Critiques Cinéma

LIMBO (Critique)

SYNOPSIS: Sur une petite île de pêcheurs en Écosse, un groupe de demandeurs d’asile attend de connaitre son sort. Face à des habitants loufoques et des situations ubuesques, chacun s’accroche à la promesse d’une vie meilleure. Parmi eux se trouve Omar, un jeune musicien syrien, qui transporte où qu’il aille l’instrument légué par son grand-père. 

Limbo, qui a fait partie de la sélection Cannes 2020, c’est peut-être son acteur phare, Amir El Masry qui en parle le mieux : « Quand j’ai lu Limbo, j’ai cru à un énième film de réfugié, qui raconte une sempiternelle histoire désespérée… Sincèrement, je n’avais jamais pleuré et ri en lisant un scénario auparavant. On ne m’avait jamais raconté la crise migratoire de cette manière : chaleureuse, drôle et accessible à tous. Limbo rend la crise des réfugiés plus proche de nous et humanise les personnages. » Le film, premier long métrage de Ben Sharrock a été doublement récompensé en 2021 au festival du cinéma de Dinard, du «  Hitchock d’or » et du « Hitchcock du public ». Dans Limbo, il nous est montré les identités fortes de ceux qui sont humains avant d’être réfugiés, statut avilissant et dégradant, comme si une suspicion permanente planait au-dessus d’eux. Limbo ne s’apitoie pas, il raconte finement, il montre mais n’est pas lourdement bavard. C’est élégant, habile et fait passer un message humaniste d’une universalité folle dans une grande subtilité créative, et clairement ce cinéma-là fait du bien. La force du film est cette narration dramatique, qui l’ancre certes dans un cinéma vérité, mais en conservant des codes scénaristiques de cinéma très purs. Les scènes notamment d’absurde, et elles sont très nombreuses, les jeux de couleurs, avec entre autres ce manteau bleu pétant d’Omar qui en font un décor mouvant sur cette île austère, la succession de plans fixes, et au total un rythme déroutant qui n’est pas sans rappeler celui de Wes Anderson, notamment dans Moonrise Kingdom  (2012). C’est même par moment complètement lunaire.


C’est ici une des véritables prouesses de Limbo. Du cinéma dans sa construction naturelle avec un style propre au réalisateur et à ses influences, au service d’un sujet terriblement contemporain avec une approche diablement réaliste. Notamment dans ce sentiment de vide qui habite les réfugiés en transition… Mais la bulle ici n’est pas délicate et raffinée comme exprimée dans le génie coppolesque Lost In Translation  (2003).. C’est plutôt une assignation au statut de réfugié. Comme si dans ce moment d’attente, Omar et ses compagnons d’infortune devenaient des apatrides de la pensée et de l’affect. Ils sont un peu comme dans Papillon (1973), bloqués et même emprisonnés sur une île, avec la mer comme unique refuge et seule promesse de liberté.


Face à ce vide, à ce gommage identitaire, le temps soit du courrier salutaire qui donne des droits ou soit du « toc toc » de la police locale qui vient ramener à l’avion… Dans cette attente, ce moment suspendu et désincarné, coincé entre mal du pays, sentiment d’arrachement et entre un «  no futur  » faute de pouvoir construire et se projeter : il ne reste que Friends à la TV, le souvenir de l’odeur des abricots sucrés du pays, ou la beauté des rêves… Footballeur pro à Chelsea, en costume dans un bureau, devenir Freddie Mercury, ou comme Omar, artiste musicien, jouer de l’Oud. Les moments de dialogue d’Omar avec ses parents restés dans la Syrie en guerre, dans cette cabine téléphonique sortie de nulle part, sont tour à tour presque hilarants et souvent bouleversants. Ils sont à l’image de Asfour de Marcel Khalife, la chanson souvenir qu’évoque tendrement sa mère et qu’il faut écouter pour comprendre le désespoir de l’éloignement contraint. Les autochtones, ici ne sont érigés ni en héros ni en salauds. Ils sont juste montrés, soit dans une humanité ordinaire réconfortante ou dans un racisme ignare et bourru du mal lettré, et sans doute du mal aimé. Mais là aussi sans fioritures, sans verbiage superflu, toujours avec cette justesse qui caractérise l’ensemble de l’œuvre.



Amir El Masry dans le rôle d’Omar est troublant de vérité. La sobriété de son jeu, son faux calme, sa rage, son désespoir trouvent une incarnation d’une grande force, que l’on a très envie de revoir et dont on sent que la palette pourrait se multiplier sur bien des registres. Vikash Bhai qui joue Farhad donne remarquablement le change, en éleveur de poule, et fan absolu du chanteur de Queen. Son jeu épuré permet une interprétation tout en nuances, et lui assure une très belle présence à l’écran. Au final, Omar avec son oud, c’est un peu comme si Karim dans Le dernier piano (sorti le 13 Avril dernier) avait réussi à fuir le pays, sauf qu’on laisse le chaos pour trouver le néant… Il est ici question de fuir tout ce qu’on aime, ce qui n’est jamais un choix, et magistralement montré dans la pudeur des rares récits de migration. La force de Limbo est que dans une créativité cinématographique folle, il montre sans jamais donner la leçon, il s’appuie sur le factuel et le naturalisme pour faire passer avec encore plus de force ses messages. Autant de leçons pour les prédicateurs de haine qui évoquent des invasions, pour qualifier ce qui n’est pas autre chose qu’un sauvetage vital…


Titre Original: LIMBO

Réalisé par: Ben Sharrock

Casting: Amir El-Masry, Vikash Bhai, Ola Orebiyi …

Genre: Drame

Sortie le: 04 mai 2022

Distribué par: L’Atelier Distribution

EXCELLENT

 

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