Critiques Cinéma

LA LEÇON D’ALLEMAND (Critique)

SYNOPSIS: Siggi Jepsen est enfermé dans une prison pour jeunes délinquants après avoir rendu copie blanche lors d’une épreuve de rédaction. Le sujet : « Les joies du devoir ». Dans l’isolement de sa cellule, il se remémore la période qui a fait basculer sa vie. En 1943, son père, officier de police, est contraint de faire appliquer la loi du Reich et ses mesures liberticides à l’encontre de l’un de ses amis d’enfance, le peintre Max Nansen, privé d’exercer son métier. Siggi remet alors en cause l’autorité paternelle et se donne pour devoir de sauver Max et son œuvre…

La leçon d’Allemand est une adaptation du best-seller mondial éponyme de Siegfried Lenz qui est paru en 1968, livre qui a été traduit dans une vingtaine de langues, qui s’est vendu à 2,2 millions d’exemplaires et qui a longtemps figuré dans les programmes scolaires en Allemagne, c’est dire l’impact et l’influence de l’histoire originelle dont il est ici question.  Le réalisateur, Christian Schwochow (dont la mère, Heide Schwochow a écrit le scénario, pour leur cinquième collaboration) porte depuis longtemps le désir de porter le récit à l’écran : «  Peu de romans comptent autant dans ma vie que La Leçon d’allemand. Elle nous parle des profondes fêlures laissées par la guerre dans l’âme allemande et se fraie ainsi un chemin jusqu’à notre époque. Aucun autre roman n’atteint à mes yeux une telle profondeur. » L’action de La leçon d’Allemand se déroule dans le village fictif de Rugbüll, sur le littoral de la mer du Nord. D’emblée, nous comprenons que nous allons avoir à faire au poids d’un patriarcat particulièrement autoritariste. Le contexte de guerre va venir en surimpression de l’effroyable censure dont il va être question pour l’intrigue majeure du film. En effet, Jens, le père de Siggi va transformer son totalitarisme familial en une quasi illumination. Par la folie qui sème la terreur dans sa propre maison, Jens pourrait par moment faire penser à Arthur Mitchell, le tueur de la trinité dans la 4ème et meilleure saison de Dexter (2009).

© 2019 NETWORK MOVIE Film-Und Fernsehproduktion Jutta Lieck-Klenke,SENATOR FILM KÖLN, ZDF. Tous droits réservés


Va alors se jouer un véritable drame de l’intime pour Siggi, qui va constituer le cœur battant du film. En effet, encore enfant mais en pleine transition vers la pré-adolescence, il va accélérer cette mue, et oser remettre en cause les codes paternels jusqu’alors en vigueur. La vie du commun des mortels peut potentiellement basculer au moment de l’émancipation de ses parents. C’est précisément ce que va connaître Siggi, mais…à quel prix…  Siggi sait que son père se trompe… Quant au début du film ce dernier lui propose une alliance pour surveiller Max et ses peintures, ses yeux d’enfant disent non, mais son corps de fils dit oui. Physiquement, presque dans une pulsion, mêlant espoir et tendresse avec sa main, il prend celle de son père. Le lien nourricier, charnel, est là, mais déjà en réalité Siggi va s’éloigner. Sa lutte à ce moment précis du film est à l’écran bouleversante… L’enfant va en effet se créer sa propre identité, s’émanciper, se révolter. Même si la guerre et son lot d’atrocité n’est pas directement montré, c’est ici toute la pureté d’une âme face à l’indicible horreur que l’on devine et que l’on voit s’exprimer à travers l’odieuse censure à l’encontre des peintures de Max. Siggi est certes plus âgé que Josué dans le chef-d’œuvre La vie est belle (1998) de Roberto Benigni, mais le ressort est quelque peu semblable dans la dénonciation. Prendre un regard vierge et une pensée non stéréotypée, pour accentuer la sidération du spectateur.

© 2019 NETWORK MOVIE Film-Und Fernsehproduktion Jutta Lieck-Klenke,SENATOR FILM KÖLN, ZDF. Tous droits réservés


Il est aussi possible de voir un lien fort avec le formidable La vie des autres (2006) dans cette barbarie qui s’oppose à la créativité, au langage infini de l’art, au génie de l’inspiration face à l’abominable uniformisation d’une pensée fasciste. Siggi va défendre avec ses moyens, « l’art dégénéré », terminologie mortifère du régime nazi entendue dans le film pour juger ce qui est estimé comme impur. Est ici filmée de très près la meurtrière pensée unique et l’assassinat de la diversité qui extermine la liberté… Et sans liberté… Plus de vie possible… Siggi comprend cet enjeu mieux que son père. Le tableau d’un coucher de soleil devient subversif et incarne une forme d’anti-art pour l’assassin censeur, qui au-delà de la cruauté s’incarne dans une bêtise crasse… Là aussi sous les yeux se son fils, témoin de l’ampleur de la folie paternelle et de la déliquescence de l’amitié, renversée par un aveuglément, un endoctrinement. C’est toute la dégueulasserie de l’oppresseur qui est ici peinte, avec une froide minutie, qu’il convient en effet de montrer pour témoigner et de fait ne jamais recommencer…

© 2019 NETWORK MOVIE Film-Und Fernsehproduktion Jutta Lieck-Klenke,SENATOR FILM KÖLN, ZDF. Tous droits réservés


Dans La leçon d’Allemand, il est aussi question de mise en abîme. Celle des tableaux… Max peint ce que vous voyons avec lui, et comme il choisit des incandescences de couleur, certaines images du film sont tout simplement artistiques et relèvent d’une forme de poésie totale, d’un esthétisme pur avec une image de fait picturale. Le chef opérateur Frank Lamm réussit une prouesse technique sublime avec une photographie de toute beauté. Un ensemble parfois un tantinet écrasant pour les personnages et la qualité empathique de la narration, ce qui n’est pas un problème majeur pour autant. D’autant que la narration est très épurée, la mise en scène d’une grande sobriété, jamais trop verbeuse, et dont on perçoit pour autant toutes les subtilités. C’est fin, mais quand même trépidant. Les interprétations sont également très puissantes et donnent beaucoup de force et de vie au récit. Notamment le petit Levi Eisenblätter qui joue Siggi, qui est régulièrement bouleversant. Dans son regard perçant, qui comprend le drame qui se joue, il fait passer tant d’émotions… C’est une impressionnante interprétation de maturité… Ulrich Noethen dans le rôle de Jens, le papa est éloquent de folie douce sous fond d’illumination doctrinale… Et c’est tout le reste du casting qui brille avec, dans une direction d’acteurs que l’on devine très précise. Sans doute que la fin de La leçon d’Allemand s’étire un peu inutilement et sans prendre le risque de spoiler, tout un pan de l’épilogue aurait pu faire l’objet de moins de longueur. Pour autant, ce micro-détail ne vient pas ternir l’ensemble d’un récit très fort. Une histoire finalement très salutaire et d’actualité qui vient fortement questionner les folles dérives d’un régime qui bascule, et qui rappelle à quel point l’art c’est la liberté, et à quel point faut-il sans cesse le marteler, l’art c’est la vie.


Titre Original: DEUTSCHSTUNDE
 

Réalisé par: Christian Schwochow

Casting : Ulrich Noethen, Tobias Moretti, Levi Eisenblätter…

Genre: Drame, Historique

Date de sortie en VOD: 31 Mars 2022

Distribué par: Wild Side Video

TRÈS BIEN





 

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