Critiques Cinéma

L’OMBRE D’UN MENSONGE (Critique)

SYNOPSIS: Phil s’est exilé dans une petite communauté presbytérienne sur l’Île de Lewis, au nord de l’Ecosse. Une nuit, il est victime d’une attaque qui lui fait perdre la mémoire. De retour sur l’ile, il retrouve Millie, une femme de la communauté qui s’occupe de lui. Alors qu’il cherche à retrouver ses souvenirs, elle prétend qu’ils s’aimaient en secret avant son accident… 

Le réalisateur de L’Ombre d’un mensonge, Bouli Lanners, c’est une gueule… Et quelle gueule attachante… Il fait partie de ces rares acteurs, dont il est quasi impossible de se défaire, quand vous l’avez vu, où même entraperçu, comme ce fut souvent le cas fin des années 1990, début 2000, avec une foultitude de seconds rôles, où ses apparitions furent pourtant terriblement marquantes. On le retient dans des films lunaires et brillants comme Aaltra (2004) ou Mammuth (2010), deux opus du duo Gustave Kervern, Benoît Delépine dont il est un compagnon de jeu.  Pour L’Ombre d’un mensonge, 5ème long métrage de Bouli, il livre ici une œuvre sensible, déchirante et autant le dire de suite d’une beauté furieuse qui selon son propre aveu est moins « auteuriste » que ses précédents, à savoir donc plus accessible, ce qui est le cas, dans une infinie force empathique.  Le film est tellement littéraire et poétique que l’on pourrait penser qu’il est extrait d’un grand roman onirique et naturaliste, et en fait pas du tout, ce qui vient renforcer ici le génie créatif de Bouli Lanners avec cet incroyable mensonge de Millie qui, profitant de l’amnésie de Phil, lui fait croire à un vécu commun amoureux… Il y a aussi le passé trouble ou les mensonges de Phil que l’on devine, mais chut…. Toujours est-il que là où le film prend au cœur et aux tripes c’est sur cette urgence pour eux deux, à s’inventer de belles vies. Avec la monstruosité du temps assassin en contrepoint de ce romantisme fou de leur histoire, comme de l’île de Lewis. Cette île qui, sublime actrice du film à part entière, atypique au sein de l’Écosse, de par une forme d’éloignement, avec peu de touristes, et une culture, notamment gaélique profondément ancrée.


Bouli Lanners avait tellement envie de tourner là-bas. Il peut d’ailleurs, tout en passion nous dire que : « C’est là aussi que l’Église presbytérienne est la plus austère et la plus présente. Elle rythme la vie sociale, ce qui lui donne un statut et un aspect particuliers : on a par exemple un code vestimentaire que l’on retrouve tous les dimanches, le dimanche qu’on appelle là-bas le shabbat chrétien. « Cela donne quelque chose de très beau visuellement, rappelant un peu l’imagerie que l’on peut avoir dans les romans d’Emily Brontë. On n’est pas du tout dans la carte postale de l’Écosse. Lewis, c’est beaucoup plus austère. Avec cette omniprésence de la religion presbytérienne, très stricte et qui imprègne les relations entre les insulaires, il y a là, quelque chose que l’on ne rencontre que là. » Ce « quelque chose qu’on ne rencontre que là-bas » en terme notamment d’une nécessaire introspection à un moment clé, peut faire penser à la deuxième partie du très réussi Deux jours à tuer (2008) de Jean Becker, où Albert Dupontel se retire lui aussi du monde… Il s’agit de l’Irlande dans le cas présent, la proximité dans le rapport celtique à l’infiniment grand est évidente.


Face à ce que Jacques Brel écrivait dans Les vieux (1963) et « cette pendule d’argent qui dit oui, qui dit non, qui dit je vous attends »», il y a pour Millie et Phil comme en effet une urgence à aimer, et à aimer bien, fort, totalement. Nous sommes dans cet espace-temps de la sacralisation de chaque seconde, et l’apologie du Carpe Diem de Walt Whitman, «  Ne laisse pas le jour finir sans avoir grandi un peu  », magnifié dans l’anthologique Le cercle des poètes disparus (1989) de Peter Weir. Ils veulent tout deux comme une seconde vie, car dans des ellipses respectives, que l’on devine un tantinet traumatique affectivement, ils aspirent tous deux à la passion des grands jours, et ce romantisme-là, si poignant et bouleversant d’universalité, est un véritable grand geste de cinéma du réalisateur Belge. La technique sert l’histoire comme jamais avec une photographie d’une pure beauté, dans une ambiance certes presbytérienne, pluvieuse, en tous les cas feutrée, dans des teintes environnementales de verts, marrons, et bleus, et cette métaphorique rencontre entre terre et mer qui elle aussi bouleverse. Côté musique, si le sidérant Wise Blood des Soulsavers a servi d’inspiration à Bouli Lanners, s’enchaînent des variations éclectiques avec Pascal Humbert, Sébastien Willemyns au piano, les Tracks de Damien Jurado et de Spain et enfin Spanish pour les moments dans les bars. L’ensemble vient percer au cœur une narration déjà tellement forte. Les performances de Michelle Fairley et Bouli Lanners sont autant liées que peuvent être leurs personnages respectifs. La communion est totale, ils sont d’une beauté sans pareille. Ils incarnent magistralement le non renoncement, l’espoir un peu fou dans des plans d’une rare splendeur.


Il est possible de sortir essoré émotionnellement de L’Ombre d’un mensonge tant nous sommes devant une grande histoire d’amour. Bouli Lanners est peintre à l’origine, et c’est comme une évidence ici à l’écran, qu’il s’agisse de la couleur des sentiments, ou de la splendeur des décors naturels. L’on pourrait résumer L’ombre d’un mensonge par les mots de Pagnol : »Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. » Si vous être persuadé qu’il y existe une folle urgence à vivre, à espérer et à aimer… alors il y a pour L’ombre d’un mensonge urgence à vous rendre au cinéma.

Titre Original: NOBODY HAS TO KNOW

Réalisé par: Bouli Lanners

Casting : Michelle Fairley , Bouli Lanners , Andrew Still…

Genre: Drame, Romance

Sortie le: 23 mars 2022

Distribué par: Ad Vitam

EXCELLENT

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