Critiques Cinéma

LE SOLDATESSE (Critique)

SYNOPSIS: 1942, dans la Grèce occupée par les troupes italiennes. Pressé de quitter Athènes en proie à la famine et à la désolation, le lieutenant d’infanterie Gaetano Martino (Tomas Milian) accepte la mission d’escorter des prostituées destinées à rejoindre des bordels militaires de diverses garnisons à travers le pays, jusqu’en Albanie. Pour l’accompagner, le jeune officier désigne le sergent Castagnoli (Mario Adorf), un sympathique Toscan qui va conduire le camion où ont pris place douze recrues contraintes à la prostitution pour survivre. Durant un voyage semé d’embuches, Martino éprouve de la solidarité et de l’affection pour les filles, qu’il tente de protéger des humiliations et des dangers mortels de la guerre. Tandis que des liaisons et des conflits naissent au cours du périple, Martino tombe amoureux d’Eftichia (Marie Laforêt), la plus révoltée du groupe.

Cinquième long métrage de Valério Zurlini, Le soldatesse, de traduction des filles pour l’armée adaptation du livre éponyme de Ugo Pirro, paru en 1960, est passé assez inaperçu, sans doute du fait d’une production cinématographique transalpine très florissante à cette époque et également aux relatifs échecs commerciaux jusque là du cinéaste. Le soldatesse est pourtant une œuvre rare, car film anti-fasciste qui s’inscrit dans le contexte historique des chemises noires, qui voulaient montrer les muscles de Mussolini à son allié Hitlerien, au travers notamment des immondes crimes et autres abominables exactions commises en Grèce par l’armée italienne. Chaque pays détient sa part d’ombre, elle est ici déployée sans complexe. Les plans d’emblée sur les filles sont saisissants. Elles sont officiellement « Auxiliaires de l’armée », mais sont traitées comme de la marchandise, du bétail, une forme de ravitaillement façon esclavage humain, traites des femmes. Elles ne sont de toute façon pas considérées comme humaines. C’est donc une mission de livraison que doit opérer le lieutenant Gaetano Martino (Tomàs Miliàn). Il ne peut évidemment exister le moindre affect dans cette affaire. A nouveau des plans resserrés qui s’attardent sur ces femmes, qui humanisent la déshumanisation. Les mêmes plans sur nombre d’hommes, de soldats, primates, primaires, obnubilés mécaniquement qui sont édifiants sur ce qu’ils nous disent de la nature humaine désaffiliée.


Le contraste avec une musique que l’on peut qualifier de triomphante, avec ce qu’est en réalité la déchéance d’une guerre, celle des hommes, des faiblesses et d’une forme d’ignominie ordinaire, qui va ici être grattée jusqu’à l’os. « Mets lui encore du Mascara ». Ces messieurs jouent à la poupée, et nient l’humanité de l’autre. Le pire en vérité. « Il n’y a pas de supérieurs, ni de subalternes ici mais que des porcs« . Entrée du Colonel, qui résumé fort à propos la situation. Ha ben non, ça sera pour mieux en profiter lui-même… Le cynisme et la bestialité, mais dans le raffinement, galons obligent. Dans ce déni militaire, façon virilité de caverne, on se croirait un peu chez Jacques Brel Au suivant (1964), à propos de l’adjudant : « Cette voix qui sentait l’ail et le mauvais alcool. C’est la voix des nations et c’est la voix du sang « . Après avoir déjà travaillé avec Zurlini sur Estate Violenta (1959) et La fille à la valise (1960), Mario Nascimbene compose ici une musique qui ne quitte que très peu l’écran, notamment dans les moments d’interaction plus intime et ce qui joue dans le cercle relationnel ainsi constitué par le convoi. Son apport est évident, et donne par moment comme une forme d’espoir sur des temps plus doux, notamment nocturnes et davantage propice à faire tomber les masques. Les mélodies ainsi composées apportent une petite poésie, une musicalité indispensable au récit, et adoucit le propos.


Justement, confession nocturne quand la sublime Elenitza (Anna Karina) évoque au lieutenant Martino que ce qui pousse Eftikia à être là, à jouer ce macabre rôle de prostituée et combien d’autres comme elle, c’est surtout car elle a faim…. Et que la seule qui a daigné lui donner à manger est celle qui l’a enrôlée pour… le service. De la bouffe, de la survie, contre la rémunération du sexe. L’argent en moins, on est à Lascaux. Anna Karina, longtemps muse de Godard, rayonne ici de douceur.  Si elles sont toutes des impératrices de la beauté chacune dans leur singularité, l’insolente grâce de Marie Laforêt dans le rôle d’Eftikia est irradiante, électrique. Yeux de biche mais aussi de braise. Elle incarne là une forme de farouche innocence avec une élégance émotionnelle dans le regard, qui authentifie une interprétation et rend vivante et hautement humaine son personnage. Contrastant ainsi avec la brutalité ambiante, même si elle porte en elle les germes d’une colère légitime, contre les autres, contre elle-même, et d’une rage solidement ancrée, déjà à 24 ans. Marie Laforêt, c’est un peu tout ça dans Le Soldatesse, et c’est déjà beaucoup.


Castagnoli (Mario Adorf) regarde les filles comme de la viande. Il ne les connaît pas, ne les comprend pas. Son regard niaiseux, avide et lâche, symbolise à lui seul la folie guerrière des hommes. Mario Adorf incarne avec une profonde justesse ce personnage pas antipathique certes, mais tellement symbolique d’un moment, de la tristesse d’une décadence. Il porte beau la laideur. Tomàs Miliàn dans le rôle du très humain lieutenant n’a finalement pas le rôle plus simple à jouer, tant presque son seul registre est celui de l’indignation face à la cruauté et son souci de protéger les filles. Le rôle est salvateur et il est le seul qui pourrait nous réconcilier avec le genre masculin, mais il est finalement assez neutre. L’acteur s’en sort pour autant avec les honneurs.


Sue presque les trois-quart du film, on en oublierait que c’est la guerre… L’épilogue viendra le confirmer. Mais c’est en réalité la même déraison, et la même brutalité, celle, continuelle de l’homme. Le soldatesse est une œuvre rare et précieuse, et mérite largement une audience plus large que celle de l’époque dans le cadre de sa réédition. Le réalisme est brut, le désenchantement total, La toute dernière phrase, qui ne divulguera rien, nous ramène à l’essentiel, la poésie, l’amour, la vie, et porte peut-être une once d’espoir : « Tu te retournas et de la main, écartant de ton front une mèche de cheveux, tu me saluas avant de disparaître« .

Titre Original: LE SOLDATESSE

Réalisé par: Valerio Zurlini

Casting : Mario Adorf, Marie Laforêt, Anna Karina…

Genre: Drame, Guerre

Sortie le: 31 Août 1966

Distribué par: Les Films du Camelia

EXCELLENT

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s