Critiques Cinéma

ONODA 10000 NUITS DANS LA JUNGLE (Critique)

SYNOPSIS: Fin 1944. Le Japon est en train de perdre la guerre. Sur ordre du mystérieux Major Taniguchi, le jeune Hiroo Onoda est envoyé sur une île des Philippines juste avant le débarquement américain. La poignée de soldats qu’il entraîne dans la jungle découvre bientôt la doctrine inconnue qui va les lier à cet homme : la Guerre Secrète. Pour l’Empire, la guerre est sur le point de finir. Pour Onoda, elle s’achèvera 10 000 nuits plus tard

Il s’agit ici « seulement » du deuxième long métrage d’Arthur Harari, après avoir réalisé Diamant noir où déjà l’épaisseur de sa créativité est manifeste. « Seulement » son deuxième au regard de la densité scénaristique absolue déployée par le jeune cinéaste dans ce film de 2H45 qui se déroule sur une île des Philippines et est tourné en Japonais. Il ne faut cependant surtout pas partir en courant car si le début est un peu âpre dans son installation, les trois-quart qui suivent sont dantesques. A mesure que le film avance et qu’Onoda est isolé, l’intériorité s’installe et vient bouleverser de plus en plus le spectateur. Arthur Harari, sans être outrancièrement nostalgique est passionné des questions de temporalité. A cet égard, son cinéma s’inspire entre autres du réalisateur japonais Kenji Mizoguchi, qui au-delà du cinéaste de génie est considéré comme « le grand poète du peuple et de ses souffrances dans le japon médiéval ». La célébration naturaliste du décor est une constante dans le cinéma de Mizoguchi, et qui se retrouve indubitablement dans la façon de filmer d’Arthur Harari. Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, nommé 4 fois aux Césars dont une pour le meilleur film, est bien en décalage total avec l’univers habituel du cinéma Français. Une sorte d’OVNI absolu, complètement délirant, car nous sommes embarqués dans une odyssée qui en quelque sorte n’existe pas. C’est en effet le premier film de guerre qui est un film de non guerre… Il n’y aucune comparaison possible avec les grandes fresques guerrières qui pourraient à toute vitesse nous venir à l’esprit. A choisir, pour en relater l’état d’esprit, l’on pourrait dire qu’il ressemble davantage à Seul au monde (2001) qu’à Platoon (1987).



Tiré d’une « histoire vraie », devant Onoda, le spectateur va devenir le témoin privilégié de la paranoïa du jeune soldat qui s’installe progressivement, y compris quand il reste encore une poignée de camarades avec lui. Jusqu’à ce que l’on comprenne en effet qu’Onoda assume pleinement de mener une « guerre secrète, et qu’il a même était formé pour la chose… Dans ces premiers moments, où l’on perçoit le drame de l’intime qui se joue pour Onoda, apparaît le charisme du leader, qui même s’il dit n’importe quoi, si la forme y est en matière de convictions, pourra convaincre les esprits les plus faibles et fragiles. Il parviendra à faire illusion quelques temps auprès de ses hommes. Mais, affamés, les silhouettes et démarches d’Onoda et de ses soldats deviennent « zombiesques ». A part lui qui demeure dans sa folie totale, tant la formation qu’il a connu a été « lobotomisante », autant ses compagnons, qui évidemment s’amoindrissent au fil du délire d’Onada, semblent comprendre assez vite que cette guerre n’existe pas. Simplement, c’est une résignation poignante, un désespoir ancré qui fait qu’être ici avec ce fou, ou ailleurs seul… Finalement peu importe… La façon dont son dernier compagnon le regarde à un moment où il pourrait rendre les armes est une des multiples pépites que vous pourrez retenir en fonction de votre sensibilité. Cette sorte de supplique dans le regard implorant est pour le moins bouleversante… Car oui, sans trop en dire, il y a dans Onada des grandes scènes de cinéma romanesque… On peut également y trouver une forme de dénonciation au travers de cette guerre fantôme, qui vient nous dire qu’elles le sont toutes en somme. Alors, les morts en moins évidemment, mais le message demeure le même, à savoir un objet de futilité dans l’option sacrificielle de prendre son arme pour tuer l’ennemi, qui en face n’est finalement qu’un hologramme désespéré.


