Critiques Cinéma

RODEO (Critique)

SYNOPSIS: Julia vit de petites combines et voue une passion dévorante, presque animale, à la pratique de la moto. Un jour d’été, elle fait la rencontre d’une bande de motards adeptes du cross-bitume et infiltre ce milieu clandestin, constitué majoritairement de jeunes hommes. Avant qu’un accident ne fragilise sa position au sein de la bande…

La réalisatrice, Lola Quivoron sort ici avec Rodéo son premier long métrage. Un univers qui lui est pleinement familier : «  Au Loin Baltimore, mon court métrage de fin d’études, abordait de manière assez  » naturaliste  » la pratique du « cross-bitume « . Elle s’est dès lors passionnée et nourrie de cet univers pendant des années avant de tout naturellement expérimenter son talent sur une fiction plus construite encore avec Rodéo. Dans sa création, elle est influencée entre autres par De bruit et de fureur (1988) de Jean-Claude Brisseau. Rodéo a été primé au dernier festival de Cannes, en étant le coup de cœur de la sélection Un certain regard. «  Ça gaze, ça freine, viens on va cramer là…  ». Rodéo, c’est tout un vocabulaire, une poésie, mais surtout c’est une claque. Une claque d’un instinct de cinéma, d’un instant de bobines, qui sans arrêt sent l’essence et exacerbe les sens. Ça sent le feu tout le temps, c’est bien la caméra incandescente qui brule avec le bitume, filmé pour de vrai, comme jamais, en cinémascope, façon western urbain. Folie enflammée de cinéma, dinguerie incendiée d’émotions. Véritable parti pris radical d’un point de vue strictement formel, c’est aussi sur le fond une immense audace jamais provocatrice ou complaisante, de les rendre beaux, nos anti-héros qui font parti cette bande. Ils sont à vif, du feu dans les yeux, du pétrole dans les veines. Si comme le dit Ophélie (Antonia Buresi), la femme du taulard, qui monte les coups en direct du trou : « Avec l’argent, on peut tout hein« . Au-delà de cette quête d’une effroyable banalité contemporaine, les seuls moments où l’on perçoit Julia s’animer, s’allumer, vrombir à l’intérieur et où elle vie, c’est bien à cheval sur sa monture de feu. Quand ils seront tous les trois, elle, Ophélie et le petit, leur liberté est sublime à pleurer. La scène est furtive presque trop, mais les larmes viennent. C’est tout ça Rodéo, du vrai, du brut et une rage de chaque instant. On pleure devant cette aspiration pétée du casque d’une liberté, d’une évasion, d’un oubli.



Julia ou le trauma de la carence, que l’on devine par ellipse. L’intelligence et la subtilité de ne pas s’appesantir en mode pathos ou de trop parler. Juste, on devine une béance parentale, juste un frère qui lui, va en cours. Julia qui aime à se faire appeler l’inconnue, c’est finalement celle qui n’a pas d’identité. Alors, sans considération, vous feriez quoi vous ? Elle, précisément, elle s’en fout, pas de codes ni de loi, elle cherche ce qu’elle n’a pas reçu, sauvagement et follement. Elle est tout à la fois la beauté hypnotique de Ryan Gosling dans Drive (2011), le mal violent dans une troublante ressemblance à Rue dans Euphoria (2019), avec une gueule peut-être plus pétée encore et cette même souffrance, cette même envie de se faire du mal, quand on n’est rien. Un peu comme une Zendaya de l’asphalte brulant. Et bien sûr, Julia est aussi cette James Dean du bitume, qui flambe, crie sa fureur de vivre sur un mode déchirant. Elle est cassée, violentée, un peu folle et va un temps devenir une Reine. Elle est habitée, hantée, happée. C’est aussi une passion, mais comme une folie dure, et au mauvais endroit. Tout le monde vit en soi une folie douce. On vit avec. Eux, dans la bande, ils compensent à outrance la carence, et ils meurent parfois sur le bord d’une route, comme personne. C’est souvent la reproduction sociale, c’est l’odeur du gasoil que l’on sent jusque dans la salle de cinéma.


Une mise en scène qui nous fait voir l’éclosion d’une cinéaste totale, entre les plans sur Julia qui sont fous dans une mise à nu tout en onirisme crasseux, et la folie du bruit, celui des moteurs, des coups, des cris. C’est beaucoup, mais jamais trop, c’est juste ce qu’il faut. Y compris, sans aimer les deux roues et l’univers qui l’accompagne, c’est d’une puissance inouïe. C’est une audace et une pierre brute qui, malgré le brasier permanent, rafraîchit, fait du bien, et donne de l’espoir au cinéma hexagonal. Promesse d’un immense talent. Rodéo, c’est aussi un film féministe, militant, métaphorique. C’est un film engagé qui ausculte la marginalité sans raccourci ou stéréotype. Julia bien sûr, qui va faire sa place à coup de répliques fusantes, de lattes saillantes, mais aussi Ophélie, femme de détenue, elle-même emprisonnée, tenue, enchainée, et que l’on prive de toute velléité d’émancipation, telle d’autres époques. Le lien presque filial, parfois trouble et charnel entre les deux femmes, tout en suggestion jamais bavarde est à couper. De femmes, il en est question sans arrêt dans ce milieu de mâles dominants. Elles restent au bord de la route, toute apprêtées. Julia est comme leur antithèse, elle est née une moto entre les jambes. C’est bien le problème plus que la solution, peut-être.



L’ensemble du casting se situe dans cet engagement, casting sauvage, certains sont masqués, nous sommes dans l’immersion la plus totale. Quintessence du cinéma vérité. Tout le monde ne joue pas devant la caméra. Mais à ce jeu du non jeu, une star est née…. Julie Ledru est une sorcière… Elle est envahissante et enivrante, une gueule, une présence, un regard qui transperce, qui défonce. Son histoire s’approche de celle de son personnage. Sa cinéaste dit bien que « le film est le portrait de cette jeune femme-là, Julie-Julia. Elle m’a raconté des choses qui ont été intégrées au scénario. » Au-delà d’un personnage, c’est une incroyable déchirure. Une prestation au moins Césarisable, tant elle porte, tant elle flambe la salle obscure et nous crame à l’intérieur. C’est tout autant une grenade et un poème, on l’aime infiniment. Dans ce film de mecs à bécanes, c’est aussi une mention pour une autre femme, Antonia Buresi dans une Ophélie bouleversante, femme entravée, maman fêlée, elle fera bien ce qu’elle pourra. L’actrice est vibrante. Une polémique dont la débilité est une caractéristique de l’air du temps cathodique, entrave l’univers de ce fiévreux bijou filmique. Sauf que dans Rodéo, justement, aucun rodéo urbain, mais juste du cross bitume. Dans ces temps de médiocratie ordinaire, les raccourcis racoleurs sont légion et souvent payants et rémunérateurs. Il est question ici de contre-culture, d’émotions en feu, et sans apologie, de montrer caméra à l’épaule une vérité, un prisme, une prise de risque extrême. Clivant très certainement, naïf parfois, ce qui est tout sauf un défaut, mais surtout organique et jouissif cinématographiquement, c’est maintenant.

Titre Original: RODÉO

Réalisé par: Lola Quivoron

Casting : Julie Ledru, Yanis Lafki, Antonia Buresi …

Genre: Drame

Sortie le: 07 Septembre 2022

Distribué par:  Les Films du Losange

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