Critiques Cinéma

LE TORRENT (Critique)

SYNOPSIS : Lorsqu’Alexandre découvre que sa jeune épouse, Juliette, le trompe, une violente dispute éclate. Juliette s’enfuit dans la nuit et fait une chute mortelle. Le lendemain, des pluies torrentielles ont emporté son corps. La gendarmerie entame une enquête et Patrick, le père de Juliette, débarque, prêt à tout pour découvrir ce qui est arrivé pendant cette nuit d’inondations. Alexandre qui craint d’être accusé, persuade Lison, sa fille d’un premier lit (18 ans), de le couvrir. Il s’enfonce de plus en plus dans le mensonge et Patrick commence à le soupçonner. Piégée entre les deux hommes, Lison pourrait tout faire basculer. C’est le début d’un terrible engrenage…

Anne Le Ny, la réalisatrice souhaitait utiliser le thriller, le polar, souvent de grands révélateurs par excellence des vicissitudes de l’âme humaine, pour parler au mieux des affects, de l’empathie et de l’amour que l’on porte aux siens. L’affaire Viguier a cet égard a beaucoup inspiré la réalisatrice, mais qui à défaut de positionner le père au cœur de l’histoire familiale, a choisit le personnage de Lison comme central : « J’ai mis du temps à écrire, et j’ai beaucoup réfléchi pour trouver la place de la jeune fille. Adopter le parti du père était compliqué et j’ai pris celui d’une fille qui n’a pas de place auprès de son père et peut éprouver le désir inconscient de voir disparaître sa belle-mère. Je suis moi-même belle-mère avec des beaux enfants charmants. » Le torrent, c’est un pur thriller psycho affectif, un polar du cœur, sur le plus fort, le plus à vif, le plus dur : la famille. Les émotions sont aussi intenses que l’intrigue est haletante et ne cesse de rebondir. Pour autant, sans nous perdre, et sans coup de théâtre surjoué, mais au gré des besoins de recherche de la vérité, du ressenti émotionnel et de ce qui va se nouer entre les membres d’une famille qui sans se déchirer, va mener sa propre quête, au cœur précisément de l’enquête sur la disparation de Juliette.


Finalement, ce que nous dit aussi Le torrent, dans cette variation sur le mensonge, c’est que tout le monde a toujours une bonne raison de mentir, sauf que très souvent, en voulant protéger sur le moment, on s’enfonce dans la souffrance à plus long terme, et on a peur. On est certes entre l’affaire Daval et Viguier, mais avec sa propre singularité, avec des rapports tellement creusés et décryptés entre chaque membre de la famille. Alexandre, essayant de ne pas tout perdre, aspirant à ce que tout le monde autour soit heureux, oublie finalement ce qu’est l’autre, ce qu’il ressent et vit, et se retrouve au cœur de ses propres mensonges, peurs et lâchetés ordinaires. Il semble regretter mais s’enfonce dans une forme de manipulation de sa fille, son fils et de ses beaux-parents. Dans une pureté de mise en scène à l’ambiance enneigée, humide, au ton sec et dans la radicalité d’un hiver saisissant, c’est comme si le climat venait en rajouter dans la douleur vive et saillante de tous les membres de cette famille. L’atmosphère est pesante, sans être ni lourde ni suffocante, ce qui est à n’en point douter un geste délibéré de la cinéaste. Les pères sont omniprésents, entre Alexandre qui mêle sa fille Lison dans l’engrenage mortifère de la duplicité et Patrick, qui tentera l’impossible pour l’amour et l’honneur de sa fille Juliette. On est comme happés, on ne s’ennuie jamais. Ce n’est pas un thriller qui déborde de coups de théâtre, mais c’est ici justement l’art de la narration, l’habilité de la mise en scène, une écriture scénaristique précise et souvent surprenante sur le contournement du manichéisme, à travers les médiocrités ordinaires, sans le cliché du héros aux valeurs morales supérieures, et surtout l’exacerbation des émotions, qui permettent au récit d’1H42 de très largement tenir son rang et de passer en un souffle.


La vérité du cœur sera la clé, comme toujours, et à ce jeu-là, José Garcia, dans le rôle d’Alexandre est parfait et oscille entre le touchant de celui qui aime les siens et agit au gré des circonstances et glaçant tant il s’enferre dans des mensonges inutiles. Sa réalisatrice dira : « je voulais un acteur qui vienne de la comédie. Je connaissais ses capacités dramatiques pour l’avoir vu dans Le Couperet (2005) de Costa-Gravas, mais son côté clair et sympathique m’assurait que les spectateurs ne sentiraient aucune ambiguïté chez le personnage. » Et ça marche à fond !!


André Dussollier est comme d’habitude, toujours aussi rassurant à l’écran tant le lâcher-prise est maitrisé. Chaque scène est un régal dans l’authenticité de sa présence, la chaleur de sa voix, et la détermination millimétrée d’un père. Du très bon Dussollier, ce qui en soi est comme un pléonasme. Et bien sûr, la petite révélation de l’affaire, Capucine Valmary, car c’est bien autour d’elle que tout va venir progressivement s’installer. Elle manie avec délicatesse et sans jamais en faire trop, de très nombreuses émotions, très souvent complexes et contradictoires. Un vrai talent à suivre. La mention finale pour Ophelia Kolb, dans le rôle de Juliette, que de fait on voit peu, mais qui comme à chaque fois qu’on la retrouve quelque part est toujours aussi convaincante, dans un jeu vrai et subtil. Au final, Le torrent, qui peut paraître classique de prime abord, en creusant son sujet comme il le fait, devient vite assez passionnant car son cœur est justement le cœur, et jusqu’où celui-ci peut-il aller finalement. Le moment de cinéma est intense et très agréable.

Titre original: LE TORRENT

Réalisé par: Anne Le Ny

Casting: José Garcia, André Dussollier, Capucine Valmary …

Genre:  Thriller

Sortie le: 30 Novembre 2022

Distribué par : SND

TRÈS BIEN

 

2 réponses »

  1. Ce film est dans son écriture et son interprétation un petit chef-d’œuvre méritant beaucoup mieux que sa notation par des pros amateurs d’épates, de flashbacks et de complexités artificielles. Enfin un excellent film classique français dans la tradition pré hollywoodienne !

  2. J’ai également été très agréablement surpris, et m:ême charmé, par les multiples qualités de ce film et de ses interprètes.
    Merci, MOnsieur Aubert, pour cette belle critique, excellement écrite, lue a posteriori, et qui tranche sur ce qu’on a lire dans la presse sur Le torrent.

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