ENTRETIENS

Entretien avec Alexandra Pianelli (Le Kiosque) : « Jouer pour ne pas avoir peur  »





Alexandra Pianelli, la réalisatrice de Le Kiosque (2021) s’est livrée en toute simplicité et ballade avec elle une belle âme généreuse et une grande sensibilité artistique. Tout ce qu’on devine dans Le Kiosque se vérifie en dehors. Joueuse, mais profondément empathique, elle veut comprendre avant de juger. Un compte rendu forcément réducteur d’une belle rencontre avec une créatrice, une plasticienne, une cinéaste.



Première question que l’on a envie de te poser, et qui ne parle pas de la fin du film, no spoil, Comment va ta maman ? Elle arrive à profiter de sa retraite ?

Elle en profite beaucoup, elle a arrêté de s’inquiéter, c’est comme une délivrance de ne plus se lever à 03h30 du matin, avec moins de panique. Elle a souffert de ne plus voir la communauté de clients, mais aujourd’hui ça s’équilibre au final. Elle a accompagné le film, elle parle 1000 fois mieux que moi du métier. Dès que je pouvais l’incruster, j’avais plaisir à la reconnecter dans le monde.

Si on revient sur ton parcours, tu es diplômée des arts décoratifs, tu te définis toi-même comme un couteau suisse. Quelques mots sur ton parcours, sur ce qui t’a amené dans cet univers ?

J’ai commencé très jeune par être attirée par le dessin et assez naturellement, je me suis dirigée vers des études artistiques. Ce qui m’intéressait, c’était la communication visuelle, l’architecture, le design. J’ai fait des études d’arts appliqués et je me suis passionnée sur comment on fait les choses, pourquoi les choses existent, et comprendre que la forme suit la fonction. J’étais plus plasticienne que « designeuse », j’ai donc fait de la peinture, je tournais autour de la notion du temps. J’ai réalisé que j’étais seule face à moi-même avec cette peinture et que la peinture aurait pu être réalisée 30 ans auparavant, ça aurait été la même chose. C’est à ce moment là que j’ai découvert la vidéo, qui me permet d’être avec les gens, de parler du temps, de montrer comment les choses sont faites. Tout ce que j’aimais se rassemblait dans ce mélange entre l’art vidéo et le documentaire. J’ai commencé à apprendre à faire des portraits de gens et apprendre à trouver la bonne distance entre la personne qu’on filme et soi-même, pour ne pas instrumentaliser les gens.

Justement, tes débuts dans le documentaire, ce qui t’intéresse entre autres est de filmer les gens au travail, avec un documentaire format court, sur un concierge d’immeuble, tu peux nous en parler ? et nous dire où on peut le trouver?

Alors, ça s’appelle Fenêtres sur cour (quelque chose de Tennessee), c’est même un essai, plus qu’un court. J’ai fait ça pour être dans la peau des concierges, on peut le trouver sur mon site et sur le DVD du Kiosque. Pour une première fois, je prenais conscience du regard que pouvait porter les gens qui n’avaient pas la même classe sociale, on ne me disait pas bonjour etc… Il y avait quelque chose autour de la lutte des classes de très fort qui m’a assez troublée. C’est comme si j’étais une caméra de surveillance. Finalement Le Kiosque, c’est un peu le prolongement avec plus d’humains.

Au sujet de tes influences, sur l’art du burlesque notamment que l’on retrouve dans le kiosque, tu as déjà notamment évoqué Jacques Tati il me semble ?

Ha oui, j’adore Jacques Tati, comme Alfred Hitchcock, avec qui j’ai découvert le cinéma. Ce que j’aimais énormément chez Tati, c’est Pierre Etaix, qui est son gagman. Tati, je l’adore pour son regard sur la société moderne et cette critique politique. Allié au travail de Pierre Etaix, il y a une douceur, tout en étant assez acerbe. C’est une écriture que j’adore car elle profonde et accessible à tous. C’est simple et riche à la fois.

10 ans pour faire le kiosque avec 6 ans de travail au sein du Kiosque et 4 ans de montage et de recherche de financements, ce fut un parcours du combattant ?

