ENTRETIENS

Juste une mise au point Étienne Chatilliez (Entretien avec Étienne Chatiliez et Sébastien Labadie) : L’art de la comédie.

Photo JM AUBERT



Entretien avec Etienne Chatiliez et Sébastien Labadie, à l’occasion de la diffuseion sur OCS en multi-diffusions de Juste une mise au point, consacré au réalisateur de La vie est un long fleuve tranquille (1988), Tatie Danielle (1990), Le bonheur est dans le pré (1995), Tanguy (2001) et tant d’autres. Juste une mise au point est une collection de documentaires inédits entièrement dédiés aux grands noms de la comédie à la Française. Est ici retracée la carrière d’Etienne Chatiliez à travers nombre d’images d’archives. Nous avons rencontré ce dernier et le réalisateur du documentaire à l’issue de la première projection publique au Festival lumière de Lyon. Un entretien à leur image, généreux et plein de densité

Votre rencontre ? Ça c’est fait comment ?

Sébastien : Ça c’est fait car je produisais une émission qui s’appelle Court central sur les courts métrages et j’organisais des rencontres entre des réalisateurs de long et de courts. Gentiment, Étienne a accepté l’invitation et effectivement, je commençais déjà cette collection : Juste une mise au point, avec des réalisateurs de comédie et j’avais déjà cette idée d’Étienne depuis longtemps. Je lui ai proposé, mais le confinement est arrivé. Et ce qui est vraiment intéressant, c’est qu’on s’est vus dans notre quartier, à Paris, on s’est rencontré devant L’écume des pages, très exactement. Et je lui ai demandé s’il voulait toujours faire ce documentaire, et tout de suite il m’a dit : « mais bien sûr, pas de problèmes. Vous me dites quand… »

Donc, pas dur à convaincre ?

Étienne : Oui, moi je réponds aux sollicitations et Sébastien m’avait l’air sympatoche et j’étais honoré oui.
Sébastien : Ça s’est fait naturellement.

Étienne, vous dites à un moment dans le documentaire,  » j’avais pas envie d’être réalisateur quand j’étais enfant « , c’était quoi alors votre rêve de gosse ?
E : Oui, je savais même pas ce que c’était réalisateur. Peintre, architecte.

Vous dites aussi dans la vie, « faut du travail, un peu de talent, et de la chance » … Quelle hiérarchie, quelle part pour chaque ?

E : Je crois que c’est 33-33-33. Il reste 1%. Ça suffit pas d’avoir du talent, ça suffit pas d’avoir de la chance, et le travail oui c’est important. De toute façon, j’ai toujours considéré que le mec qui avait inventé le fil à couper le beurre, et qui avait pas été reconnu, ça n’avait pas d’intérêt, il fallait être reconnu.

On le voit dans le doc, c’est la pub qui vous a ouvert les portes pour pouvoir ensuite exercer votre art ?

E : Oui, pour moi ça été la porte d’entrée puisque j’ai fait un court métrage, que j’ai tourné après avoir fait deux films. Je n’y connaissais rien, et c’est la pub qui m’a amené petit à petit vers la réalisation.

La place de votre cinéma dans le cinéma social, la comédie, les deux ?

E : C’est difficile. Moi j’essaie de faire des trucs profonds mais qui sont d’apparence légères. On pense toujours que la tristesse = l’intelligence et que le rire = la bêtise, mais je suis pas du tout convaincu de ça.

Oui, car, il y a une forme de férocité dans votre humour qui balance des choses énormes sur les rapports humains. La comédie c’est le vecteur ?

E : Ah oui, complètement, je trouve que l’on désarme l’adversaire, qu’on arrive à le toucher alors que l’espace d’un moment, d’un instant, vous avez accès à lui, lui a accès à le vous, il y a d’autres façons de le faire. Moi ça serait plutôt la mienne, la façon dont je suis construit et j’ai toujours fonctionné comme ça dans la vie.

S : C’est vrai que ça balance du lourd, c’est un humour qui m’a tout de suite capté quand j’étais adolescent. La vie est un long fleuve tranquille, je me le passais en boucle, la chanson de Bouchitey, je la chantais. Tatie Danielle, je parlais tout le temps du film. Le bonheur est dans le pré j’ai vraiment beaucoup aimé. Et quand en 1995, j’ai démarré le cinéma, j’ai toujours voulu faire de la comédie comme producteur. J’arrive à 50 ans, et avec ces grands maîtres, Étienne en fait partie, je trouve que c’est ce qu’il y a de plus difficile, de faire un film drôle. Je trouve que c’est un art. Plein de planètes doivent s’aligner, mais il faut vraiment avoir la mesure, le talent, le ton, le feeling. Étienne l’a. Très peu de réalisateurs l’ont. C’est pour ça que j’ai voulu faire cette collection. Sur scénario, c’est difficile de se rendre compte si ça va être drôle ou pas. Et comme le dis très bien Étienne, tous les gens qui sont dans le financement, les directeurs de Pathé, Gaumont tout ça, ils viennent de HEC et ils ont pas cette culture forcément de comédie.

