Critiques Cinéma

A PLEIN TEMPS (Critique)

SYNOPSIS: Julie se démène seule pour élever ses deux enfants à la campagne et garder son travail dans un palace parisien. Quand elle obtient enfin un entretien pour un poste correspondant à ses aspirations, une grève générale éclate, paralysant les transports. C’est tout le fragile équilibre de Julie qui vacille. Elle va alors se lancer dans une course effrénée, au risque de sombrer. 

Eric Gravel a commencé à écrire son film avant les gilets jaunes, mais a tiré une expérience personnelle notamment des grèves de 1995 où il fut marqué par la solidarité dans l’adversité. Il y inclura finalement l’ambiance plus violente du mouvement social de la fin 2020 au beau milieu de la construction narrative de A plein temps. Gravel dit qu’il aime bien être surpris au cinéma. Le film passe comme un souffle haletant, nerveux et tendu, et effectivement, sur le fond comme la forme, il cherche à nous décontenancer et y parvient à la perfection. A plein temps est son deuxième long métrage. Dans le premier, Crash test Aglaé (2017), il nous parle déjà d’une obstination, elle pour le coup un peu absurde, d’une femme pour son travail, et tout ce qu’elle est prête à déployer pour tenter de le conserver. À plein temps a obtenu les prix du Meilleur Réalisateur et de la Meilleure Actrice pour Laure Calamy dans la section Orizzonti à la Mostra de Venise 2021. Le film est comme un « thriller du quotidien », où nous est montré au-delà d’une mère courage, un personnage héroïque, qui est un hommage à tous ces anonymes des transports, dont on se demande parfois qui ils sont, ce qu’ils font, et pour qui on pourrait se plaire à leur inventer des vies. Pour ce qui est de Julie, dans A plein temps, elle est femme, salariée, cheffe, mère, séparée, ex, elle est vous, elle est moi, elle est tout à la fois, et elle est finalement formidablement humaine. Laure Calamy, notre « Batwoman » à nous… Super-héroïne du quotidien… Ce qui est aussi terriblement brutal dans le film est incarné par ses combats incessants. Elle doit faire ses preuves en permanence. Au boulot, l’actuel et le potentiel futur, avec ses enfants, sa nounou, à la caisse des magasins. Le décalage avec la violence ordinaire de ce qu’elle vit et la façon dont elle se doit de donner le change est saisissant.



C’est aussi bien sûr un drame profondément social, pour quiconque a vécu cette angoisse à cette caisse du magasin de savoir si la carte passera ou pas. Être du bon ou du mauvais côté de la barrière. Le suspense est partout dans A plein temps. La violence intérieure de Julie fait écho à une violence sociale inouïe en fait très induite avec la prégnance de cette radio anxiogène où l’on devine la montée en puissance de la souffrance organique d’une société économique à bout de souffle. Julie court sans arrêt, à pied, en train en voiture dans des covoiturages incertains. Elle court pour son travail, contre le retard sanctionné, quand ceux qui font grève de leur travail entravent précisément sa course. Mais sans jamais que Julie ne les juge. Au contraire, elle dit à un moment qu’elle partagerait volontiers leur combat. Le film, très intelligent également dans ce qu’il ne dit pas, ne choisit jamais la facilité. Si le film est un souffle, c’est aussi un acharnement, une détermination, sans quasiment jamais « péter les plombs », face à une accumulation d’adversités. On sent Julie prête à basculer parfois, tant on vit la tension permanente avec elle. Un peu à l’image de Michael Douglas dans le très fort Chute libre (1993) …  qui lui se radicalise car dans son pétage de câble, il prend les armes et mitraille à tout va, tout ce qui bouge ou presque.


En ce qui concerne Julie, il y a cette formidable obstination également pour ses enfants, de les tenir à l’écart de la furia parisienne, qu’elle se prend de plein fouet au quotidien. Eric Gravel filme Julie dans Paris en usant de longues focales et avec une juxtaposition de plans qui rendent la capitale comme hostile, comme si Julie y menait en effet un combat quotidien très violent. Il est ici de ce combat ordinaire, qui se joue pour des millions d’entre nous à l’aube, avec des vies que l’on avait rêvées autrement. Un rythme effréné est en jeu, entre les enfants, les transports et le travail, on ne pense plus, on fait. Comme la fin de la créativité, comme un feu qui s’éteint un peu plus tous les jours, et une matière grise qui s’évapore dans les pares brises… Il y a une mise en scène très profonde et astucieuse avec la prédominance tout au long du film de musiques électroniques des années 70, qui contribuent avec puissance à la tension permanente. La vitesse et les effets visuels inhérents, l’image parfois saccadée, ces mélodies lancinantes, l’omniprésence à l’écran de Laure Calamy font partie intégrante d’une subtile mise en images qui donne cet effet attendu d’étouffement. Cette forme, et le fait que pas un plan ne se déroule sans la présence de Julie génère une empathie certaine pour le personnage. On court avec elle, on s’exaspère, on y croit, on est en fait tout le temps avec elle. A plein temps, c’est un shoot enivrant et délicieux à Laure Calamy.


Son Interprétation est inoubliable, elle prend tout l’espace et incarne avec engagement et convictions une Julie pour laquelle on sent de la part de l’actrice une évidente admiration. Sa prestation solaire est à l’image de sa trajectoire actuelle, dans des choix forts, elle est partout, brillante, comptera de plus en plus et on en redemande. A plein temps passe le temps d’une respiration et se dénote par sa forte pertinence à dire tant de choses en peu de temps et sans verbiage ni superflu. Beaucoup est suggéré, dans ce combat poignant et tellement authentique d’un portrait contemporain d’une femme aujourd’hui. C’est brillant, brutal et intelligent, courrez et ne soyez pas en retard pour ce rendez-vous de cinéma à ne pas manquer…

Titre Original: A PLEIN TEMPS

Réalisé par: Eric Gravel

Casting : Laure Calamy, Anne Suarez, Geneviève Mnich…

Genre: Drame

Sortie le: 16 mars 2022

Distribué par: Haut et Court

EXCELLENT

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