Critiques

1899 (Critique Saison 1) Entre thriller social, drame historique et trip de SF total …

SYNOPSIS: La série suit les circonstances mystérieuses du voyage d’un bateau d’immigrés d’Europe navigant vers New York. Les passagers sont tous d’origines différentes mais partagent les mêmes rêves et espoirs quant au nouveau centenaire et à leur avenir à l’étranger. Lorsqu’ils découvrent un autre navire à la dérive en pleine mer, disparu depuis des mois, leur voyage prend une tournure inattendue. Ce qu’ils trouvent à bord va transformer leur voyage vers un monde meilleur en une véritable énigme cauchemardesque, révélant des liens entre chacun des passagers, entremêlés dans une toile de secrets. 

A l’origine, tout repose sur un mystère. Dans Dark, ce mystère qui ouvrait la boucle temporelle des trois saisons était le suicide du père de Jonas, suivi de la disparition du jeune Mikkel. Tissant de cet évènement une véritable toile d’araignée labyrinthique en forme de jeu de piste géant où les retournements de situations et les avalanches de personnages étaient incommensurablement complexes, les deux créateurs allemands du hit de Netflix – Baran Bo Odar, le réalisateur, et Jantje Friese, la scénariste – ont conçu Dark comme une œuvre monumentale déployant sa mythologie propre au sein de son concept de micmac temporel. Mais leur plus grand défi ne réside même pas dans Dark : il fallait, après cette grande aventure, trouver une suite à la hauteur de l’attente. C’est désormais chose faite avec 1899, une nouvelle intrigue cérébrale et méandreuse qui prend ses racines dans la grande migration européenne vers le Nouveau Monde à la fin du 19ème Siècle. Le mystère de 1899 est la disparition récente du Prométhée, un paquebot d’une grande compagnie maritime lancé en direction de l’Amérique. C’est en tout cas le sujet de discussion principal des passagers du Kerberos, un bateau de cette même compagnie en partance d’Europe. A l’intérieur, les classes aisées profitent de la majestueuse salle de déjeuner, de cabines séparées et du grand pont du bâtiment. Sous leurs pieds, les classes modestes sont parquées dans la cale, juste au-dessus des ouvriers qui s’épuisent à faire tourner les moteurs. Lorsque le Kerberos capte un télégramme mystérieux que le capitaine du navire, Eyk, soupçonne être en provenance du Prométhée, le bateau change de cap. Les tensions montent à l’intérieur du navire, la paranoïa naît lorsque l’inexplicable se produit, et de mystérieux passagers clandestins entraînent cette traversée vers de nouvelles profondeurs…

Reprenant le format de Dark – 8 épisodes d’1h chacun – les créateurs de 1899 cherchent à renouveler l’exploit sans tomber dans la redite. Donc exit les paradoxes temporels, sur le Kerberos ce sont les démons respectifs des protagonistes qui dictent le rythme du récit. En composant avec un casting choral international – on rencontre pèle-même une infirmière britannique, un capitaine allemand, une famille danoise, un couple français fraichement marié, une geisha et sa servante ou encore une fratrie espagnole – Baran Bo Odar et Jantje Friese posent leur concept dès l’ouverture de la série. L’idée est simple : sur un bateau vers le Nouveau Monde, des immigrés venus d’horizons divers cherchent à fuir leurs fantômes passés avant qu’ils ne les rattrapent en plein milieu de l’Atlantique. C’est après ses longues introductions que 1899 peut enfin se dévoiler. Entre thriller social, drame historique et trip de SF total, la série fait fusionner les genres lorsque les twists scénaristiques pointent le bout de leurs nez. Et dans la dure lignée de son travail sur Dark, Friese et ses co-scénaristes découpent une intrigue frissonnante et impeccablement ficelée qui se montre redoutable sur la gestion de ses mystères. Par une écriture extrêmement précise, 1899 se plaît à nous manipuler, à nous faire penser certaines choses pour mieux détourner notre attention de l’évidence et ainsi surprendre toujours plus quand viennent les révélations finales.

La série se montre aussi puissante dans l’utilisation de sa photographie qui ne suggère que ce qu’elle veut montrer, ses costumes et décors qui regorgent d’indices mystérieux (on vous invite à recenser tous les triangles que vous pouvez à travers cette saison 1 – sur les uniformes, les broches à cheveux, les portes…) et l’écriture de ses personnages qui cherchent tous à être un autre. Le couple qui fait semblant de s’aimer, les deux qui à l’inverse cachent leur amour, les secrets dissimulés derrière le maquillage ou derrière d’étranges enveloppes… Le mystère vient de tous les côtés pour nous assaillir, et nous faire comprendre petit à petit qu’on ne regarde pas dans la bonne direction si on veut résoudre cette gigantesque énigme existentielle.

1899 joue aussi beaucoup avec l’aspect international de son casting. Les personnages ne parlent pas les mêmes langues, et échangent ensemble sans se comprendre. L’idée narrative fonctionne alors très bien, amplifiant les détachements entre les différents protagonistes – ou au contraire en rassemblant certains autres dans des relations fusionnelles qui dépassent la barrière de la langue (idée d’ailleurs annihilée dans les doublages nationaux, notamment en VF, ou tout ce beau monde parle la même langue). La troupe de comédiens rassemblées par les showrunners est particulièrement impeccable, menée par l’excellente Emily Beecham et le talentueux Andreas Pietschmann (qui retrouve l’univers des créateurs après son interprétation géniale dans Dark). Le reste du casting est tout aussi brillant de variations et d’émotions, avec notamment les espagnols Miguel Bernardeau et José Pimentão, les francophones Mathilde Ollivier, Yann Gaël et Jonas Bloquet, le polonais Maciej Musial, les hong-kongaises Isabella Wei et Gabby Wong, ainsi que les danois Lucas Lynggaard Tønnesen et Clara Rosager. Ferment le casting le mystérieux Aneurin Bernard et le jeune et inquiétant Fflyn Edwards. Sous la forme d’une Arche diabolique en plein milieu du Maëlstrom du Triangle des Bermudes, 1899 est une traversée fantomatique et redoutable en forme de relecture SF brillante de l’histoire européenne. La photographie délicieuse de Nikolaus Summerer et la musique envoûtante de Ben Frost (déjà à l’œuvre sur la symphonie extraordinaire de Dark) peignent un tableau aussi riche que peut l’être l’humanité, débordant de moments saisissants – on notera le goût du duo de créateurs pour les finaux musicaux à twists, comme lors de la découverte d’éléments étonnamment anachroniques, ou la révélation de certaines réalités sur une playlist géante qui joue en vrac Cat Stevens, Black Sabbath, Jimi Hendrix, Deep Purple, Jefferson Airplane et David Bowie. L’écriture phénoménale de Jantje Friese donne un relief tout particulier à cette proposition terriblement maline qui sème ses indices tout au long de la saison pour mieux surprendre en fin de parcours. Et de la même façon que Dark était merveilleusement ficelée et regorgeaient de trouvailles narratives extraordinaires, 1899 donne l’impression que chaque mouvement de pion est calculé, et que Baran Bo Odar filme une gigantesque pièce de théâtre chorale où chacun pense croire que sa réalité est la bonne. Au final, tout le monde se fait berner. Nous en premier, et on ne demande qu’à se retourner sur ce bateau pour se faire berner encore plus.

Crédits: Netflix France

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s