Critiques Cinéma

L’ÉTÉ MEURTRIER (Critique)

SYNOPSIS: En 1976, la jeune Éliane, sensuelle et aguicheuse, emménage dans un petit village de Provence avec Gabriel, son père adoptif paralytique et sa mère Eva Braun. La jeune femme fait alors la rencontre d’un pompier volontaire du village, surnommé Pin Pon, dont elle finit par tomber amoureuse. 

1983, Festival de Cannes. L’été meurtrier, le nouveau film de Jean Becker adapté du roman de Sébastien Japrisot est projeté en compétition officielle. Plutôt bien accueilli, le film fédère au moins sur la qualité de l’interprétation d’Isabelle Adjani et Alain Souchon, plus que pour son classicisme formel qui lui vaut les nez pincés d’une certaine presse qui méprise ce cinéma populaire dont il est un digne représentant. Isabelle Adjani, traquée par les photographes est parvenue à leur échapper toute la journée, ce qui, c’est peu de le dire, ne leur a pas, mais alors pas du tout, plu. En guise de représailles, lors de l’arrivée de l’actrice au bas des marches, ils ont refusé de faire des photos. Idem à la sortie de la salle, où elle se fraya un chemin au milieu des appareils photos posés à terre. Pourtant L’été meurtrier vaut plus que ces querelles de bas étage et même si il est promis à un gros succès public et qu’ils sont nombreux à ne pas comprendre le pourquoi de sa présence dans le sacro-saint Festival de Cannes, c’est un film réussi et où une star française de premier plan réussit une composition exceptionnelle. L’été meurtrier c’est aussi le retour derrière la caméra après 16 ans d’absence de Jean Becker qui s’était retiré du grand écran pour échapper à un cinéma trop lié au personnage de Jean-Paul Belmondo qu’il aura dirigé dans trois films (Un nommé La Rocca, Echappement libre, Tendre voyou). Pour revenir aux affaires, c’est la rencontre de Becker avec le romancier Sébastien Japrisot (Compartiment tueurs) initiée par le producteur Serge Silberman qui fera office de déclic: « Silberman m’avait présenté à Sébastien Japrisot dans le but secret que l’on fasse quelque chose ensemble. On a commencé à travailler sur deux projets avant que Sébastien ne me parle d’un fait divers : celui d’un homme tombé fou amoureux d’une starlette de village qui le mène par le bout du nez et qu’il finit par étrangler. A partir de cette histoire, Sébastien a commencé à écrire un scénario, C’était bien ficelé mais ça n’aboutissait pas. Au cours d’une soirée je lui ai dit  » Écoute tu es écrivain, écris un roman. A partir de là tu feras ton adaptation et nous en tirerons un film! » Mais il ne voulait pas. » Avant que huit mois plus tard Becker ne reçoive un livre avec ce mot:« Salut lâcheur, moi j’ai fait mon boulot; à toi maintenant ! » 1

Alors que le livre connait un immense succès, Japrisot, bien qu’approché pour céder les droits de son œuvre, refuse tout et précise que seul Becker pourra les obtenir. Cette « grande preuve d’amitié » 1 dixit Becker se heurte à une réalité imprévue.  Le livre est extrêmement dense et il va falloir opérer des coupes sombres même si au premier abord, cela parait inconcevable à tel point qu’une version longue est envisagée pour la télévision mais Becker refuse de travailler avec la S.F.P et si les contacts sont bien avancés avec Antenne 2, à TF1, l’un des membres de la commission des coproductions trouve le film trop violent pour la télévision. L’affaire n’ira pas plus loin. Finalement Japrisot écrit l’adaptation finale de son livre en quatre mois et le tournage est vite planifié pour l’été 1979. « Je n’ai pas changé une virgule de l’adaptation qu’il a faite… C’était une écriture magnifique et en plus très visuelle, donc moi je n’avais qu’à faire la mise en scène après… C’était un grand écrivain et en même temps un grand homme de cinéma. » 2 C’est Isabelle Adjani qui est la première comédienne contactée pour faire le film, mais alors enceinte, les deux hommes décident de patienter. Un peu plus tard, la comédienne leur déclare adorer le livre mais ne se sent pas de jouer ce rôle. Malgré la déception et l’incapacité à passer à autre chose, Jean Becker se résout à auditionner de jeunes comédiennes (près de trois cents en trois ans) sans parvenir à trouver la perle rare. Le tournage étant repoussé à l’été 80, Japrisot rencontre Adjani à qui le rôle est à nouveau proposé et qui le refuse une seconde fois. Repoussé à 1981, Adjani, sollicitée une nouvelle fois, se fend d’une lettre à Becker et lui confirme son refus. Une nouvelle vague d’essais permet la découverte de la toute jeune Valérie Kaprisky qui fait l’unanimité. Sauf que du Mexique où elle tourne Antonieta de Carlos Saura et où elle s’ennuie elle a relu L’été meurtrier et elle s’est rendue compte qu’elle commettait une erreur: « J’ai commencé à me crier dessus:  » Mais je suis folle ! C’est mon histoire ! (alors que ça ne m’était jamais apparu auparavant)… Mais je suis folle ! C’est moi ! (alors que c’est le contraire de moi !) Mais je suis folle ! C’est un roman génial ! (alors que ça c’était vrai depuis le début)  » Et j’ai appelé Paris, bombardé tout le monde de coups de fils pour dire : « Attendez-moi, attendez-moi, j’arrive. » Et c’est devenu mon lien le plus vivant avec Paris qui me manquait horriblement. »4 En effet, Adjani appelle Becker en pleine nuit pour lui annoncer que finalement elle veut faire le film ce qui ne manque pas de le mettre dans l’embarras. « Moralement, je me sentais engagé vis-à-vis de Valérie Kaprisky mais il fallait choisir… Valérie avait 18 ans et tout son avenir devant elle. Je lui ai préféré Adjani ! C’est injuste et dur je le sais! ; elle doit me haïr, je la comprends et je l’accepte. »1 Il faut parfois peu de choses pour que naisse ne légende. Cependant les difficultés perdurent, car Adjani est engagé sur plusieurs projets et n’est pas libre aux dates prévues de tournage. Elle s’arrange finalement et le tournage de Mortelle Randonnée de Claude Miller est repoussé de quelques mois et L’été meurtrier va enfin pouvoir exister.

