ENTRETIENS

AS BESTAS (Entretien avec Rodrigo Sorogoyen) « Dans chaque tournage, je vis 2 ou 3 moments magiques, et c’est toujours pendant des plans-séquence… »

Photo : William François

Dans le cadre de la sortie du nouveau long-métrage du réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen, As Bestas (avec Denis Ménochet et Marina Foïs en tête d’affiche), Les Chroniques de Cliffhanger & Co ont eu la chance de s’entretenir pendant 20 minutes avec le metteur en scène, dont chaque nouveau projet fait désormais l’objet d’une attention toute particulière au sein du paysage cinématographique international. Compte-rendu d’un entretien plein de passion effectué dans un français impeccable (et quelques glissades en espagnol) !



Q : Dans Madre, vous suiviez une femme espagnole qui emménage en France. Dans As Bestas, vous faites l’inverse. D’où vous vient cette envie ?

Rodrigo Sorogoyen : Dans les deux cas, je suis dirigé par l’histoire. Pour Madre, on voulait une femme dans un pays étranger où elle allait perdre son enfant, donc on a choisi les côtes de la France. Pour As Bestas, on s’est inspiré d’un fait divers avec un couple hollandais, mais on a voulu se séparer de cette histoire. Je crois que la relation France/Espagne est très intéressante. Il y a une tension historique, une relation politique, et aussi une façon de se regarder. Le cliché, c’est que la France regarde l’Espagne de haut, et l’Espagne regarde la France avec infériorité. Ce type de regard était très bon pour notre histoire et pour nos personnages. Il aide à la trame de ce couple qui arrive dans un village avec une bonne volonté, mais qui en sous-texte, disent que leur façon de faire vaut mieux que celle des habitants locaux. Les personnes en face peuvent croire à une envie de supériorité, mais si tu crois que quelqu’un te regarde avec supériorité, ça veut dire que tu as un complexe d’infériorité. Cette relation avec des personnages italiens serait totalement différente. Moi, je suis très francophile. J’ai étudié le français, j’ai fait l’ERASMUS en France, j’adore le pays et j’adore comment vous traitez la culture et le cinéma. Je suis plus francophile qu’anglophile, par exemple. Et c’est vrai que mes films ont très bien marché en France, il y a quelque chose de pratique dans la recherche de relations et de synergie avec la France. Mais si la prochaine fois, l’histoire me dit que je dois tourner à l’étranger, je tournerai à l’étranger.

Comment s’est passé le casting de vos deux têtes d’affiche françaises, Denis Ménochet et Marina Foïs ?

R. S. : On n’a pas passé de casting. On a directement appelé Marina, parce que je l’avais adorée dans Polisse de Maïwenn. Elle semble fragile, mais son visage a une force incroyable, et c’est ça qu’on voulait pour le personnage d’Olga. Et Denis Ménochet, c’est une présence énorme avec une sensibilité et une tendresse dans le regard qui correspondait totalement au personnage d’Antoine.

Le film se termine sur un plan sobre mais très puissant sur le visage de Marina Foïs qui laisse la fin ouverte. A quel moment vous est venue cette conclusion ?

R. S. : Dans le scénario, la fin a toujours été celle-là. Après, tu peux la filmer de plusieurs façons différentes. Celle qu’on a filmé, on a pensé que c’était la meilleure possible. On ferme le film quand le personnage d’Olga a atteint son objectif. Pendant la préparation du film, je me souviens d’avoir appelé Isabel Peña en lui disant que j’avais trouvé la façon dont je voulais faire cette fin, et je crois que c’est une bonne déclaration d’intentions. Pendant une bonne partie du film, le protagoniste absolu, c’est Antoine. Et je voulais finir en gros plan sur le protagoniste réel, Olga, qui a été dans l’ombre pendant beaucoup de temps.

Votre casting espagnol est composé par beaucoup de visages singuliers, des « gueules ». Comment s’est déroulé votre recherche de comédiens ?

R. S. : Les personnages du bar du village ne sont pas acteurs, à l’exception des deux frères. Je savais que si on avait cherché des acteurs, on n’aurait pas trouvé ce genre de visage. On a fait un casting, génial mais très fatigant et très difficile.

Y a-t-il une différence dans votre façon d’approcher vos comédiens francophones et vos comédiens espagnols ?