C’est au bout de trois ans de travail au kiosque, car j’ai fait 10 ans d’école d’art, je me retrouve comme mon arrière-grand-mère, mes grands-parents, mes parents, que peut-être j’ai un peu flippé en me disant je fais partie des 90% d’étudiants en arts qui ne vont pas en faire leur métier. Et en même temps, quelque chose me fascinait dans ce métier, à être derrière la caisse. Le déclic du film, c’est quand j’ai filmé des clients qui voulaient laisser des petits mots à quelqu’un de mon équipe. Au lieu de leur faire écrire, je les ai filmés de façon très spontanée, et l’envie de filmer de la vie est née de là. Une fois le tout écrit, on a eu des financements tout de suite, puis plus du tout, ça a failli devenir un court-métrage. Le partenaire Tenk (https://bit.ly/3PX47dP) a tout développé et là ça a été très rapide. Mais 4 ans de production en tout oui. C’était fou et très long au final.

Question plus personnelle dans ton rapport au kiosque, entre ton arrière-grand-mère… tes grands-parents, ta mère, le Kiosque était un terrain de jeu étant petite ?

Le kisoque c’était deux choses, c’était l’endroit où on m’amenait pour m’échanger. C’était la caverne d’Ali Baba, car il y avait plein de chewing-gums, le journal de Mickey etc… C’était aussi le côté moqueur de la famille à l’image de ma grand-mère, qui était très moqueuse, et elle, comme ma mère et moi, on connait toute la vie du quartier, qui trompe qui, qui est avec qui !! On pourrait faire un Voici  à nous seul !! Des sujets dont on n’a pas parlé dans le film évidemment, mais on est pris dans l’intimité des gens, de par leurs rituels.

Si on se concentre sur le cœur du film, à un moment, tu dis « »Je vous filme Madame Piou Piou  », tous étaient au courant de ton projet ? A partir d’une durée de présence à l’écran, la question du droit à l’image se pose ?

Alors, c’est une vraie question. Les clients habitués, ils m’ont signé l’autorisation. Les clients de passage, la plupart du temps, on les a coupés au montage. Il reste des gens dont je n’ai pas les droits. Il y a deux arguments légaux. Soit que la personne ne soit pas reconnaissable, soit le fait que légalement, l’image de la personne n’est pas dégradée, ainsi ce n’est pas attaquable. Après la production pensait que c’était un film que personne ne verrait !! Mais il y aussi plein de scènes que bien sûr je n’ai pas gardées.

Dans le film, on est, tu es, dans une exigüité, l’intimité familiale, un huis clos mais ouvert sur le monde, une vraie expérience sociologique et anthropologique. A quasi la moitié du film, il y a ce moment incroyablement bouleversant de Damien, le SDF qui dépanne en monnaie la dame pour le métro. Tu as conscience que ce moment est clé ? qui dit tellement de nous et même du monde…

Il y a deux sentiments : dans la vie, déjà j’hallucine de ce moment, je suis sidérée. Et pour le film, je suis complètement surexcitée de me dire « »ça enregistre« . Magie de capter ce moment car je ne peux pas le refaire.

Il y a d’autres moments aussi forts que tu n’as pas gardés dans le sacrifice du montage ? Et pourquoi si c’est le cas ?

Il existe plein de moments supers, mais comme je n’aime pas trop souffrir, j’ai dû oublier quelles scènes. Il y en a une sur le mariage pour tous, avec la manif qui passait juste devant le kiosque et qui me prenait des cartes postales, pour remercier Frigide Barjot, qui leur avait payé le voyage. En plus, d’acheter des cartes postales, ils achetaient aussi des revues nationalistes qu’ils posaient de façon ostentatoire sur le sac à dos. Je n’ai pas pu en parler pour la narration du film car on s’éloignait du sujet, et c’était compliqué de filmer ces hordes de gens sans leur accord. Mais ma petite manifestation à moi avait été d’enlever toutes les revues des tables, et j’avais sorti à la place toutes les revues que je trouvais, avec des références gays et lesbiens !!

Justement, à un moment, tu montres la une de la revue Minute avec « Taubira retrouve la banane » et tu dis avec ironie « On a très bien travaillé grâce à eux » et si on devine un peu tes valeurs, ton univers, et il faut bien manger et vivre, être pragmatique etc.., mais tu ne t’es pas dit… « Je vends ça quand même », comment tu as géré ce possible conflit de valeurs ?

