Critiques Cinéma

LE DERNIER PIANO (Critique)

SYNOPSIS: Karim, un pianiste de talent, a l’opportunité unique de passer une audition à Vienne. La guerre en Syrie et les restrictions imposées bouleversent ses projets et la survie devient un enjeu de tous les jours. Son piano constitue alors sa seule chance pour s’enfuir de cet enfer. Lorsque ce dernier est détruit par l’Etat Islamique, Karim n’a plus qu’une idée en tête, trouver les pièces pour réparer son instrument. Un long voyage commence pour retrouver sa liberté. 

Jimmy Keyrouz, le réalisateur, dit à propos de son premier long métrage : «  Il rappelle que même dans un monde déchiré par la guerre, le terrorisme et les violations quotidiennes des droits de l’homme, la beauté de la musique et son pouvoir fédérateur ne diminuent pas, ce qui en fait une cause pour laquelle il vaut la peine de se battre. » Le dernier piano faisait partie de la Sélection Officielle Cannes 2020 et la musique du film a été composée par Gabriel Yared, (oscar et golden globe de la meilleure BO pour Le Patient anglais). Le réalisateur ajoute : «  J’ai été choqué d’apprendre que la musique avait été interdite par Daech dans les territoires sous leur contrôle. Je me suis demandé comment on pouvait interdire quelque chose d’aussi beau et pur. Puis j’ai entendu dire que les musiciens jouaient, secrètement, que les artistes continuaient de créer dans tous les domaines. Cela m’a poussé à raconter leur histoire  »  Le film est une formidable invitation au romantisme et au romanesque malgré le chaos ambiant. Car au-delà d’un sujet forcément prenant et difficile, il en émane comme une force captivante, un esthétisme souvent induit, qui très vite devient telle la sonate au clair de lune de Beethoven, enivrante dès les premiers instants. Dans Le dernier piano, il est très rapidement question de jouer pour penser, mais aussi pour panser, guérir et espérer. Platon disait que « La musique donne une âme à nos cœurs, et des ailes à la pensée ». Dans le film, il est tragiquement démontré que les tenants de l’obscurantisme, armes à la main, n’ont ni l’un, ni l’autre, et que justement, ils ont en réalité peur du piano de Karim. Ils ont peur de la liberté et de l’envol infini de l’esprit. Alors, on tire sur les enfants, les vieillards et même sur le piano. Triste et saisissant parallèle quand on casse les baguettes du chef d’orchestre dans Le concert (2009) de Radu Mihaileanu. On tire sur les pianos, on brule les livres, on tue la pensée.

Copyright Alba Films


Pas d’époque pour la folie meurtrière, même bruit de balles, de bombes, de sifflement, même couleur du sang qui ruisselle… Le dernier piano c’est l’éternel recommencement. C’est comme une culture héréditaire de la haine, qui serait inexplicable, inextricable. Les visages des barbares sont sans âmes, avec la même inexpressivité sèche que les intégristes vus dans le fabuleux Persépolis  (2007) de Marjane Satrapi. Les séparations, les mutilations corporelles et affectives, Les exécutions sommaires dans Le dernier piano sont identiques à celles décrites au procès de Klaus Barbie : en public, devant la famille, dans un mélange horrifique de barbarie et de sadisme. Même si l’on peut penser que l’obscurantisme ne triomphe jamais vraiment, il cause un malheur insensé et un désespoir inouï. Il est aussi question d’une terre Syrienne meurtrie, pourtant si lumineuse, riche et séculaire, dont la culture fascinante mérite une attention planétaire. Dans un pays en ruines, émerge à travers la recherche du piano comme monnaie d’échange pour le passeur, une quête symbolique et existentielle sous fond de métaphore des meurtrissures intérieures. Celles infiniment bouleversantes de la perte et du deuil. Il s’agit de mourir pour un piano, ce qui pour Karim est tout sauf dérisoire. C’est le courage du poète, la symbolique ultime.

Copyright Alba Films

 

Comment ne pas penser dans la quête de Karim au personnage de Szpilman dans Le pianiste (2002) de Polanski. Jouer pour ne pas mourir. Le piano en tant que cette monnaie d’échange incarne l’espoir de la liberté, par ce qu’il symbolise, au-delà de ce qu’il vaut. Ce film est aussi une aspiration à une liberté comme tant de parcours migratoires, et s’impose également comme une leçon à ceux qui parlent trop mais ne savent pas… Et puis, il y a cette musique de Gabriel Yared, c’est finalement le réalisateur qui en parle le mieux, disant qu’il est «  un collaborateur fantastique  » et que sa musique «  ajoute des vagues d’émotion aux images en pénétrant les personnages et en transmettant des sentiments comme seule la musique peut le faire  ». On pourrait répondre sur ce point à Jimmy Keyrouz que sa façon de faire du cinéma aussi a la même force…

Copyright Alba Films


La photographie est au diapason de la bande son, faisant passer nombre d’émotions, pas la force d’images et de plans d’un territoire urbain dévasté, et d’une nature qui elle est montrée dans une splendeur résiliente. L’ensemble du casting est terriblement engagé, comme porté, par certes la gravité, mais aussi dans un élan collectif qui tend à vouloir donner espoir. A ce jeu-là, Tarek Yaacoub interprète un Karim au regard jamais éteint, fort d’une révolte permanente, que vous ne risquez pas d’oublier. Son jeu est sans fioritures et son incarnation puissante, à la hauteur de son droit au rêve. Au final, dans la force de sa mise en scène, de son récit, de son esthétisme, Le dernier piano, ou quand la liberté ne tient qu’à une note, est un très grand film, rempli de grâce pour faire face à l’effroyable, qui montre un cimetière à ciel ouvert, mais qui nous donne l’envie du triomphe de l’art, d’un piano qui dévie les balles dans les guerres urbaines qu’elles soient à Varsovie comme en Syrie, ou à Kiev…

Titre Original: BROKEN KEYS

Réalisé par: Jimmy Keyrouz

Casting : Tarek Yaacoub, Rola Baksmati, Mounir Maasri…

Genre: Drame

Sortie le: 13 Avril 2022

Distribué par: Alba Films

EXCELLENT

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