Critiques Cinéma

GOLIATH (Critique)

SYNOPSIS: France, professeure de sport le jour, ouvrière la nuit, milite activement contre l’usage des pesticides. Patrick, obscur et solitaire avocat parisien, est spécialiste en droit environnemental. Mathias, lobbyiste brillant et homme pressé, défend les intérêts d’un géant de l’agrochimie. Suite à l’acte radical d’une anonyme, ces trois destins, qui n’auraient jamais dû se croiser, vont se bousculer, s’entrechoquer et s’embraser. 

Goliath ou la mythologie de la victoire du faible face au puissant, de la justice contre l’infamie, est une source intarissable particulièrement inspirante en matière imaginative et redoutablement contemporaine dans une époque si troublée par des fractures incessantes, qu’elles soient sociales, environnementales, éthiques et tant d’autres encore. Elles s’inscrivent pleinement dans la filmographie de Frédéric Tellier, le réalisateur de Goliath. Notamment dans la question de l’engagement de héros anonymes au service d’une cause qui forcément les dépasse. Il en est limpidement question dans L’Affaire SK1 (2015), Sauver ou périr (2018). Les robins des pauvres (2010) téléfilm du même réalisateur vient mettre en relief ce qui se pressentait dans la construction idéologique de Frédéric Tellier et qui éclate au grand jour dans Goliath, à savoir une aversion pour l’écrasement d’une classe dominante sur des populations asservies, mais de plus en plus conscientes et possiblement révoltées. Pour l’incarnation cinématographique des multiples messages que Frédéric Tellier veut faire passer, Pierre Niney est un peu sa muse avec qui il a déjà collaboré et qu’il se plaît à magnifier avec son matériel filmique. Il l’aime autant que nous et sûrement plus encore, ça tombe plutôt bien. Dans cette histoire « inspirée de faits réels », qui nous parle entre autres de prime abord de lutte contre l’agrochimie, promoteur de l’usage de pesticides, Goliath nous entraîne dans une immersive plongée au cœur de différents microcosmes qui n’en sont pas, comme autant de classes sociales devenues antinomiques surtout idéologiquement, tant elles sont mues par des utopies contraires.


A cet égard la mise en scène est d’une redoutable habileté, tant nous sommes baladés d’un univers à l’autre, avec un art de la transition prégnant, passant du champagne à flots, dans un raffinement feutré tout en hypocrisie cannibalisée de Mathias (Pierre Niney) et consorts, à une ambiance bières de bons marchés, saucisses merguez façon barbecue syndical avec France (Emmanuelle Bercot) et ses « camarades ». Au milieu du gué, Patrick (Gilles Lellouche) classe moyenne déclinante, à l’image de son cabinet d’avocat dont les comptes sont dans le rouge, et d’une vie sombrement désabusée et dissolue, côtoie les un-e-s et les autres, qui eux ne se croisent par contre presque jamais, se livrant pourtant une lutte réellement à mort… Il est ainsi confronté à l’engagement total allant jusqu’au suicide ou l’embastillement d’un monde agricole devenant activiste ; Mais aussi le cynisme fou de l’ogre capitaliste, pour qui seul le profit est une fin en soi. Cette permanente « non rencontre  » dont Gilles Lellouche est le témoin constant le consume et l’épuise. Au-delà de l’ode environnementaliste et d’une approche sociologiste poussée aux extrêmes, il ne faut pas oublier que Goliath est un remarquable film de cinéma aux multiples inspirations codifiées sur certes le pot de terre contre celui de fer, mais qui reprend aussi en parallèle les lois esthétiques et haletantes d’un thriller comme le cinéma français promeut avec de plus en plus de talent. Les sources d’inspiration demeurant pour le moment outre atlantique, tant on imagine et il s’en revendique, que Frédéric Tellier a pu s’inspirer entre autres de l’anthologique Révélations (2000) de Michael Mann, ou encore de Dark Waters  (2020) de Todd Haynes.

