Critiques Cinéma

UNE JEUNE FILLE QUI VA BIEN (Critique)

SYNOPSIS: Irène, jeune fille juive, vit l’élan de ses 19 ans à Paris, l’été 1942. Sa famille la regarde découvrir le monde, ses amitiés, son nouvel amour, sa passion du théâtre… Irène veut devenir actrice et ses journées s’enchaînent dans l’insouciance de sa jeunesse

A la réalisation d’Une jeune fille qui va bien, c’est Sandrine Kiberlain. Après avoir elle-même été tant de fois dirigée par les plus grands, elle s’attaque avec ce film de surcroît à un sujet déjà pas mal travaillé par d’autres avant elle, Paris pendant la deuxième guerre mondiale. Elle évoque en toute humilité son envie « d’apporter un grain de sable minuscule à ce sujet ».  Avec pour autant, un parti-pris bien à elle, et même assez unique en son genre, parler de la guerre sans jamais la montrer, mais avec le prisme de cette jeune fille, qui justement ne veut pas voir cette atrocité, et qui se concentre sur toute autre chose, les premiers émois, l’élan de vie des passions, des amours, et les sensations d’une entrée dans la vie pour une jeune fille. Sauf qu’on est en 1942 et qu’elle est juive. Le monstre est là, tapis dans l’ombre. C’est selon la réalisatrice, l’intime « dans la vie qui bascule ». Pourtant, au théâtre, le prof leur dit, comme on dirait à n’importe quelle époque « Jouez comme si c’était la dernière fois  ». Sauf qu’on est en 1942 et qu’elle est juive.  Elle est si belle dans sa liberté, légèreté et insouciance Irène (Rebecca Marder), elle est intemporelle. C’est la passion avant tout, la terre peut s’écrouler, et c’est le cas, elle jouera. Toute la question du film est de savoir à quel moment, l’oppresseur, le monstre viendra casser les jouets, comme on brise en deux les baguettes du chef d’orchestre dans le fabuleux Le concert  (2009) de Radu MihaileanuLa dichotomie au bas mot, est bouleversante entre le feu des passions multiples qui animent Irène et a montée horrifique politique nazie. Le contraste est terrible, glaçant. Sandrine Kiberlain filme aussi le jeu, le théâtre, elle rend hommage et déclare ainsi sa flamme. Ils jouent du De Musset, ils apprennent l’abandon. Plus loin on entend Barcarolle. C’est l’art à tous les étages, Sandrine aime ça et nous aussi, alors on dit merci.  

Les scènes de répétition feraient presque penser à celles du film Les Amandiers (2022) de Valeria Bruni Tedeschi, tant dans Une jeune fille qui va bien , la déconnexion avec son atroce réalité contextuelle est prégnante.  Les dialogues dans la bouche d’Irène sont purs et vrais, ceux d’une jeune fille amoureuse de l’amour et qui s’enivre de ses passions, elle tournoie et virevolte, elle est sublime. Ici : « J’aime pas sa façon d’applaudir  » à propos de Gilbert qu’elle va éconduire. Puis, là : ‘J’aime dire le prénom Jaaaaacques’ à propos de Jacques donc. Passionnée, amoureuse, cash… Irène se marre, elle joue, elle aime, elle vit, comme qui rigole, et nous on l’adore déjà. C’est assez décontenançant et épatant la liberté d’Irène dans cette époque de privation totale. Un postulat à la fois intelligent et romantique de la cinéaste, qui sublime l’art, qui le met au-dessus de tout, même du pire de l’histoire de l’humanité. Quel puissant message, la générosité face à l’ignominie.  

On voit aussi un très beau lien Grand-Mère / petite fille, qui là aussi, l’art comme l’amour, traverse les époques, les frontières et les crises, et fait penser dans cette relation à La boum  (1980) en passant par Persepolis  (2007). Madeleine, la grand-mère (Françoise Widhoff) qui dit à Irène : « il est costaud Jacques, c’est important d’être costaud.. ». Un roman cette mamie… Avec de surcroît des musiques pas d’époque, comme Tom Waits, ou Metronomy et d’autres, Sandrine Kiberlain, tout au long de Une jeune fille qui va bien jouera avec les temporalités, jusqu’à volontairement nous perdre. La musique donc, mais aussi la nature, la danse, le vélo, le jeu et l’amour, c’est tout le temps, partout et ça doit être le plus fort. Et puis, dans la mise en scène, c’est l’authentique sublimation d’une actrice par sa réalisatrice. Sandrine aime sa Rebecca, elle sait le travail d’une comédienne. La communion est totale entre la caméra et sa muse. Les plans, l’accompagnement de ses mouvements, c’est toute la mise en images qui permet de magnifier le personnage d’Irène, en centralité permanente. C’est un engagement caméra au poing, avec de surcroît des plans et cadres audacieux, c’est ici une double éclosion, celle d’une cinéaste et d’une actrice.  

Justement, à propos de son actrice principale, Sandrine Kiberlain dira « heureusement que j’ai rencontré cette fille. Car elle avait cette grâce, pas du tout consciente de ce qu’elle dégage de si beau et de si fort.  ». Rebecca Marder est une Irène habitée, envoutée et envoutante. Il paraît comme une évidence, au regard d’une telle prestation et aussi de ce qu’elle vient de montrer dans Les goûts et les couleurs (2022) de Michel Leclerc, que l’on n’a pas fini de la voir et de l’entendre Rebecca, tant elle dégage cette sensibilité, cette incarnation, et c’est tant mieux. André Marcon, le papa est d’une puissante justesse, et Françoise Widhoff est une grand-mère d’une singulière modernité.  Finalement, tout le temps de Une jeune fille qui va bien, on se demande si Irène va se prendre sa judéité dans la figure. Au moment où la copine de son frère le quitte, ou la boulangère ne sert plus la grand-mère. Une seule façon de le savoir est de le voir. La fin est un frisson… Sandrine Kiberlain fait ici une irruption folle de talent dans tout de suite la cour des grands. Une jeune fille qui va bien n’est pas un énième film du genre, car il porte en lui une élégance, une fraicheur, une grâce, un espoir. Avec autant de talent, c’est le cinéma français qui va bien.  

Titre original: UNE JEUNE FILLE QUI VA BIEN

Réalisé par : Sandrine Kiberlain

Casting: Rebecca Marder, André Marcon, Anthony Bajon…

Genre: Drame, Historique

Sortie le:  26 Janvier 2022

Distribué par : Ad Vitam

EXCELLENT

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