Critiques Cinéma

BEAU TRAVAIL (Critique)

SYNOPSIS: Dans le golfe de Djibouti, un peloton de la Légion étrangère répare les routes et s’entraîne à la guerre. Pour l’adjudant Galoup, cette communauté masculine représente sa vie et sa maison. Mais l’ordre va peu à peu se briser avec l’arrivée du jeune soldat Sentain.

Pour son neuvième long métrage, Claire Denis s’est inspirée du roman Billy Budd, marin (1924), d’Herman Melville. Le film a commencé sa carrière à la télé, une demande d’ARTE, avant de trouver sa place en salles, puis en DVD, et donc de retour au cinéma dans une version restaurée. La réalisatrice, au début de sa carrière a travaillé avec Jacques Rivette, et en tirera une volonté de vérité, une exigence morale, qu’elle peaufinera ensuite avec rien de moins que Wim Wenders, ou encore Jim Jarmusch. On saisit mieux les obsessions de la réalisatrice pour un travail formel centré sur l’image et où les dialogues passent après. On retrouvera cette énergie dans le tout récent grand prix obtenu à Cannes pour Stars at noon  (2022), forcément un peu controversé, au regard du parti pris cinématographique radical de la cinéaste. Dans Beau travail , on est d’emblée assez saisis, voire étourdis justement des images physiquement impressionnantes de l’entraînement des légionnaires. Cette façon de filmer, les plans sur les corps, les muscles tendus, la transpiration, ce mix de force et de souplesse nous pousse à l’admiration certaine. Tout de suite, la caméra de Claire Denis, empreinte de désir et de sensualité pour ce qu’elle nous montre, nous embarque. Le geste filmique est très singulier et ne quittera jamais l’écran sur ces corps d’hommes ensemble, toujours soumis à rude épreuve, à l’entrainement ou au travail. Puis, très vite, on accompagne Galoup (Denis Lavant) qui a une gueule, une vraie, des cassures dans le visage, des creusements dans les joues. Comme les corps juste avant, la tronche de Galoup est en nous, imprime et nous imprègne. C’est toute sa déchéance qui va nous être livrée ici, et la façon dont il va s’exclure du seul univers qui l’habite, l’anime et le fait vivre. Ce qui impressionne aussi est cette perfection à tout crin, plus qu’un beau travail, les légionnaires musclés, à demi-nus qui repassent les chemises en chassant le moindre micro pli. On sent l’obsession de faire et de nous montrer.



Ici, la transpiration est vraie, animale et bestiale… La plongée immersive est en effet totale. Ils sentent tellement bon le sable chaud nos légionnaires que ça en traverserait l’écran. Le film est subitement bruyant… Car quand ils font du bruit, ils le font ensemble, notamment dans les moments de relâche, où ça picole, ça bat la mesure et ça braille. Le jeu de contrastes sonores est ici captivant entre le calme apparent et silencieux des sublimes décors naturels et soudainement, la massivité sonore collective. Décor naturel de Djibouti tout juste effleuré, avec l’absence de vouloir jouer l’effet carte postale. Ici, nous sommes dans une authenticité brute et vraie, qui rend ce paysage encore plus puissant esthétiquement. C’est en fait tout sauf un hasard, si le travail d’images autour des corps et des décors sauvages, aura valu à Agnès Godard pour ce film le césar de la meilleure photographie en 2001. C’est certes une armée, une troupe, mais ce qui nous est surtout montré ici est une famille, un collectif, dans une unité impressionnante.


Au-delà de la beauté très formelle et charnelle particulièrement bouleversante que nous partage Claire Denis, la démarche est ici entière et le manque de rythme narratif, la quasi absence de récit sont pleinement compensés par cette succession de vignettes très poétiques et métaphoriques, comme autant de tranches de vie. Le film est certes assez concept, mais le charme est partout, il est fou. Il est aussi très intelligent dans tout ce qu’il suggère avec une intelligence qui ne passe pas par les mots. Ceux-ci sont économisés au possible, rares, mais particulièrement beaux quand ils sont là. Entendu en passant : «  On transporte tous une poubelle au fond de soi « . Mais aussi, au hasard de la nuit, le lieutenant cherche du feu, il trouve un légionnaire de 22 ans, un dialogue minimaliste, et pourtant qui très fort, s’installe : « Tu t’entends bien avec tes parents ?  » ; « J’ai pas de mère ni de père, j’ai été trouvé dans une cage d’escalier mon lieutenant.  » ; « Au moins, ça a été une belle trouvaille« .



Il y a les mots et le reste. Il existe comme un ballet permanent des corps, une chorégraphie sublime de ces gladiateurs rendus ainsi encore plus majestueux. Claire Denis a fait appel en effet à un professionnel, Le chorégraphe Bernardo Montet, qui a collaboré au film, pour ces corps à corps, ces tableaux collectifs. Évidemment le casting est choral et tellement corporel, que l’extraction individuelle est complexe, si ce n’est Denis Lavant, dans le rôle de Galoup, qui donc, nous offre sa gueule et le reste, mais au-delà, qui nous touche par des émotions à vif et ses fantasmes perdus. C’est un cinéma hypnotique, de l’image, de l’atmosphère et tellement charnel. Ce Beau travail de Claire Denis s’il touche votre sensibilité, demeurera dans votre âme et corps longtemps par sa radicalité, son atypisme, cette magnificence des corps, pour au final une pure beauté formelle et une terrible vérité.

 

 

Titre Original: BEAU TRAVAIL

Réalisé par: Claire Denis

Casting: Denis Lavant, Michel Subor, Grégoire Colin…

Genre: Drame, Guerre

Sortie le: 03 mai 2000

Reprise le : 15 JUIN 2022

Distribué par: Splendor Films

EXCELLENT

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