Il y a notamment cette scène où probablement sans qu’il ne s’en rende même compte, Frédéric Tellier s’inspire d’Oliver Stone dans JFK. Le moment où dans une accumulation captivante et dans un souffle ininterrompu, Donald Sutherland souffle à l’oreille de Jim Garrison (Kevin Costner) l’ampleur du complot planétaire et les dangers pour celles et ceux qui viendraient à briser le silence. Ce qui se traduit ici par, véritablement filmées en plan fixe, la bouche du merveilleux Jacques Perrin, jouant ici le scientifique « insider » et l’oreille déconcertée et vacillante de Gilles Lellouche. Une scène où l’on retient sa respiration, empreint par la sidération de révélations finalement existentielles. Tout au long du film, se déroule un incroyable jeu de de contrastes avec une technicité toute filmique sur les couleurs, très souvent le sombre pour montrer le désespoir des gens de peu, alternant avec une luminosité sciemment excessive lors des scènes illustrant le gavage vorace des lobbystes incarnant la classe dominante. Ces mises en scènes viennent alimenter presque subliminalement les contrastes sociologiques entre les protagonistes. Un autre jeu manifeste de lumières se décline à travers des flous derrière les personnages principaux afin d’appuyer leur force d’incarnation. Il y a comme une multiplicité de plans qui permettent cette appropriation, l’empathie ou même la non empathie pour le lobbyste dans sa calme et douce obscénité. Ce n’est pas totalement un hasard, si on évoque cette force photographique en se remémorant que Frédéric Tellier a été directeur artistique et assistant réalisateur d’Olivier Marchal pour 36 Quai des orfèvres (2004). Il est ici question bien sûr d’un film militant, d’un cinéma populaire et politique, mais aussi esthétique. Qui heureusement n’est jamais cliché malgré la binarité intrinsèque à l’histoire. Les écueils manichéens auraient cependant été faciles, mais l’humanité du pourtant atroce Pierre Niney (dans le film bien sur !!) vient contrebalancer ce qui aurait été trop cousu de fil blanc, à savoir que cette fois ci, le monde de la finance a un visage… Et même une femme, des enfants, c’est un bon jeune daron, un voisin sympa, un homme raffiné et doux, le meilleur pote idéalisé. Encore du contraste et de la riche nuance.



Il est également montré avec force la manipulation aussi élémentaire que puissante des lobbies, avec cette stratégie mortifère terriblement banale et ancrée, de dresser les uns contre les autres (villes contre champs, urbains contre périphérie), en nourrissant des instincts grégaires, à grand renfort de simplification pour éviter que le grand public regarde le cœur du sujet en lui offrant des hochets débilitants d’opposition stérile, pendant que l’ogre s’engraisse. Un mécanisme vu notamment dans la série Squid Game (2021), où les décideurs cachés, de surcroît masqués se gavent dans une orgie gargantuesque de mets délicats, pendant que des faux ennemis manipulés, s’entretuent dans tous les sens du terme. Anthropologie d’une bataille culturelle cruellement perdue par pourtant les plus nombreux. La complicité entre le réalisateur et ses acteurs irradie l’écran. Pierre Niney, héros national d’un cinéma en quête iconique, est étincelant dans ce contre-emploi et le cynisme teinté de cette bienveillance feinte est comme portée sur lui, Gilles Lellouche dans une partition plus conventionnelle certes, mais éminemment convaincante d’un désespoir induit, Emmanuelle Bercot, avec cette rage animale est bouleversante qui peut vous tirer les larmes sans honte, tant notamment dans une scène finale, elle magnétise tout… (mais chut…). Comment ne pas évoquer la puissance des seconds rôles qui n’en sont pas… Le prodigieux acteur total qu’est Jacques Perrin, et les talents confirmés ou naissant ou les deux, et tant d’autres sincères flatteries qu’il faudrait écrire sur Chloé Stefani, Marie Gillain et Laurent Stocker. Goliath foisonne, ruisselle, densifie, sans être abusivement fourre-tout pour autant, ce qui est précisément jouissif quoique complexe, tant de multiples thématiques y sont abordées. Le tour de force de Frédéric Tellier est que dans un objet filmique aux contraintes forcément scénaristiques et temporelles, il réussit à livrer une œuvre moderne avec un souffle romanesque évident aux saisissants contrastes, qui bouleverse souvent, nous transporte tout le temps et nous fait incontestablement grandir. Goliath, malgré la violence de la lutte filmée est porteur d’un invincible espoir pour le cinéma français certes, mais aussi pour le monde, et quand la culture porte et transcende, c’est donc que le pari est pleinement réussi.

Titre Original: GOLIATH

Réalisé par: Frédéric Tellier

Casting : Gilles Lellouche, Pierre Niney, Emmanuelle Bercot…

Genre: Drame, Thriller

Sortie le: 09 mars 2022

Distribué par: StudioCanal

EXCELLENT

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