Critiques Cinéma

LE GRAND BLOND AVEC UNE CHAUSSURE NOIRE (Critique)


Violoniste distrait, François Perrin, porte ce jour-là une chaussure noire et une autre marron. C’est cet aspect insolite qui pousse Louis Toulouse, un chef du Renseignement français, a le choisir comme victime. Toulouse veut, en effet, se débarrasser de son collègue et ennemi de toujours Milan. Il lance son subalterne sur une fausse piste en lui faisant croire que Perrin est un dangereux espion. Milan mord à l’hameçon et fait étroitement surveiller l’artiste dont le moindre acte de la vie quotidienne devient suspect. Christine, à la solde de Milan, tente de le séduire. En coulisses, Toulouse se délecte des bourdes de son adjoint : il attend sa chute qui ne manquera pas d’arriver bientôt. Une farce qui reçut l’Ours d’argent à Berlin en 1973.

Le Grand Blond avec une chaussure noire fait incontestablement partie des films de patrimoine de notre cinéma hexagonal. Il existe totalement dans cette liste d’œuvres que l’on adore regarder le dimanche après-midi, persuadés que nous serons, de passer de toute façon un bon moment. C’est aussi sûrement du fait de la rencontre entre un cinéaste, Yves Robert et un scénariste, Francis Veber. Le premier, chantre du cinéma populaire de bonne humeur mais aussi intelligent, qui dira d’ailleurs du second : « Il est très intelligent, Francis, c’est un personnage à sang-froid, il me fait penser à un samouraï, à un mathématicien de l’écriture, un vaudevilliste tragique. » (1). C’est comme si l’alchimie de leur rencontre avait sur ce film posé la quintessence de leurs talents respectifs. Le film est aussi l’histoire de la passion d’Yves Robert pour l’espionnage, après qu’il ait notamment dévoré La Cinquième Corde (publié en 1971), récit autobiographique haut en couleurs du violoniste israélien Igal Shamir. Tout de suite, la musique de Vladimir Cosma donne le ton. C’est une époque, c’est invariablement un univers, cette musique du Grand blond, c’est tout Pierre Richard, c’est tout Yves Robert. Les premières notes retentissent, et on a envie de sourire tellement spontanément, tout en étant immédiatement marqué par une émotion, celle d’une nostalgie cinéphile peut-être, et qui nous ramène à du grand cinéma populaire et malin, de celui qui réconcilie tous les publics. Vladimir Cosma, avec cet air de flûte de pan, a pensé le thème comme « le mystère et l’ironie de ce personnage qui n’a rien d’un espion mais qui fait tourner le service de Bernard Blier en dérision. »


Le Grand Blond avec une chaussure noire a en effet tout du « piège à con » voulu par Louis Toulouse (le génie Jean Rochefort). C’est en même temps une terrible allégorie de l’irrespect de la liberté individuelle. Un homme dans la foule, pris au hasard, choisi pour sa banalité apparente, et que l’on va mêler à des règlements de compte de contre-espionnage. Car Le Grand Blond avec une chaussure noire n’est pas qu’une farce, mais vient aussi nous dire que la vie de chacun-e- est digne d’intérêt, et que derrière chaque regard, chaque paire de chaussures, même dépareillée, se cache tant d’histoires, une infinité de destins en somme. On peut écrire un livre sur la vie de tout le monde, c’est comme une évidence.  « On l’attend chez le dentiste, qu’est ce qu’il fout sur le lac« . L’homme ordinaire dans son programme devient pour l’adjoint du chef du renseignement français une anomalie inquiétante. Le ver est dans le fruit, alors que c’est juste le lapin qui est dans la garenne. »Il rame » !!! C’est vrai que sur un lac c’est étonnant !! Et alors, quand il donne à manger aux canards, là c’est la totale inquiétude du meilleur des services secrets français…


Et puis évidemment, Pierre Richard et ses yeux bleus du distrait romantique, qui fait des bulles, et déjoue involontairement en accumulant les gaffes et les chutes, comme lui seul sait faire, tous les pièges des hauts dignitaires du renseignement français ; Jean Carmet complètement déphasé, en proie à des hallucinations sonores et visuelles ; L’envoutante Mireille Darc, au magnétisme fou et à la robe suggestive la plus sexy du cinéma français. Spécialement conçue pour le film par le couturier Guy Laroche et exposée depuis 2005 au musée des arts décoratifs du Louvre !! Quelques scènes absolument cultes, comme ce concert classique qui prend une tournure d’opéra-comique sous forme de triangulation amoureuse délétère. Ou encore Pierre Richard au comble de l’anxiété qui accumule les bourdes face à la grâce sensuelle folle de Mireille Darc. Entre la cornemuse qui le frappe ou les cheveux de l’icône blonde coincés dans sa braguette, c’est un peu Peter Sellers dans les WC de The party (1969). Une farce donc, mais les derniers mots affichés avant le générique de fin attestent bien du message tout sauf subliminal et plus que jamais d’actualité du grand blond : « Chacun a le droit au respect de la vie privée » Article 09 du code pénal. Pierre Richard va devenir François Perrin pour l’éternité, collaborant ensuite avec un certain… Francis Veber dans La chèvre (1981) ou Les fugitifs (1986). Il est gaffeur c’est vrai, mais aussi très beau et charismatique. Il est tellement à l’aise avec une interprétation anthologique, qu’il n’est pas surprenant d’apprendre qu’Yves Robert a pensé et conçu le film pour lui, autour de son potentiel tragi-comique. Il n’apparaît pourtant qu’au bout de 14 minutes 37 d’un film qui en compte 1H29, mais après on ne voit plus que lui. C’est une des interprétations majeures du 7ème art à la Française et qui à elle seule saura susciter nombre de vocations.


Ce qui est également extraordinaire dans Le Grand Blond avec une chaussure noire est que malgré cette présence éclatante de Pierre Richard, elle ne sera pas écrasante, tant autour de lui les talents seront également tout aussi puissants. A commencer par Jean Carmet, dans le rôle du bon copain Maurice, qui passera par tous les états, et jouera avec maestria la sidération burlesque. C’est aussi la voix de velours de Jean Rochefort, son flegme, sa distance, sa classe, qui vient contraster à merveille avec l’ultra-présence de Pierre Richard, et son envahissement permanent. C’est la composition glamour et forte de Mireille Darc, la chaude présence de Bernard Blier et une prime toute subjective à Paul Le Person dans le rôle de Perrache, qui incarne à lui seul avec un air de clown triste inoubliable toutes les contradictions absurdes des situations ici déployées. Le Grand Blond avec une chaussure noire, c’est une accumulation de pépites, scènes après scènes, ça respire une forme de bonheur cinéphile ambiant, entre la mise en scène, la narration, cette musique et des acteurs qui s’en donnent à cœur joie. A voir et revoir inlassablement.

(1)- Dans Un homme de joie, dialogue avec Jérôme Tonnerre, éd. Flammarion 1996.

Titre Original: LE GRAND BLOND AVEC UNE CHAUSSURE NOIRE

Réalisé par: Yves Robert

Casting : Pierre Richard, Mireille Darc, Bernard Blier, Jean Rochefort, …

Genre: Comédie

Date de sortie: 06 Décembre 1972

Distribué par: –

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