ENTRETIENS

Rencontre avec Alexandre Caoudal, critique de cinéma : « Pour cette soirée, on est dans le mélodrame fantastique, le fantôme a du chagrin »

Le jeudi 7 avril prochain au cinéma l’Arvor à Rennes, sera l’occasion de (re)découvrir deux illustres occurrences du cinéma d’horreur japonais réalisées par Hideo Nakata, Ring (1998) et Dark Water (2002), dans leurs versions restaurées et en avant-première. Les deux films seront projetés respectivement à 19h30 et 21h45 et précédés d’une présentation. Un pot sera proposé entre les deux séances pour celles et ceux qui auront besoin de reprendre leur souffle. Séances présentées par Alexandre Caoudal, critique de cinéma (Revue Apaches ). Dans le cadre de la préparation de la soirée cinéma d’horreur japonais (J-Horror pour les intimes), nous avons eu l’occasion de rencontrer Alexandre Caoudal afin d’évoquer avec lui les contours de cette soirée, et d’échanger pour un entretien façon « entonnoir », sur la place du cinéma de genre dans le 7ème art, celle du cinéma d’horreur japonais dans le genre en général, et celles de Ring  et de Dark Water en particulier.

Alexandre, peux-tu nous détailler comment va se dérouler la soirée de jeudi prochain ?

La soirée débutera à 19h30, je commence par une présentation rapide de chacun des films, en donnant des éléments de contexte, des pistes de réflexion avant le visionnage, sur ce qu’est la J-Horror, comment Nakata y a fait sa place et surtout comment ses œuvres sont devenues un phénomène réellement international avec un fort retentissement. Les deux films font partie des plus grands succès du cinéma japonais contemporain dans une histoire déjà assez ancienne sur la place des fantômes dans ce cinéma. C’est une petite introduction qui donne des pistes d’analyse sur la spécificité des spectres au Japon. On passe Ring et Dark Water en avant-première, car ils fonctionnent bien ensemble, mais il y aura aussi Audition (1999) de Takashi Miike qui sera réédité également en 4K.

Justement, cette réédition en 4K, en termes didactiques et accessibles, quel est son véritable atout pour ces films, par rapport à la version originale ?

Les films dans les années 90-2000 étaient encore pour la majeure partie tournée sur support pellicule, en argentique. Le 4K fait référence à la définition des pixels, qui est très haute. Les sensations sont différentes pour l’œil. Le contour de l’image est moins délimité, moins net en pellicule qu’en numérique J’ai souvenir d’une restauration, pour Suspiria (1977) de Dario Argento, qui était un peu trop lavée. Il y a une scène avec une chauve-souris qui attaque et où tu vois les ficelles contrairement à la version restaurée !!

Sachant que dans les deux films de jeudi, l’on retrouve des codes cinématographiques classiques, pour démystifier les appréhensions sur le cinéma de genre, pour rendre cette soirée ouverte et accessible à un public plus large que les initiés, que pourrais-tu en dire ?

Ce qui est important est que les deux films ont repris des choses déjà existantes dans le cinéma japonais, tout en installant des nouveaux codes. Ce sont des films sans abondance d’effets spéciaux, qui sont assez chers aux différents réalisateurs de la J-Horror, avec des ressorts plus proches de la trilogie des appartements de Roman Polanski (Rosemary’s Baby (1968) / Répulsion (1965) / Le locataire (1976)), où l’on retrouve une tension qui déborde lorsque l’entité surnaturelle est là. C’est sobre, et ça tape plus juste, pour Ring comme pour Dark Water, qui se manifestent par des images très iconiques. C’est à la fois très efficace dans la mise en scène, c’est très effrayant, plus culturellement spécifique et qui n’appartient pas à notre façon de concevoir le fantôme, ce qui de fait nous désarçonne.

Et alors justement, la place du cinéma d’horreur japonais dans le monde du cinéma de genre ? Avec peut-être une différence sur la prédominance dans le « J horror » de l’aspect psychologique et d’une certaine vision de la société où le mal est déjà à l’intérieur ?

Sans trop délimiter, ça marche en effet très bien dans Ring et Dark Water. Car les japonais ont aussi leur lot d’extravagance, ultra-gore. Mais oui c’est exactement ça, car dans les deux films, on parle de mères divorcées, de familles monoparentales, dans un Japon qui n’est pas une société toujours très aidante avec les femmes, dans une construction patriarcale que l’on retrouve également ailleurs bien sûr. Il est demandé à la mère à plusieurs reprises de faire ses preuves. C’est clairement un mélodrame fantastique. C’est justement ce qui est génial car ça repose certes sur la violence des fantômes, mais notamment dans Dark Water, c’est un fantôme qui a du chagrin. Il est clairement question d’une forte violence sociétale.

Pour revenir à la place du cinéma de genre, avec toutes les forces que tu décris, est ce que ce cinéma-là reste en marge, ou est-il dans le cinéma en tant que tel ?

Au Japon, ils ont cette spécificité que leur cinéma d’exploitation est très fertile. Mais globalement, ça dépend des économies, ça dépend des industries. C’est aussi important pour nombre de spectateurs d’avoir un « coup de frousse ». D’autant qu’avec Dark Water, et son côté très mélodramatique, tu peux vite traverser plusieurs choses. Tous les films gagnent de toute façon à croiser les genres, les styles, les tons. Mais bien sûr à réserver selon la sensibilité de chacun-e-s car c’est important aussi de respecter le fait de ne pas pouvoir voir.