Sébastien, dans le choix des images d’archives, qui recontextualisent et c’est passionnant, qu’est ce qui a prédominé pour toi ?

S : C’est un kiff que j’ai, c’est replonger dans les archives, sans vieillir mes sujets !! Je suis très années 70 et 80, c’est une période que j’adore. J’aime bien repartir sur l’œuvre d’Étienne, toutes ces pubs, qui ont bercé toute une génération et en fait inconsciemment, on reproduit ces images, même quand on a 50 balais. C’est quelque chose de naturel, quand je démarre un doc, je trouve d’abord l’archive, je vois Étienne faire le casting sur la pub. Et là c’est bon, je me dis j’ai le début du doc. Je pars de l’archive et ensuite je travaille sur l’extrait.

Étienne, vous dites dans le doc que vous êtes vous-même terrorisé par les horreurs que vous pouvez dire à travers les films. Le cinéma pour un réalisateur c’est entre exutoire, thérapie, un peu tout ça ?

E : Je ne sais pas si c’est un exutoire, j’ai trouvé un truc où je pouvais dire des bêtises qui m’amusent et oui c’est ça, la peinture, l’architecture, je trouve tout ça dans le cinéma. Je suis plutôt quelqu’un d’oral que d’écrit. Il y a 10 ou 15 disciplines différentes dans le cinéma et il y a beaucoup de gens qui arrivent dans le cinéma en venant d’autres territoires. On n’est pas assez bons pour une discipline précise, mais dans le cinéma, tu touches un peu à tout.

Vous arrivez à imaginer sur le moment du tournage de la vie est long fleuve tranquille que le film en général, et certaines scènes en particulier vont devenir cultes et vont intégrer le domaine du cinéma de patrimoine?

E : Sur le moment, on ne sait pas, ça serait facile de faire l’histoire dans l’autre sens. Au moment de la création, vous ne savez pas du tout où ça va, ni comment ça va être reçu. Les phrases qui deviennent cultes, je crois que c’est vachement difficile de les déterminer au départ.

Et Étienne en étant son propre spectateur, la phrase culte ? Et pour Sébastien aussi ?

E : Quand on travaille à l’écriture, on se dit, on ne peut pas faire ça tout de même, et en fait pourquoi pas, si, on va le faire. Après, je suis toujours le premier choqué, je crois que c’est ça les provocateurs, qui n’arrivent pas à le dire de façon calme et posé. Donc on a toujours une petite décharge.

S : Y’en a plusieurs, notamment la phrase justement « la vie n’est pas un long fleuve tranquille » elle veut tout dire. Mais le truc qui me fait le plus rire, c’était mon point d’accroche, d’extrait, c’est Catherine Jacob qui dit : « Je crois qu’elle m’aime pas, je crois qu’elle aime pas ma cuisine et je crois qu’elle m’aime pas« . C’est juste ça, déjà au cinéma, j’étais pété de rire. Je fais rire tout le monde d’ailleurs en famille, à Noël : « Je crois qu’elle aime pas ma cuisine « . J’adooooore.

E : Y’a une phrase qui me revient, c’est dans Le bonheur est dans le pré, y’a Sabine Azéma qui dit en parlant de Eddy Mitchell avec qui elle …. : « Gérard met la barre très haut et je suis pas encore toujours à la hauteur »… (Rires ) !!! Et ça dans les moments difficiles, j’me disais il pleut on peut pas faire la scène, ben si car cette phrase je veux l’entendre..

Vous-même, Étienne, vous êtes choqué dans le doc quand vous revoyez apparaître le visage de Tatie Danielle qui a pris toute la sauce dans la figure ?

E : Oui, parce que je crois que je le referai plus light aujourd’hui. Il y a des excès de jeunesse, de toute façon quand on voit ce qu’on a fait, on a toujours envie de le faire différemment. Donc je crois que j’en montre trop et qu’il y a pas besoin d’en montrer autant.

Vous reprenez à un moment dans le doc pour Tatie Danielle la critique de Libé : « Quand est ce que Chatiliez va nous parler de ce qui l’intéresse vraiment ». Votre rapport à la critique ?

E : Elle me détruit quand elle est négative, et elle me touche beaucoup moins quand elle est positive. Je le dis aussi dans le doc, je préfère définitivement être du côté de ceux qui font que du côté de ceux qui parlent de ceux qui font. De toute façon, j’ai pas le choix, la seule solution pour ne pas être détruit, c’est de ne rien faire. La critique, c’est un problème éternel. On ne peut pas plaire à tout le monde je sais que cette phrase, on la sort toujours, mais ça touche toujours. Une mauvaise critique, vous restez couché trois jours. Y’a une phrase d’un peintre qui fait une exposition et tout le monde dit oh mon dieu, et gna gna gna et on se retourne vers lui, on sait pas que c’est le peintre, et on lui dit vous, qu’est ce que vous en pensez, et il dit, moi je ne suis que le peintre…

Vous insistez sur votre amour des acteurs, et le fait que vous vous arrangez bien avec les gens en général. Cette empathie, ce sens de l’autre, vous pensez que ça aide les acteurs à lâcher encore plus prise, à être encore meilleur finalement ?