Ça m’a appris énormément de choses. Je travaillais dans un commerce et dans le XVIème. Il y a beaucoup de gens qui achetaient Valeurs actuelles  qui est à l’opposé de mes convictions politiques. Mais ça fait partie du boulot de ne pas faire état de ses convictions. La technique de survie que j’ai trouvée c’est l’humour. Je dis ce que je pense sans que ça puisse être jugeant ou dégradant. C’est aussi ce que m’a appris le kiosque, d’arriver à être soi-même mais aussi à se détacher. J’ai appris à accepter que tout le monde ne pense pas comme moi, et surtout d’essayer de comprendre, de m’intéresser à ce qui va expliquer une pensée, et donc à l’altérité.

Le Kiosque nous parle aussi de l’invisibilité comme en anticipation de la fameuse première ligne, théorisée en temps de pandémie. Avec le confinement du kiosque en tant que tel, mais aussi la mission essentielle de la vente de presse/information, presse/passion. Tu dis dans le film « Je vends du rêve  » Le Kiosque, film de confinement avant l’heure non ?

Complètement. On est visibles et invisibles en même temps. On fait partie du décor, on regarde mais on est vus aussi, on est regardés, si on change de coiffure ou que l’on est de mauvaise humeur. Visible/invisible, dedans/dehors. Et sur le confinement, on est derrière une fenêtre, qui correspond à une position d’observatrice que j’ai dans la vie, avant d’avoir une interaction. Je dis souvent que le kiosque, c’est une fenêtre sur le monde. J’étais dans des murs familiers, comme une maison de famille, mais sans porte, ou avec une porte invisible. J’ai joué à faire un vrai film avec mon IPhone.



Le kiosque, c’est une fenêtre sur le monde, il voit tout, mais il dit rien. En une journée, finalement, tu vois la France, tu vois le monde… c’est un peu ça aussi Le Kiosque ? Tu connais des films équivalents ?

Complètement, c’est un poste d’observation, de témoin, il y a des cabinets d’avocats, de médecins, les ambassades, avec tous les gens qui viennent faire leur papier, trouver des visas… Ça brasse, à petite échelle, le monde. Et oui, il y a Tishe (2013) de Kossakovsky, où il filme juste depuis la fenêtre de son appartement et où il arrive à faire un portrait de son pays, des mœurs.

Ta formation de plasticienne Sur les saynètes que tu nous montre ressemble à de l’animation style Ma vie de courgette (2015) où ce que peut faire Michel Gondry. Pour la suite, tu n’aurais pas comme envie de faire du film d’animation ? Ou d’autres projets ?

Je sais que je vais avoir besoin de faire quelque chose que je ne sais pas faire. Si c’était le cas, ça serait quelque chose de très bricolé. Là avec Zoé Chantre, avec qui on a très envie de travailler ensemble, on a un projet qui parlerait de près ou de loin de la prostitution étudiante. On le mènerait directement au sein des arts décoratifs de Strasbourg, l’école dans laquelle on s’est rencontrée avec Zoé. Aussi car il y a toute une nouvelle génération qui pense que la prostitution est un moyen comme un autre de gagner sa vie. C’est un sujet compliqué à mener, et justement, quand c’est trop cru ou trop dur pour nous, j’ai évoqué à Zoé de passer par l’animation.

Tu te définis comme une grande joueuse, quel serait ton ou tes jeux préférés ?

J’ai besoin de jouer tous les jours, c’est une posture dans la vie. Mon jeu premier c’est la répartie. J’adore le souci du détail. Il faut que je m’amuse car je m’ennuie assez vite. C’est Harun Farocki qui parlait du » jeu sérieux ». Dans le métro, des fois quand on se rend compte avec Zoé que les gens écoutent notre discussion, on adore raconter n’importe quoi, y compris des trucs scandaleux, puisque les gens se permettent d’écouter, on les choque !! (rires). Je crois finalement que je joue pour ne pas avoir peur.

Quelque chose que l’on a pas dit, que tu voudrais ajouter ?

Oui, dans le sens ou on parle beaucoup de sociologie pour Le kiosque, mais le film est aussi beaucoup traversé par l’éthologie, à voir l’humain comme un animal. A voir tellement de gens dans le film, il y a des gens merveilleux, des gens qui m’ont insupporté évidement, et sans les pointer du doigt, je deviens plus grinçante, et souvent il y a lien avec l’animal dans le film.

Propos recueillis par JM Aubert

 Le Kiosque est diffusé en ce moment sur OCS  et existe également en DVD ici

Le site internet  d’Alexandra Pianelli : http://www.alexandrapianelli.net/

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