R. S. : Non, mon approche des comédiens n’a rien à voir avec la langue et la nationalité. Elle est sur la personnalité. Je suis un réalisateur qui pense qu’il faut être un peu psychologue avec ses acteurs et avec ton équipe. Tu dois t’approcher de chaque acteur d’une manière différente, de la manière dont il a besoin. Pour moi, c’est ça ce que veut dire « diriger un acteur ». Ça veut dire essayer de le connaître, de l’aider, de te dire « cette personne a besoin d’amour », « cette personne a besoin que je la laisse tranquille » ou « cet acteur a besoin de défis tout le temps ». Ça ne change rien pour moi qu’il parle français ou espagnol.

Vos films exploraient jusque-là surtout des paysages urbains. Dans As Bestas, vous filmez la campagne profonde, la forêt, la montagne… Quel impact ce changement de décor a eu sur votre mise en scène ?

R. S. : Pour moi, c’était une aventure excitante. J’adore changer tout le temps. J’ai compris très tôt qu’on ne tournerait pas dans une ville mais dans la montagne. On a eu plus de liberté, tu peux mettre la caméra où tu veux dans ces paysages, là où la ville te limite plus. Dans la nature, tu peux faire ce que tu veux. Du coup, c’est peut-être plus difficile de trouver l’endroit parfait.

Comment se passe le travail avec votre co-scénariste habituelle, Isabel Peña ?

R. S. : Ça se passe très bien ! Travailler avec elle, c’est génial. Ce scénario, on l’a écrit en 2015. On a mis beaucoup de temps pour croire qu’on était prêts à faire le film. Pendant cette période, on l’a réécrit, modifié, amélioré beaucoup de fois. Et quand on était en train de filmer, aussi. On était tout le temps en train de revisionner le scénario parce qu’il y avait des choses qui ne marchaient pas… C’est une collaboration très exigeante, et surtout très respectueuse. C’est presque une relation amoureuse avec notre travail. Quand on veut raconter une histoire, on ne s’arrête pas avant qu’on soit convaincus que notre histoire est bien racontée.

Votre filmographie est très diverse. Vous touchez à chaque projet à un genre, un contexte, un sujet différent. Pour vous, c’est un besoin de renouvellement artistique ou une envie de toucher à tout ?

R. S. : Peut-être que c’est un petit peu les deux. La première raison est la plus « romantique », et la deuxième la plus pratique. Je crois que je me trouve des deux côtés. C’est surtout que j’aime beaucoup de choses, donc je veux rentrer dans beaucoup de mondes, visiter beaucoup de lieux, rencontrer toutes les personnes possibles, raconter toutes les histoires possibles… J’adore. C’est vrai qu’il y a en moi une préoccupation qui me pousse à changer pour ne pas m’ennuyer, pour ne pas ennuyer le spectateur et pour apprendre. Si je fais la même chose tout le temps, je n’apprends pas.

Vous savez déjà où vous voulez aller pour votre prochain projet ?

R. S. : Pour l’instant, j’ai 4 projets possibles. Je connais les 4, mais je ne sais pas lequel sera le prochain. J’ai une série de télévision sur la guerre civile espagnole, un film d’espionnage réaliste, et j’ai aussi un film de personnages que je suis en train d’écrire avec Isabel Peña, sur un père et sa fille. Des projets très différents.

La musique d’As Bestas est très atmosphérique, moins présente que ce que proposait El Reino par exemple. Comment s’est passé le travail du son, notamment avec votre compositeur Olivier Arson ?

R. S. : Oui, on voulait changer avec ce film qui a une personnalité différente. Olivier était enchanté de faire des choses différentes. Il voulait travailler avec une musique entièrement orchestrale, pour donner un aspect très primitif, sale, violent et triste par instants. Il est venu quelques fois sur le tournage, dans la montagne pour voir l’ambiance. Je suis très content du résultat.

Vous utilisez beaucoup le plan-séquence dans vos projets. Pendant le processus de fabrication du film, comment décidez-vous quelle scène mérite d’être filmée en un seul plan ?

R. S.: Parfois, c’est juste parce que tu as seulement le temps de faire un seul plan. Mais je pense surtout que c’est la façon la plus impactante de filmer certains moments. Pour la scène de la discussion entre la mère et la fille dans la cuisine, on pouvait la faire en plusieurs plans. Mais en faisant ça, on aurait constamment coupé l’énergie entre les comédiens. Pour moi, c’est plus facile pour les comédiens de faire grandir la tension en disant « Ne coupez pas ». De cette façon-là, tu leur montres que tu leur fais confiance. Dans chaque tournage, je vis 2 ou 3 moments magiques, et c’est toujours pendant des plans-séquence. Parce que c’est la vie.

Propos recueillis par William François

Merci à Marie Queysanne et Samuel

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