E : Je crois que c’est chacun sa technique, Pialat était odieux, et c’est la façon dont on est construit. Moi je sais que je suis nul dans l’adversité, donc j’ai besoin d’avoir les gens avec moi pour obtenir des choses d’eux. Mais il y a autant de techniques qu’il y a de gens.

Dans le bonheur est dans le pré, ce côté super épicurien, c’est une façon de voir le monde en quelque sorte ?

E : C’est surtout amoral. parce que les filles changent de fiancés, Carmen Maura sait que ce n’est pas son mari mais elle l’a bouclé. Tout le monde joue un jeu et si la vie pouvait ressembler à ce qu’il y a dans le film, ça serait beaucoup plus joyeux et beaucoup plus sympatoche, mais la vie n’est pas comme ça, c’est pour ça que c’est un bonheur, et au contraire, tout le cinéma hollywoodien est fait de choses qui ne sont pas réalistes. C’est un peu le propre du bonheur est dans le pré. Aussi bien un acteur ce n’est pas sa capacité à jouer qui est importante, c’est qui il est, et je pense que c’est la même chose pour un peintre, c’est pas sa façon de peindre, c’est ce qu’il arrive à provoquer chez l’autre et un metteur en scène, ça doit être un peu la même chose. J’ai toujours été fasciné par la façon de raconter une histoire drôle. Avec la même base, y’a des gens qui feront un bide. Y’a une façon de se présenter à l’autre qui fait que t’es accepté ou pas.

Voilà ce qui se passe quand on demande à Étienne Chatilliez de sourire !!!- Photo JM AUBERT


Et que ça soit dans Tanguy, Tatie Danielle, d’autres, vous jouez beaucoup sur un sadisme quotidien C’est une chronique de la haine ordinaire ?

E : Oui car tout le monde pense que je suis méchant, moi je pense que je suis un vrai gentil. Mais y’a beaucoup de monde qui apparemment sont des gentils mais qui sont de vrais méchants. C’est une incapacité à s’exprimer autrement !! (Rires) …

A un moment donné, vous le comparez le rôle de cinéaste à celui à un chef d’orchestre, mais vous êtes aussi un artiste ? Sébastien, Étienne, c’est un pur artiste ?

E : Je crois que vous n’avez pas besoin de connaître la technique pour être un artiste. Vous allez peaufiner votre art et votre grammaire, votre vocabulaire, en possédant mieux la technique, mais y’a beaucoup de techniciens qui ne sont pas artistes et beaucoup d’artistes qui ne sont pas techniciens. Alors au bout d’un moment, vous êtes obligés de vous emparer de la technique. Mais ce qui est important, c’est le point de vue, c’est le regard qu’on a sur les choses.

S : Bien sûr, Étienne c’est un artiste, c’est pour ça que je fais ce documentaire…
E (en ironie) : ben oui, j’ai les arts et lettres alors… rires…
S : J’le dis, j’le pense, pour réussir une comédie, faire rire les gens ensemble dans une salle, que ces films perdurent, c’est un art, un vrai art.

Justement, à la première projection publique qui vient de se dérouler (à l’occasion du Festival Lumière en octobre 2022, NDLR), est ce que dans les extraits d’archives, vous avez senti un frisson chez les spectateurs, un truc un peu particulier ?

S : Oui sur les pubs au début, les gens se sont replongés, j’ai senti et sur les extraits aussi bien sûr, ça leur a fait un truc, ça leur a rappelé quelque chose et ça fait partie d’eux, de leur vie. Les Pub ERAM d’Étienne, elles sont superbes. J’aurai pu en mettre d’autres, j’ai mis celle là car c’est la plus emblématique. Le thème est toujours là.

Les pubs aujourd’hui ne semblent pas aussi travaillées, subversives ?

E : Mais c’est parce qu’on est dans une époque où tout fait peur. Les périodes de crise amènent d’habitude la créativité et là c’est un peu l’inverse. Il y a du consensus mou et on veut essayer de drainer tout le monde, de se mettre personne à dos et je pense que c’est la plus mauvaise technique qui existe. On a pu passer à un moment donné, et puis le commerce a reprit ses droits.

Étienne, est-ce que vous avez encore des rêves de cinéma aujourd’hui ?

E : Oui, je fais un film l’année prochaine, je vais faire un film qui théoriquement doit se tourner au printemps. Si dieu nous prête argent, vie et talent.

Quelque chose qu’on n’a pas dit ?

E : Oui oui, arrêtez de regarder des séries, même si c’est super bien écrit, super bien joué, et super bien réalisé, y’a pas d’auteur, y’a des auteurs mais y’a pas d’auteur. C’est de la conso.

Propos recueillis par JM Aubert

Merci à Ludovic Gottigny qui a permis à cette interview de se faire

 

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