Critiques Cinéma

L’HISTOIRE DE MA FEMME (Critique)

 


 SYNOPSIS: Jakob est capitaine au long cours. Un jour, il fait un pari avec un ami dans un café : il épousera la première femme qui en franchira le seuil. C’est alors qu’entre Lizzy…

L’histoire de ma femme, c’est d’abord un livre. Roman de Milan Füst, publié en 1958. Ildiko Enyedi l’adapte ici dans un film fleuve de 2H49. La cinéaste hongroise aux 32 ans de carrière, a notamment été récompensée en 1989 de la caméra d’or à Cannes en 1989 pour Mon XXème siècle (1990) et l’Ours d’or à Berlin en 2017 pour Corps et âme. Des œuvres majeures où déjà, elle évoquait une forme de sensualité féminine mystérieuse et du romantisme très suggéré. La réalisatrice définit ainsi L’histoire de ma femme : « C’est un film sur la condition humaine, qui montre comment la vie nous glisse entre nos doigts quand nous voulons la contrôler ». Notons d’ailleurs que pour la première fois, elle n’est pas à l’origine d’un scénario, vu que l’œuvre est une adaptation. Le film est d’ailleurs chapitré, afin peut-être de moins nous perdre, dans une narration multiple. Jakob va devoir assumer pendant les presque trois heures de film son choix tout en inconscience de se marier avec celle qui franchira en premier le seuil. Et d’emblée, dans leur rencontre, face à cette folle audace, Lizzy va faire mieux mieux que jouer le jeu. A peine surprise, pleine de malice et de mystère, elle va déjà complètement le décontenancer. Sa beauté et son espièglerie sont immédiatement incandescentes et font chavirer l’ours des mers qu’est Jakob. Il est bien sur question du poids du patriarcat sur l’existence des femmes et les entraves à la liberté qui vont avec. Il y a évidemment une résonance avec ce qui perdure tant encore aujourd’hui.

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Ce thème est bien sûr au centre du film, mais permet surtout de montrer, de disséquer les affres de la folie amoureuse. Car si le personnage de Jakob est un emblème des hommes du début du XXème siècle, dans les valeurs qui lui ont été transmises ; Il n’en demeure pas moins que son personnage n’est ni caricatural, ni binaire. On sent en lui comme une lutte interne pour mieux comprendre ce qui anime Lizzy et ainsi mieux l’aimer. La réalisatrice ne dit d’ailleurs pas autre chose. Elle fait le rapprochement entre son triste héros et « Ces hommes qui ont reçu des valeurs et qui sont désormais perplexes, déstabilisés, plein de bonne volonté pour changer, mais n’ont aucune idée de comment s’y prendre et ce qu’ils doivent modifier en eux ». C’est en effet une sorte de carte du tendre, qui va en permanence justement contourner les facilités et qui assume de montrer au plus près la complexité de la relation amoureuse. Un sujet complètement intemporel tant la résonance est détonante sur les enjeux de pouvoir dans un couple. Tout le registre de la folie amoureuse est ici pleinement disséqué, entre une jalousie pathologique, des questionnements sans fin, la volonté de maîtrise, la violence suspendue. La performance de L’histoire de ma femme est de ne jamais tomber dans un démonstratif excessif, mais de garder un ton infiniment gracieux pour conter pourtant ce qui s’apparente à un terrible drame. Mais c’est aussi un des pièges de cette œuvre, qui, si elle est délicatement filmée s’étire quand même un peu. Car les ellipses qui sont certes charmantes dans ce culte du non-dit, nous perdent parfois et nuisent à un ensemble, qui malgré son raffinement aurait gagné en concret. On en sort finalement assez partagés entre la finesse de ne pas trop en dire et la frustration de pas en voir davantage. Chacun choisira son camp.


La photographie est somptueuse et incarne pleinement dans des lueurs parfois crépusculaires, l’ambiguïté d’une femme et d’un homme, qui se mentent, se trompent et se perdent… Ce qui correspond finalement totalement à la volonté de la réalisatrice d’utiliser l’image comme un outil dramaturgique. Pour donner une indication sur la performance technique dont il est question ici, il s’agit du même chef opérateur que pour la série Euphoria, dont globalement tout le monde salue la qualité folle de la photo. Pour un film, sur entre autres un triangle amoureux qui prend une place massive à l’écran, les acteurs se doivent évidemment d’être au diapason… Clairement, ici, pour chacun à sa façon et dans son rôle, c’est le cas… Gijs Naber, acteur de théâtre, est au Pays Bas son pays d’origine, très célèbre et reconnu. Il incarne à la perfection cet Ours des mers, bousculé, balloté et en crise intérieur profonde. Avec une virtuosité évidente, il vit en même temps que son personnage toutes les turbulences et nuances d’un rôle fort et exigent. Louis Garrel, toujours aussi subtil et impeccable dans un rôle qui ne prend pas toute la lumière, démontre si besoin était encore, toute l’étendue d’un talent que la réalisatrice avait d’emblée choisit pour le rôle de Dedin, ce qui est tout sauf un hasard.


Léa Seydoux est à la fois diablement lumineuse et tellement obscure. Dès sa première apparition, elle nous bouleverse par la finesse qu’elle apporte au personnage de Lizzy. Le costume d’époque valorise encore plus ce charme tout Français, pour un rôle qui ne pourra que compter aussi bien pour elle que pour notre cinéma. Le magnétisme de son couple avec Jakob et leur incroyable violence à l’écran est totale. Gijs Naber dira d’ailleurs que lui et l’actrice étaient tous deux en larmes à la fin du tournage. Au final, L’histoire de ma femme est un film complexe, métaphorique et paradoxal, comme une fresque certes, toute en longueur, mais qui vaut quand même largement le détour, si l’on accepte de se perdre et d’intérioriser un maximum. Il reste un esthétisme fou et une grâce omniprésente dans ce film, qui demeure une infinie et terrifiante ode amoureuse et c’est quand même ce qui guide le monde non ?

 

Titre Original: A FELESEGEM TORTENETE
 

Réalisé par: Ildiko Enyedi

Casting : Léa Seydoux, Gijs Naber, Louis Garrel …

Genre: Drame, Romance

Date de sortie : 16 Mars 2022

Distribué par: Pyramide Distribution

TRÈS BIEN

 

 

 

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