Critiques Cinéma

LES MEILLEURES (Critique)

SYNOPSIS: Sur un mur de mon quartier, on a tagué : Le premier qui tombe amoureux a perdu. C’est vrai. Parce qu’après, tout le monde parle sur toi et t’es à la merci. J’ai perdu. Je suis amoureuse d’une fille, je ne sais pas quoi faire… 

« Il y a beaucoup de moi dans ce film-là » a pu dire à plusieurs reprises Marion Desseigne-Ravel, la réalisatrice, à propos de son premier long métrage, Les meilleures. En effet, elle évoque son passé de bénévole aide aux devoirs dans le quartier de la goutte d’or, et les premiers questionnements personnels intimes qui la tiraillent. Elle dit même : « Le film que j’aurai eu besoin de voir à 14 ans ». Elle vient ainsi nous parler de son envie de créer des modèles et des références pour les jeunes filles (mais aussi les jeunes garçons) qui notamment doutent, au sujet de leurs premiers émois, de leur approche de la sexualité, surtout si celle-ci ne viendrait pas s’inscrire dans une « norme ». Ce sujet est tout sauf réglé au regard de ce que nous raconte la réalisatrice sur certaines difficultés qui ont émaillé le tournage. En effet, pour caster par exemple la sœur de Nedjma, la complexité fut partout car beaucoup de parents de jeunes filles de 14 ans ne voulaient pas que leur progéniture joue la sœur d’une lesbienne !!! Rien que le sœur… Cet exemple que l’on pourrait démultiplier dans moults témoignages du quotidien vient justement démontrer la nécessité de ce type de cinéma. Il s’agit en fait d’un militantisme dans le militantisme, car même au sein du cinéma vérité, qui s’affine de plus en plus dans sa créativité, l’hétéronormativité est prégnante et massive.

 

Dans Les meilleures, Marion Desseigne-Ravel a voulu jouer avec des sentiers narratifs un peu balisés, tout en évitant le stéréotype. On peut en effet y trouver beaucoup de West Side Story (1961), sur la dramaturgie de l’impossibilité d’aimer ce qui est censé faire rivalité.  La force est qu’ici, il s’agit comme d’une double entrave avec l’homosexualité qui vient aux yeux des autres et d’une morale parfois religieuse, parfois culturelle, souvent inepte, mais en tous les cas encore très ancrée, complexifiant d’autant plus leur amour naissant. A West Side Story, vient donc en quelque sorte s’ajouter Le secret de Brokeback Mountain (2005). Les époques, les pays, les contextes diffèrent mais le ressort de l’impossibilité est le même, s’inscrivant avec un malheureux systématique dans le regard de l’autre qui vous rend sale et hors du modèle dominant. Nos deux héroïnes au cœur d’un quartier parisien où des codes absurdes pseudos viriles font loi, vont donc devoir s’aimer sur les toits, à l’abri des regards. Pourtant le début de l’histoire de Nedjma et Zina embrasse les codes classiques du caractère incandescent et sismique d’une rencontre amoureuse. Leur ambigüité initiale d’emblée très sensuelle et corporelle est assez fascinante. C’est immédiatement un duo, un couple, un embrasement. Il y a les frôlements, les gênes, les respirations, et une forme de retenue qui s’abandonne progressivement. Les regards de Nedjma et Zina évoquent avec pudeur et authenticité leur propre incompréhension de ce désir incompressible et ce besoin physique de l’autre dans son insolente beauté. Dont on sait très vite à quel point il va être incompris et d’une urgence brulante et brillante. L’incandescence va devenir indécence aux yeux des autres…


Cet amour naissant dans sa pureté originelle et sa candeur étouffée va venir se fracasser à la violence bétonnée de nos urbanités désaffiliées. Alors, un amour homosexuel lesbien dans cette aridité de cœur va venir comme violer la violence. D’ailleurs, au-delà de la dureté parfois inhérente à la vie dans ces grands ensembles urbains, ils sont aussi le prétexte de donner à voir une forme de poésie contemporaine. La caméra capte avec force dans ses plans séquences certaines images vertigineuses avec une élégance certaine. La mise en scène et le récit narratif, déjà brillamment écrites en sont de fait renforcés. Nedjma va tenter de garder la face publiquement, et sur la vie parallèle insipide et débilitante des réseaux. On frappe en public, on aime en privé. Quand la violence est normée et que l’amour est criminel. Ces codes sont désespérants de médiocrité ordinaire et sont parfaitement relayés dans Les meilleures. Comme des touts petits qui se cacheraient dans les bois pour un bisou volé de « namoureux » interdits, ici on fait l’amour en haut des tours… Et on aime quand elles s’aiment. Sauf que nous ne sommes pas dans La vie d’Adèle (2013), dans une découverte homosexuelle où le plus dur ne sera pas cette appropriation de soi, mais la confrontation des autres. L’autre dans son refus décérébré de l’altérité. Ce refus est montré ici comme mué par une haine grégaire instinctive et irréfléchie. Le « PD sexuel » de la cour d’école des années 80 n’est en fait pas si loin… Nedjma se retrouve cantonnée à un jeu de rôle débilitant, comme une assignation. Qui dans le film provient d’une sphère maghrébine, mais par extrapolation, les prières de rue dans les manifs anti mariages pour tous en 2013 étaient issues de la sphère intégriste d’un autre camp. La bêtise crasse n’a pas d’origine, c’est aussi ce que nous dit Les meilleures.


Quand Nedjma est insultée de vice par les autres, ils ne font finalement que reprendre cette députée qui à l’époque des débats susnommés avaient comparé l’homosexualité à la zoophilie… La classe sociale ne détermine pas le niveau d’ignominie ignare… C’est ici pleinement illustré dans le film, avec ces autres qui sont même incapables de nommer ce qui n’entre pas dans une quelconque forme de perspective pour eux. C’est un ancrage façon degré zéro d’une pensée élaborée. Comme un instinct animal formaté pour envisager la binarité d’un schéma. Dans le film, leur haine est bavarde, baveuse et hasardeuse. En continuant à filer la métaphore shakespearienne, Juliette et Juliette sont comme entourées de Montaigu et de Capulet à chaque hall d’immeubles… L’histoire du monde se rejoue sempiternellement devant nous. C’est dramatiquement pathétique pour la nature inhumaine, mais universel pour le film. L’isolement de Nedjma devient bouleversant et l’on partage avec elle et Zina la même frustration d’une forme d’interruption contrainte. Elles n’auront peut-être pas le droit au bordel amoureux si délicieux. Lina El Arabi et Esther Bernet-Rollande qui jouent respectivement Nedjma et Zina sont authentiques à souhait et dans un jeu tout en nuances entre violences à la ville et amours sur les toits, n’ont pas fini de faire parler d’elles et tant mieux. Laetitia Kerfa, la rappeuse de l’excellente série Validé saison 2 (2021) fait ici une solide apparition, et viendra sur la fin nous surprendre… Les meilleures, grande histoire d’amour entravée, qui s’inscrit dans une lignée talentueuse de nombreux pairs en la matière. Cette histoire pop et contemporaine, face à des haineux comptants pour rien est percutante et prenante pour un cinéma d’utilité publique qu’il est bon de soutenir, pour la force de son combat, mais aussi pour le simple plaisir cinéphile.

Titre Original: LES MEILLEURES

Réalisé par: Marion Desseigne-Ravel

Casting : Lina El Arabi, Esther Bernet-Rollande, Mahia Zrouki …

Genre: Drame, Romance

Sortie le: 09 mars 2022

Distribué par: Le Pacte

EXCELLENT

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