Pour jouer l’amoureux d’Adjani, Becker, après avoir envisagé Gérard Lanvin, choisit Alain Souchon qui accepte en disant « OK, vous ruinez ma carrière de chanteur, mais je fais le film ! » .1  Si l’annonce du couple surprend, Adjani est considérée comme étant trop âgée pour le rôle et sa capacité à être à la hauteur sur le plan physique est remise en question. « Elle était exactement le personnage que l’on recherchait… et elle savait exactement ce qu’elle devait faire… » 2 Quant à Souchon, malgré ses rôles dans Je vous aime et Tout Feu, Tout flamme, il reste avant tout étiqueté chanteur mais Becker tient bon et souligne même : « Il faut parfois oublier le côté physique des gens; c’est la véritable personnalité qui compte »1 « C’est un homme avec qui je me suis merveilleusement entendu, un homme de cœur et qui à part cette carrière magnifique de chanteur, il a aussi la possibilité d’avoir une présence tout à fait remarquable à l’écran et ce couple a fonctionné très très bien… » 2 Pour qualifier son personnage surnommé Pimpon, Souchon aura cette jolie phrase : « C’est quelqu’un de simple qui ne marche pas dans les combines habituelles. Lui, il plonge la tête la première dans un truc qui le tue. Il fait confiance à l’amour ! « 3

Aux côtés d’Adjani et de Souchon, on trouve Suzanne Flon, François Cluzet, Michel Galabru, Martin Lamotte, Maria Machado, Roger Carel ou encore Manuel Gélin. Le film est un mélodrame totalement assumé avec des personnages complexes évoluant dans un de ces petits villages français où tout le monde se connait. Sexy, attachante, agaçante, délurée, Isabelle Adjani explore la plus large gamme de sentiments possibles, donnant à son interprétation des allures de masterclass. Elle maitrise chaque composante de son rôle, qu’elle soit totalement nue et décomplexée ou qu’elle redevienne petite fille dans les bras de sa mère. Elle livre une prestation saisissante qui lui vaudra le César de la Meilleure actrice en 1984. Alain Souchon, est lui désarmant de sincérité. Il fait preuve d’une certaine dureté à laquelle nous n’étions pas habitué avant d’être charmant et amoureux fou. C’est sans conteste son meilleur rôle. Si la mise en scène de Becker est plus illustrative que sophistiquée, elle s’applique parfaitement au récit et ne cherche jamais à passer avant la performance des comédiens, le réalisateur n’hésitant pas à s’effacer pour être tout entier à leur service. La rencontre entre son cinéma naturaliste et populaire – une trajectoire de laquelle il n’a jamais déviée – et le Festival de Cannes fut en certains points électrique comme il l’expliquait dans le magazine Première: « L’été meurtrier a peut-être des raisons de se faire abîmer par les cinéphiles ou les critiques de cinéma à Cannes parce que c’est un film profondément populaire… Si les gens attendent là-bas quelque chose de plus tendancieux politiquement ou une démonstration plus forte de leur époque, je ne peux pas leur jeter la pierre : ils ont raison, il faut que les choses avancent. Mais le cinéma c’est aussi la force d’une histoire qu’on raconte. Et le public est alors à même de donner un jugement qui authentifie la force de cette histoire. Et si les gens ressortent en ayant subi des émotions: rire, tendresse, violence… alors, pourquoi pas risquer le Festival ? » 1  Sélectionné à Cannes, le film ne figurera pas au palmarès mais sera comme attendu un énorme succès public, avec plus de cinq millions de spectateurs, le plus gros succès personnel d’Isabelle Adjani. Les années ont passé mais on conserve le même regard sur la comédienne alors au summum de son talent et de sa beauté, à tel point qu’on ferait notre cette remarque de Pimpon : « Voilà pourquoi à la fin j’pouvais plus m’passer d’elle. Elle donnait à la vie des coups d’accélérateur comme j’n’en connaissais pas« .

1 Première 74 Mai 1983 Propos recueillis par Dominique Maillet

2 Interview de Jean Becker, Bonus Blu-Ray L’été Meurtrier M6 Video

3 Première 73 Avril 1983 Propos recueillis par Martine Moriconi

4 Première 72 Mars 1983 Propos recueillis par Marc Esposito

Titre Original: L’ETE MEURTRIER

Réalisé par: Jean Becker

Casting : Isabelle Adjani, Alain Souchon, Suzanne Flon …

Genre: Drame

Sortie le: 11 Mai 1983

Distribué par: –

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