Et dans Ring et Dark Water, est ce qu’on retrouve les ficelles classiques du genre, avec la main en sang qui apparaît subitement, et l’envie du réalisateur de nous faire sursauter tous les 4 minutes ?

En fait, dans la  » J horror », il y a un scénariste qui s’appelle Chiaki J. Konaka qui avait écrit une espèce de manifeste, de règles à suivre, avec des recommandations pour faire des bons films de fantômes. Avec notamment l’idée de créer une attente, un ennui, pour laisser le temps de voir le truc arriver, mais qui au final va nous surprendre et nous faire peur dans une forme de tension, à travers cette eau qui va couler, ou ce corps désarticulé qui traîne. L’idée est de baisser un peu la garde, et soudainement, une jeune fille qui sort de la télé, ou une gamine en ciré jaune qui jaillit de l’eau. C’est une autre forme d’inquiétude car il y a différentes manières de faire peur.



Parlons un peu de Ring. Est-ce que tu penses qu’on peut le considérer comme la clef de voûte, le renouveau du J horror, qui serait venu réinventer quelque chose ?

En tout cas il est vraiment venu sur le devant des écrans, avant Ju-on – The Grudge (2003) de Takashi Shimizu ou même Kaïro (2001) de Kiyoshi Kurosawa, et toute cette vague d’horreur qui arrive en Occident, eux qui ont tous commencé dans la vidéo, voir avec le cinéma érotique, en expérimentant beaucoup de choses, avant en effet de pouvoir exporter et s’imposer sur grand écran.

Du coup, avec l’arrivée de Ring, on est dans un prolongement, une mutation ?

Une mutation, j’aime bien. Ring perpétue toute une tradition du récit de fantôme, l’esprit vengeur au Japon, tout en le croisant à du cinéma fantastique qui n’est pas étranger au cinéma occidental, mais avec une certaine économie de moyen au niveau de sa mise en scène. On peut parler d’un mouvement, d’un courant, qui a clairement ouvert des portes, et qui a vu arriver ensuite des films comme Rétribution (2006) de Kiyoshi Kurosawa, Prémonition (2004) de Norio Tsuruta, Réincarnation (2005) de Takashi Shimizu. En tous les cas, plein de réalisateurs ont pu sortir du ghetto des films tournés en vidéo pour faire du long métrage cinéma. Ils ont tous plus ou moins réussi ensuite à se faire une place dans le cinéma japonais.



On passe à Dark Water, ou il semble que l’on se situe dans une forme d’exacerbation des angoisses individuelles, de la détresse psychologique sous fond de tragédie sociale, mais qui vient rencontrer le cinéma de genre, qu’est-ce que tu peux nous en dire ? est-ce un modèle du genre ?

En tous les cas, c’est un très bel exemple de ce genre de croisement entre les genres. À l’image des films comme La maison du diable (1963) de Robert Wise, Rosemary’s baby (1968) de Roman Polanski dans l’horreur un peu sociale et plus psychologique. Dans Ju-on (2000) de Takashi Shimizu également, où notamment, l’assistante sociale, ou l’institutrice débarque et voit le gamin dans un coin. Il n’est pas encore tout fait le fantôme, mais tu sens qu’il n’est pas là, on voit qu’il est battu, avec ce féminicide au cœur de toute la série des Ju-on. On retrouve aussi cet esprit dans des choses plus récentes, comme Grave (2016) de Julia Ducournau, en lien avec la sororité, au passage à l’âge adulte.

Dans ce croisement tragédie sociale / film de genre, est ce que tu perçois un message que Nakata voudrait faire passer, en termes de révélateur de quelque chose de nous ?

Complètement. Dans Dark Water, on est dans la situation d’une femme qui doit se sacrifier, trouver un logement salubre pour elle et sa fille, car elle vient de divorcer. Dans l’univers de Nakata, on n’est pas dans quelque chose qui serait en dehors de la société. Sans être non plus un cinéma militant, le point de vue est au présent, donc forcément ça parle de ce qui se passe au moment où le film sort. La loupe du cinéma de genre permet de voir autrement le mélodrame social.

Pour finir Alexandre, ton sorte de podium cinématographique, un film de chevet, un moment, une actrice, un acteur ?

Une actrice : Ingrid Bergman, ne serait-ce que pour Sonate d’automne (1978) d’Ingmar Bergman. Une scène du film : la scène de la robe déchirée dans L’impossible Monsieur bébé (1938) de Howard Hawks entre Cary Grant et Katharine Hepburn dans une sorte de tango forcé, alors qu’elle veut juste couvrir ses arrières !! Un film : Cure (1997) de Kiyoshi Kurosawa, genre de film qui arrive à te faire peur, avec un gros plan sur une machine à laver !!

Merci à Alexandre Caoudal pour cet entretien, Vous pouvez retrouver ses textes dans la revue Apaches

Merci au Cinéma L’arvor  et à Antonin Moreau.

Rendez-vous Jeudi prochain, le 07 Avril au cinéma l’Arvor à Rennes à partir de 19H30.

Propos recueillis par JM Aubert

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