Fresque onirique et poétique dans cette folle obstination au gré des moussons, des contemplations multiples d’Onada, percutantes mais jamais superflues ou qui s’étireraient en longueur, qui en fait un film finalement sur le dénuement et le naturalisme, dans son exclusion du monde et des hommes. La lumière et les couleurs viennent surajouter à l’esthétisme des décors naturels sublimement captés par la caméra d’Arthur Harari. Les délires géo politiques paranoïdes d’Onoda avec sa carte, ses plans, les messages cachés, font exister sa thèse de justification de la guerre, donc sa raison d’être à lui. Ces délires sont une incroyable et spectaculaire allégorie des hystériques égarements des actuels théoriciens du complot. Onoda n’a pourtant pas de compte Twitter… Il n’est pas non plus affecté par la pensée Sartrienne de l’enfer que sont les autres, au regard de son isolement ; Mais ce qui compte ici est la démonstration intérieure qu’au-delà des époques et des contextes, le ressort haineux provient d’une auto persuasion, qui n’est qu’un mécanisme primal fondée sur la peur… Une leçon bien utile dans la période en vérité, pour méditer sur ce qui justifie les haines qui se déversent sans cesse… Comme une assertion psychanalytique que la haine de l’autre provient principalement d’une haine… de soi… En cet aspect, Onada touche à l’universel et parfois même au sublime.  L’on s’y attend certes, mais quand même 10 000 nuits… ben… c’est beaucoup !! mais il y a comme du spectaculaire à contempler le vieillissement d’Onoda qui contraste avec la constance des éléments, la terre, la pluie, la mer… C’est ici que se joue la fable naturaliste, sur le dérisoire qu’est l’humain face à l’infiniment grand.


La mise en scène est d’une grande maîtrise, car il tient ses 2h45 en jouant forcément sur un certain nombre de longueurs, mais accompagné de nombreux rebondissements qui au regard de la platitude de l’existence d’Onada deviennent forcément très spectaculaires, même si certains le sont véritablement quand même. Mais ce qui est intéressant est que cette torpeur est assumée ; Onada est resté 10 000 nuits dans sa guerre imaginaire… Pour que le spectateur partage pleinement l’expérience, et c’est bien l’objet du film, il lui faut aussi cette sensation d’épuisement parfois, mais sans ennui ; Là est le tour de force.  Onoda finit par se confondre avec la nature… Sait-il encore même qu’il est véritablement humain ? … Le jeu immersif aussi bien de Yûya Endô et Kanji Tsuda qui incarnent respectivement Onoda en jeune soldat fou de guerre imaginaire, et un Onoda vieilli dans une même folie, mais davantage introspective, va les hanter sans doute bien longtemps et nous avec… Leur engagement est total et ils sont éblouissants d’effroi… Sans crier au génie, c’est un film qui laisse des traces, ce qui est toujours un peu le cas pour une histoire sur la folie… Du moins pour celles et ceux qui auront eu accès à l’ensemble de la dimension narrative, ce qui, il faut le reconnaître n’est pas forcément une évidence, y compris car cette première partie du film avec l’installation et la pose de l’intrigue est par moment au bord du trop-plein de conceptualisme. Onoda 10 000 nuits dans la jungle est un film à l’image du sujet qu’il traite, complétement fou… Mais quel talent, quelle puissance romanesque, quelle façon de faire du cinéma… Si Onoda s’est au bas mot perdu pendant ces 10 000 nuits, vous gagnerez 2H45 de bonheur en tentant le pari Onada..

 

Titre Original: ONODA

Réalisé par: Arthur Harari

Casting : Yûya Endô, Kanji Tsuda, Yuya Matsuura…

Genre: Drame, Guerre, Historique

Sortie le: 21 juillet 2021

Distribué par: Le Pacte

EXCELLENT

 

 

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