoureux des films qui cite les auteurs, car j’ai toujours peur que ça plaque un peu quelque chose de définitif. Mais là, cette phrase elle est forte, mais elle ouvre. Elle ne décide pas, mais elle ouvre toutes les possibilités en nous d’avoir le courage d’aller vers nous-mêmes. Ce qui est important n’est pas de savoir ce qu’on va faire de sa vie, mais comme pour moi, c’est d’aller à la rencontre de moi-même, des spectateurs, qu’ils puissent me questionner. Tu sais, c’est très émouvant pour moi cette sortie. J’ai déjà fait trois mois de rencontres qui ont changé ma vie. S’il y avait un pari, ce qui n’est pas l’intention de départ il est gagné, pour continuer à échanger. Le film arrive aujourd’hui à un moment de fin de cycle de ma vie. Ma mère vient de partir, mon père a 90 ans, mon fils vient de partir pour 1 an et demi de voyage autour du monde. J’ai encore une jeune fille qui est en phase d’adolescence compliquée, je viens de finir 25 ans de vie avec une femme, j’ouvre une autre vie avec quelqu’un d’autre. Ce film ne tombe pas par hasard dans ma vie. Ce n’est peut-être pas moi qui ai mis du temps pour écrire le film mais le temps qui a attendu pour que je m’exprime.

Après un tel coup de maître, d’autres projets de réalisation ?

Bien sûr, je l’écris, il mettra certainement beaucoup moins de temps à naître mais il sera dans la continuité de celui-là car je ne sais pas faire autre chose. Il va interroger toute cette complexité, ce besoin de parler, la transmission, ce besoin de ne pas fermer les portes et ce besoin de remettre mes personnages dans la complexité, face à des chemins, des destins. J’ai aussi envie d’y remettre de la légèreté et de l’humour, avec une manière de faire un pied de nez aux choses, sinon c’est insupportable. Toujours, Romain Gary qui le dit merveilleusement bien, que l’homme pour être plus fort que la fatalité que lui impose sa vie, a besoin de l’humour. Et ça je vais le creuser un peu plus.

Quelque chose d’important que l’on n’aurait pas dit ? Un message à faire passer, pour donner encore plus envie d’aller voir tu choisiras la vie ?

C’est un film qui dit qu’on est mieux quand on pose question sur les choses qui nous construisent. C’est un film qui cherche à me faire dire à moi : va vers la liberté, à aucun moment, accepte le compromis. C’est un film qui aime l’idée de l’amour. Toutes les brèches qui ouvrent vers la liberté ouvrent sur l’amour.

Propos recueillis par JM Aubert

Merci à Zvi David Fajol et Molka Mhéni de Mensch Agency qui ont permis à cette interview de se faire

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