Critiques Cinéma

LE KIOSQUE (Critique)


SYNOPSIS: Paris, un kiosque à journaux. Alexandra est réalisatrice, fille, petite-fille et arrière-petite-fille de kiosquiers. Elle est venue prêter main-forte à sa mère et, comme dans un vieux rêve d’enfant, joue à la marchande. Depuis cette fenêtre sur la rue, elle filme avec humour et tendresse les coulisses du métier et le défilé quotidien de clients détonants. Mais la presse papier et les commerces de proximité sont en crise, et ce petit jeu s’avère finalement plus compliqué que prévu…

Pour son film Le Kiosque, sa réalisatrice Alexandra Pianelli, plasticienne de formation, dit simplement et humblement que son défi était de « faire un film avec rien« . Entre le journal filmé et la comédie dramatique documentaire, la réalisatrice parle ironiquement d’un « film en carton  ». Véritable fenêtre sur le monde, elle a voulu déployer « le burlesque et l’amour de la simplicité« . Un rideau métallique s’ouvre très matinalement et machinalement sur la place Victor Hugo au cœur du 16ème arrondissement de Paris. De cœur, il va en être justement tellement question dans Le Kiosque. Une voix off éraillée, fatiguée, celle de notre narratrice, de la réalisatrice, la voix d’Alexandra. « Pour les besoins du film, mon collègue Loïc m’a enfermée à l’intérieur du Kiosque ». Tout sauf une allégorie et une métaphore tant la jeune femme va déployer durant les 1h18 de son documentaire, cet enfermement, cette exiguïté, cette pénibilité du métier de kiosquière. Pour autant, le rideau s’ouvre, le smartphone d’Alexandra s’allume, et sa fenêtre sur le monde souvent drôle, parfois triste, mais toujours tendre, va s’offrir à nous dans une anthropologie du quotidien qui est un véritable exercice de sociologie de haut vol. Le Kiosque, c’est une parenthèse enchantée, Le Kiosque, c’est la vie. On pense irrémédiablement à Dutronc car il est 5H, Paris s’éveille, les journaux du kiosque sont imprimés, et Alexandra n’a pas encore l’air trop déprimée.



Les alvéoles, là où se logent les pièces de monnaie. « On peut y voir la trace de nos doigts, la trace de doigt de mes parents, de mes grands-parents, peut-être même de mon arrière-grand-mère » nous apprend Alexandra, les pièces dans une main, la clope roulée dans l’autre. Au-delà du témoignage de transmission, c’est le petit souci du détail où vont se nicher les grandes histoires. On est déjà après 6 minutes 20 de film dans une charmante et profonde poésie urbaine. Le souci du détail de la plasticienne, l’art de la narration de la réalisatrice. On entre aussi très vite dans un univers très poétique avec toutes les petites fantaisies de la kiosquière qui dans un espace si retreint stocke ici des autocollants moches, des photos perdues, et surtout, mais surtout des croquis croquants des clients » habitués », « Ceux « sans qui le kiosque n’existerait pas« , économiquement sans doute, mais on se doute que ce n’est pas la seule explication. Les fidèles qui font vivre le kiosque, dans leurs rituels, leurs petites folies douces respectives, et qui vont égayer la journée du kiosque et réciproquement. Très vite arrive Damien le sans domicile fixe, qui pour le coup est autant un ancrage pour le kiosque que le contraire. Damien, une gueule, une voix, ce mec est un poème. Surgit Marcel, en costard qui ne sait pas tellement se servir de l’appareil photo de son smartphone et qui va utiliser Alexandra comme cobaye. L’espace public en une journée, ce théâtre planétaire, ou le kiosquier va servir à tout…Alexandra Pianelli a calculé qu’une personne toutes les deux minutes demande un renseignement, très souvent son chemin… « Ça serait juste pour un renseignement.« 



