Critiques Cinéma

KOMPROMAT (Critique)

SYNOPSIS: Russie, 2017. Mathieu Roussel est arrêté et incarcéré sous les yeux de sa fille. Expatrié français, il est victime d’un « kompromat », de faux documents compromettants utilisés par les services secrets russes pour nuire à un ennemi de l’Etat. Menacé d’une peine de prison à vie, il ne lui reste qu’une option : s’évader, et rejoindre la France par ses propres moyens…

Inspiré très librement d’une histoire vraie, et du livre Dans les Geôles de Sibérie (2020) de Yoann Barbereau sans en être donc une traduction exacte, le film de Jérôme Salle nous parle de cette tragédie arrivée à l’auteur, renommé Matthieu Roussel dans le film (joué par Gilles Lellouche) et piégé par le FSB. Victime d’un dossier monté de toutes pièces, ce Kompromat, il aura été incarcéré trois ans pour pédophilie (c’est moins dans le film) et aura évidemment vécu un enfer que l’on ose à peine imaginer. Les oligarques locaux pour un simple spectacle où deux hommes s’embrassent, vont se venger à leur manière. Est-ce réellement la raison, c’est en tous les cas, le fruit abject d’un pouvoir autocratique, qui ne supporte pas la forme de liberté occidentale, l’art, ou du moins ce qu’ils imaginent comme étant décadent. Le tournage n’ayant pu se faire en Russie, a eu lieu en Lituanie, en plein confinement. Gilles Lellouche évoque un « tournage crépusculaire, qui a nourri son personnage« . Dans la prison, l’acteur dit avoir été tellement effrayé, qu’il n’a pas eu besoin de jouer. Ajoutez-y un climat à – 20 degrés, la nuit qui tombe vers 15h, avec une hostilité globale, qui participe grandement au sujet du film. « Les russes pensent que les Français sont lâches, et ils ont raison » dira Matthieu à l’ambassadeur Français en Russie, face à la médiocrité de son propre pays. Au-delà de l’hypocrisie très diplomatique, finalement tout au long de Kompromat, c’est comme si pour le pouvoir russe et les autorités qui l’incarnent, la liberté était une faiblesse. C’est bien cette liberté le thème central du film, car ce qui est une quête pour Matthieu vient nous rappeler subtilement que dans notre pays, c’est notre premier droit.


Ce qui est formidable avec Kompromat c’est que l’intensité est permanente, elle est partout. On ne décroche jamais de 2h07 hyper soutenue, sans jamais pour autant que le film en fasse trop, demeurant hyper réaliste et crédible. Même les temps morts sont intenses. C’est un multi-thriller, politique, policier, affectif avec cette intensité dans la lutte de Matthieu, des poursuites et de finalement l’ensemble de cette traque folle. L’intensité de ce qui sépare nos deux pays, et au-delà nos deux visions du monde. Mais aussi et peut-être surtout, intensité de la très prenante et bouleversante histoire avec Svetlana (Joanna Kulig). Cette passion est d’une force aussi déraisonnée qu’interdite et puissante. On est complètement avec eux, et leur histoire incarne finalement la rencontre, la paix, la solution. Finalement Matthieu aura été jeté dans les geôles sibériennes car il promeut, sans même penser à mal, comme il le ferait en France, un spectacle où deux hommes s’embrassent ? Car il est déguisé en tutu, dansant avec sa fille sur Nous sommes deux sœurs jumelles ? Car il flirte en boîte avec la belle-fille du Directeur du FSB ? Si on ne sait pour laquelle de ces raisons est monté le kompromat, c’est justement un peu pour tout ça, pour tout ce qui est insupportable au pouvoir russe, et où le fait de juste vivre dans une légitime légèreté est perçu telle une outrance. On trouve dans Kompromat toute la grâce de mise en scène de Anthony Zimmer (2005) du même réalisateur mais encore plus en profondeur, rythmée et stylisée. Les alternances de plans, l’élargissement sur la puissance des décors naturels perpétuellement hivernaux, notamment à la frontière estonienne, avec évidemment une prédominance du sombre et du froid, donnent une musique, une couleur et une poésie en propre à Kompromat, permettant au-delà de l’intelligence de l’écriture et de la force du récit, de ne jamais s’ennuyer. C’est du fort, du grand, du robuste cinéma, avec une très belle ampleur dans l’usage d’une caméra intelligente pour capter les sons de l’émotion.



C’est aussi la paranoïa du téléphone, avec ces messages même cryptés, qu’il vaut parfois mieux ne jamais envoyer, malgré la tentation de rompre le terrible isolement qui va être celui de Matthieu, et l’adage sériel bien connu de ne faire confiance à personne. Matthieu est le fuyard, il est comme le migrant qui lutte pour sa vie. C’est l’innocence et les bras d’amour de sa fille pour une liberté retrouvée ou l’enfer des prisons violentes et meurtrières d’un pouvoir pour qui la virilité est le grand récit national. C’est vivre ou mourir. La lutte sera acharnée, les forces décuplées. C’est bien sûr un grand rôle pour Gilles Lellouche avec ce drame de l’intime qui raconte la grande histoire et la passion de l’acteur pour jouer des personnages ordinaires à qui il arrive quelque chose d’extraordinaire. Jérôme Salle dit de lui qu’il se bonifie tous les ans. Dans Kompromat, c’est une évidence. Sans écraser, Lellouche porte le film, et incarne avec passion et engagement cet homme qui va connaître le pire…


C’est bien tout le casting qui suit, avec entre autres le plaisir de retrouver Aleksey Gorbunov en avocat façon agent double, dont on avait déjà su apprécier toute la froide finesse du tacticien dans Le bureau des légendes (2015-2020). Et puis il y a la lumière de ce film, pour nous la révélation… Joanna Kulig, au-delà d’être celle qui va peut-être donner espoir et vie, l’actrice est troublante, envahissante, à travers une présence charnelle, un charisme brut d’Europe de l’Est. L’actrice polonaise est une Svetlana bouleversante, que l’on n’oublie pas et qui apporte le supplément d’âme, permettant au film de s’agrandir encore. Au final, Kompromat passe en un souffle, c’est un véritable plaisir de salle obscure, qui porte un message très politique car justement, son personnage principal n’est pas du tout politique. Juste il ose vivre pleinement. Le film a été tourné bien avant la terrible agression russe que l’on sait, et clairement on a envie de crier à la face de certains en ce moment : VIVE LE CINÉMA !!!

Titre Original:  KOMPROMAT

Réalisé par: Jérôme Salle

Casting: Gilles Lellouche, Joanna Kulig, Mikhaïl Gorevoï …

Genre: Thriller

Sortie le : 07 Septembre 2022

Distribué par: SND

EXCELLENT

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