Critiques Cinéma

UN VRAI CRIME D’AMOUR (Critique)

SYNOPSIS: Carmela (Stefania Sandrelli) et Nullo (Giuliano Gemma) sont ouvriers dans une usine de la banlieue industrielle de Milan. La relation amoureuse qui se tisse entre eux les confronte à l’héritage social et idéologique qui les sépare : Nullo, du nord, est issu d’une famille communiste et athée, tandis que Carmela, immigrée sicilienne, porte avec elle tout le poids d’une culture catholique et patriarcale.

Luigi Comencini, le réalisateur de Un vrai crime d’amour a inscrit son œuvre dans ce que l’on peut considérer comme « l’âge d’or » du cinéma Italien entre les années 1960-1980. Comment ne pas à cet égard citer Federico Fellini et sa Dolce Vita (1960) ou Luchino Visconti et son Guépard  (1963) ou encore Michelangelo Antonioni et son  Avventura (1960). Même si la critique l’a parfois boudé, peut-être justement à l’aune des illustres pairs ci-dessus, Luigi Comencini a pourtant contribué à cet essor cinématographique transalpin, notamment dans le domaine de la comédie satirique, avec une étude parfois à la serpe du prolétariat. Ce fut notamment le cas dans la sorte de fable cruelle que fut LArgent de la vieille  (1977). Le réalisateur disait que « C’est le drame du cinéma de tourner des images qui sont fixées et que vous ne pourrez jamais changer alors qu’elles sont destinées à un public futur ». Même s’il s’agit d’esthétisme et non pas de narration ou de mise en scène, il n’était pas possible pour lui d’imaginer que des films pourraient, presque 50 ans après sortir en version restaurée. Un vrai crime d’amour est justement plus que jamais à redécouvrir dans sa version 4K car il est question d’un film éminemment politique qui vient interroger déjà les problématiques d’une forme de dépendance et d’asservissement au travail. La question étant de savoir jusqu’où peut-on aller, et sans complotiser, d’essayer de décrypter ce que nous cache une hiérarchie, à la botte d’un système ou seule la rentabilité sert de baromètre. A cet égard, Un vrai crime d’amour soit, vient s’inscrire en avant garde, soit vient nous dire dramatiquement que rien n’a changé.


D’ailleurs, le personnage de Carmella s’interroge à un moment sur l’intensivité de l’appareil productif de l’usine : «  Mais on n’en fait pas trop des pièces ?  » Réponse de Nullo son amoureux : «  Si on les fait, c’est qu’ils les vendent » … Ils ne sont que des exécutants, sans même qu’il puisse être question de comprendre ce qu’ils font. C’est ici toute la dimension participative à une communauté entrepreneuriale qui peut être questionnée. La narration mélodramatique, bien sûr omniprésente dans le film vient en réalité épouser la cause du réalisateur, clairement classé à gauche, et comme un anthropologue cinéphile d’une Italie populaire et de ses quartiers souvent miséreux, qu’il filme à merveille dans ses codes architecturaux comme sociaux dans Un vrai crime d’amour. Il s’appuie également avec habileté sur l’universalité du sentiment amoureux et l’empathie qui va avec pour faire passer un message d’une portée plus collective. Car il garde son œil acerbe et ironique qui excelle dans la comédie sociale, Comencini dans le film use parfois d’une forme de marivaudage dans une désopilance silencieuse, notamment quand Carmella se déshabille très longuement, avec de nombreuses couches de vêtements… Comme une entrave de plus à leur périple amoureux.


Car c’est aussi un film sur les multiples empêchements shakespeariens amoureux. Les obstacles sont culturels, religieux, familiaux, politiques. Même si la force de leur union leur permettra de passer outre car le problème sera finalement tout autre, et viendra parler de l’exploitation des corps, malgré la bonhommie apparente d’un patron paternaliste, finalement au service de grand d’intérêts. On le devine dans ce qui est quand même le meurtre de sang-froid montré dans la première minute du film. On se doute qu’il fait suite à une autre forme de crime, plus indirect sans doute, mais tout aussi violent. Celui du sacrifice des travailleurs, comme autant de pions que l’on déplace sur l’échiquier géant du capitalisme déshumanisé. Un monde de la finance qui n’a pas désespérément pas de visage… Le pire étant de faire croire que l’on va enfin s’en prendre à lui. Si l’on évoque la modernité du cinéma de Comencini, nous voyons également de près sa fibre écologique et féministe. Notamment quand Nullo veut amener «  sa promise  » dans un « bel endroit  » à sa demande… Avant d’y être, notre imaginaire fonctionne à plein, et nous pensons à une forêt couleurs d’automne, une prairie verdoyante ou pourquoi pas une plage baignée de soleil… Au final, il s’agira d’une forme de décharge à ciel ouvert, ou pullulent des produits toxiques. Qui est un terrible rappel aux émanations sombres et dangereuses au sein de l’usine où même les fleurs crèvent, tige baissée… La condition des femmes à travers ce que vit Carmela sous la domination de son frère, de l’usine, des regards libidineux des autres est un glaçant témoignage de la société patriarcale dans tous ses codes. C’est gratifiant de se faire cogner par son fiancé, mais pas par son frère…


L’usine est un personnage à part entière du film, un peu comme dans La classe ouvrière va au paradis (1971) d’Elio Petri entre stakhanovisme et soumission. L’usine représente tout le drame que montre avec talent Comencini, sur le traitement des corps dans un film véritablement ouvrier qui à défaut de crime, comme il est ici question pousserait à minima à une révolution démocratique sous fond d’humanisme. L’actualité brûlante montre qu’il faudra encore attendre un peu… Stefania Sandrelli, en sicilienne amoureuse est inoubliable dans le fatalisme que son incroyable regard exprime. Elle espère et croit pour autant que son nouvel amour pourra véritablement l’enlever à ses multiples conditions avilissantes. Elle est au final bouleversante face à un Guiliano Gemma qui livre également une prestation toute en intensité dramatique. « Au fond, si on est heureux, tous les endroits sont beaux », s’échangent les amoureux dans des temps toujours suspendus quand ils les partagent. Il est aussi dit « Quand on travaille, on doit manger à sa fin  » … C’est un peu tout ça Un vrai crime d’amour, une résonance folle, avec finalement amour et politique qui se confrontent et se croisent pour un vrai plaisir cinéphile qui s’offre à vous comme une invitation à ne pas manquer.

Titre Original: DELITTO D’AMORE
 

Réalisé par: Luigi Comencini

Casting : Giuliano Gemma, Stefania Sandrelli, Brizio Montinaro …

Genre: Drame

Date de sortie : 13 Novembre 1974

Date de reprise : 13 avril 2022

Distribué par: Les Films du Camelia

TRÈS BIEN

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