C’est au tour de la très distinguée « Madame Piou Piou », dont on apprend qu’elle ne s’est pas lavé les cheveux depuis 10 jours et qu’elle vient de se casser une dent… Quand la kiosquière et surtout copine Alex veut prendre en gros plan la dent du bonheur, Madame Piou Piou va lui tirer la langue, et le tout en gros plan. Nous, on sourit en rigolant. Mariouche, le saint et ses cadeaux gourmands permanents, Islam, le vendeur de fruits demandeur d’asile, qui planque ses cagettes dans le kiosque, « car des fois, il se fait embarquer par les flics« . Le kiosque qui devient une cachette. Dans le même temps, il nous est montré que la presse multiplie ses unes sur les problèmes soulevés par l’immigration (mais jamais par ses richesses hein…). La méthode maternelle pour devancer les réels quiproquos ou les vraies escroqueries du « Ha mais j’vous avais donné un billet de 20″, toujours laisser le billet sur le comptoir. On joue à la marchande, certes, mais comme dans tout jeu, il y a souvent des gaffeurs, et parfois des tricheurs. Le kiosque il est comme le pot de chambre de Le Grand chemin (1987), « il voit tout mais il dit rien« . En une journée, il voit la France, il voit le monde… Le vieux poste radio cassette chante du France Inter toute la journée, au cœur du 16ème, on est à limite de l’acte révolutionnaire !! Le Kiosque nous parle aussi de l’invisibilité, comme en anticipation de la fameuse première ligne, théorisée en temps de pandémie, et finalement à nouveau terrorisée dans l’assignation anonyme des héros oubliés du déconfinement. Déconfiture de l’humanité…  Le kiosque en 4 générations, qui nous est présenté en saga, avec les petits dessins d’Alexandra. Les fameux petits dessins d’Alexandra. Qui va nous expliquer la capitalisation des kiosques. Justement car la capitale a lâché leur gestion au profit (c’est le cas de le dire) de Médiakiosque, appartenant à JC Decaux, dont l’objet est la pub, les kiosques devenant donc des panneaux publicitaires urbains. Fin du conte, début des comptes. Et justement ce qui compte avec les kiosques, ce n’est plus le contenu, mais le contenant.



Pas moins de 3000 revues en vente, il faut connaître leur nom, leur contenu, leur prix, leur jour de parution, et leur positionnement dans le kiosque. Noblesse de la mission pour de la presse information, de la presse passion avec 3000 titres différents « qui vendent du rêve. Je vends du rêve » dit Alexandra Pianelli, qui anticipe avec l’art de la morphopsychologie et du jour concerné, qui va acheter quoi. Le Kiosque c’est aussi l’art de l’anecdote, avec deux tellement savoureuses et emblématiques, entre le voisin de Christiane, Monsieur Pouzin qui n’est rien de moins que l’inventeur d’internet en France, et la passante sans monnaie que va possiblement dépanner Damien le SDF, c’est un moment bouleversant de vie comme on en voit tellement peu. Il y aura aussi un terrible drame. Mais tout ça, c’est le sel du documentaire donc chut…  Au sujet du casting, si Le Kiosque était adapté par Hollywood, en mode Blockbuster, Damien, c’est un peu Brad Pitt ; Mariouche / Dustin Hoffman ; Madame Piou Piou / Faye Dunaway ; Marcel / Bruce Willis ; Christiane / Meryl Streep, ; Monsieur Pouzin / Georges Clooney ; Islam / Omar Sy et bien sûr Alexandra / Angelina Jolie !!! Le 16ème arrondissement en lutte au moment de la « manif pour tous » le Kiosque en est le témoin privilégié, et Alexandra de porter une morbide surenchère au paroxysme de l’ironie : « Par contre, grâce à la manif pour tous, j’ai fait une super recette, j’ai vendu de la presse spécialisée  »…  Et bien sûr et aussi malheureusement, l’effondrement de la presse papier, la grève des fournisseurs, qui aura… « peut-être » des conséquences dramatiques sur la TPE familiale. C’est ici l’histoire du monde et de la lutte des classes qui s’invitent au Kiosque. La future petite retraite de la très touchante maman d’Alexandra face au monde globalisé. L’inusable pot de fer contre le pot de terre… Dans son espace ultra minimaliste, Alexandra Pianelli nous offre un incroyable condensé sur les névroses planétaires et les bonheurs simples du quotidien, dans une solidarité chorale des gens du kiosque, qui prend au cœur, nous émerveille nous attendrit. Alexandra « aime jouer pour ne pas avoir peur », cette philosophie irradie cet amour de film, et juste, ça fait du bien.

Titre Original: LE KIOSQUE

Réalisé par: Alexandra Pianelli

Genre: Documentaire

Sortie le: 06 Octobre 2021

Distribué par : Les Alchimistes

Diffuseur : OCS

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