Critiques Cinéma

DARK WATER (Critique)

SYNOPSIS: En instance de divorce, Yoshimi et sa fille de six ans Ikuko emménagent dans un immeuble vétuste de la banlieue de Tokyo. Alors qu’elles tentent de s’acclimater à leur nouvelle vie des phénomènes mystérieux se produisent. Qui est cette fillette en ciré jaune qui se promène dans les couloirs ? Pourquoi un petit sac pour enfant rouge ne cesse d’apparaître entre les mains d’Ikuko ? Quelle est l’origine de ces ruissellements qui s’étendent sur les murs et le plafond de leur appartement ? Une menace venue de l’au-delà va tenter de séparer la mère de sa fille. 

Dark Water est tiré d’un recueil de nouvelles de Kôji Suzuki, avec notamment l’eau comme fil conducteur. Il sort ici en version restaurée 4 K, dans l’idée de créer des sensations différentes à l’œil grâce à cette haute définition. La version originale de Dark Water est sortie en 2002. Le réalisateur Hideo Nakata a progressivement fait sa place dans ce que l’on appelle la « J horror » (cinéma et littérature horrifiques au Japon) avec notamment Ring  (1999) et donc Dark water . Si les fantômes, dans la culture japonaise, avec la figure des « Keidan », connaissent déjà un solide ancrage, le cinéma de Nakata en général, et de Ring  et Dark Water en particulier, vont devenir des phénomènes mondiaux, inventant quasiment un genre, en particulier pour celui qui nous intéresse aujourd’hui. En effet, dans le cas de Dark Water, il est ici question d’épouvante et non d’horreur, et d’une forme de mélodramatique d’épouvante donc, magistralement mis en scène. Les quelques scènes horrifiques sont surtout là pour nous montrer le désespoir du fantôme, qui ne fait pas peur, mais qui souffre. Ce n’est pas un ectoplasme bête, méchant, avec un rire caricatural d’outre-tombe. Dans Dark Water, il n’y a pas une goutte de sang, et pourtant à de très nombreuses reprises, l’on frissonne de la tête aux pieds. Nous sommes ici à 1000 lieues des clichés, notamment d’un cinéma outre atlantique avec une omniprésence aussi dégoulinante qu’inutile d’un gore davantage risible qu’angoissant. Ici, c’est du grand cinéma, qui renverse, bouleverse, génère une émotion d’une rare force. On est à ½ pied du chef d’œuvre.


Les stéréotypes consternants qui ont progressivement éloignés un large public du cinéma de genre, type le «  Jump Scare  », qui littéralement par un facile mais brusque changement d’image à l’écran vous fait bondir de votre siège, ne sont aucunement présents dans Dark Water. Sans doute, car au Japon, il y a eu un scénariste comme Chiaki J. Konaka qui avait rédigé une forme de manifeste, de règles à suivre, avec des recommandations pour faire de bons films de fantômes. Notamment l’idée de créer une attente, un ennui, pour laisser le temps de voir le truc arriver, donc tout l’inverse du « Jump Scare », mais qui au final va nous surprendre et nous faire peur dans une forme de tension, à travers cette eau qui va couler par exemple. Il est donc ici question d’une redoutable intelligence de narration, de complexité du rapport au temps, à l’inverse d’une utilisation simpliste de ficelles scénaristiques grossières et insensées. Dark Water que l’on pourrait comparer à La maison du diable (1963) de Robert Wise, ou Rosemary’s baby (1968) de Roman Polanski ancre son histoire dans un cinéma profondément social et psychologique.


Dans Dark Water, c’est ici toute la place du patriarcat qui sert de base et de décor avec ce combat ordinaire d’une femme pour apporter de la dignité à sa fille. Nakata installe ici un véritable récit empathique, dans un film qui fait autant peur qu’il nous touche en plein cœur. La tristesse du fantôme est d’une certaine façon assez fabuleuse tant elle nous affecte par son niveau de souffrance et de désespoir. Tout au long de Dark Water, cette pluie omniprésente au-delà d’apporter cette touche mélancolique, avec des plans de déambulations très poétiques, vient comme une allégorie des larmes de la profonde désolation du spectre, qui devient celle du spectateur. Cette distinction de classe entre horreur et épouvante ne vient pas gommer le caractère éprouvant, et le droit absolu de ne pas vouloir voir… Mais ce droit est à exercer en toute connaissance de cause en quelque sorte. Si certaines scènes font quand même clairement référence à des fantômes qui peuvent humainement terroriser quelque peu, c’est avant tout pour servir un caractère hautement bouleversant d’une histoire en effet tout sauf ordinaire. Le mal est en fait présent près de nous, en nous, il est social, sociétal et vient interroger un fonctionnement collectif. Dark Water en cet objet a aussi ce quelque chose d’une résonance quasi révolutionnaire.



Hitomi Kuroki, dans le rôle de la maman, passe par tous les états, et dans une interprétation vibrante, nous amène avec elle. Ce qui en occident peut parfois être perçu comme du surjeu, forme d’héritage du théâtre Kabuki finit par passer crème, tant l’authenticité de l’actrice imprègne ici l’écran. La petite (devenue grande) Rio Kanno est sidérante de justesse dans un jeu contemplatif qui devient «  au fil de l’eau  » (sans mauvais jeu de mots) de plus en plus angoissant. Masterclass de mise en scène, Dark Water ne vous laissera évidemment pas indemne. Les émotions sont à vif et très fortes, mais surtout elles sont sincères et dans cette évocation poignante d’un désespoir social. Les fantômes sont au final plus que jamais plein de vie, en laissant ici traîner le fameux sac rouge, et un ciré jaune de petite fille qui remplace le drap blanc burlesque. Ces fantômes là, dans l’expression de leurs infinis tourments, peuvent vous faire ressentir des émotions fortes de cinéma, quête ultime du spectateur.

Titre original: HONOGURAI MIZU NO SOKO KARA

Réalisé par: Hideo Nakata

Casting: Hitomi Kuroki, Rio Kanno, Mirei Oguchi …

Genre:  Fantastique, Epouvante-Horreur

Sortie le: 26 février 2003

Reprise le : 13 avril 2022

Distribué par : The Jokers / Les Bookmakers

4,5 STARS TOP NIVEAU

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