La fidélité

LA FIDÉLITÉ – JOHN CARPENTER / KURT RUSSELL

BIENVENUE PARMI LES HUMAINS




Ces deux-là ont impacté les cœurs et les rétines de la plupart des cinéphiles bercée par le ciné US des années 80. A la fin des années 70, la carrière du réalisateur John Carpenter croise la route du comédien Kurt Russell. Travailleurs acharnés l’un et l’autre, ils accrochent humainement et professionnellement. Ils vont très vite sourire de leurs divergences (politique notamment) et s’accorder sur l’essentiel : un refus du compromis et l’envie de faire des films qui leur ressemblent. En plus de lier une profonde amitié, les deux hommes vont s’apporter mutuellement quelque chose qui va modifier leur parcours professionnel respectif. Ils ont, à ce jour, fait cinq films ensemble. Cinq films très différents mais qui décrivent, mieux que tout discours, ce qui les unit.

LE ROMAN D’ELVIS (1979)


Carpenter commence à être un réalisateur dont le nom circule dans l’industrie cinématographique. Il a fait un premier film cinéma remarquable et remarqué (Assaut) puis un film TV (Meurtre au 43ème étage) attestant de sa capacité à tourner vite et bien. Surtout, Carpenter vient de faire sensation avec un petit film tourné avec peu de moyens et beaucoup de brio, un film qui va impressionner et même révolutionner l’industrie du cinéma d’exploitation de cette époque : Halloween. Il a envie de sortir un peu du cinéma de genre, aborder une histoire plus axée sur des personnages. La proposition d’un « biopic  »sur Elvis Presley pour la TV tombe à point nommé. Ce Roman d’Elvis n’est pas à l’initiative de Carpenter et le réalisateur ne participe pas à son écriture, mais c’est un exercice et un défi que le cinéaste veut relever. Tourné en 33 jours (une prouesse quand on voit le nombre hallucinant de décors différents), le film est fait peu de temps après la mort du King et Carpenter choisit avec malice de se concentrer sur l’aspect intime de sa vie. Respectueux et admiratif, le film est surtout marquant par ses acteurs, et en premier lieu Kurt Russell. Le comédien était jusque là connu pour ses rôles dans des productions Disney (dont une série de films à succès où il incarne Dexter Riley, un jeune étudiant doté de pouvoirs extraordinaires différents à chaque film). Véritable enfant-star (il est amusant de noter que sa toute première apparition à l’écran était dans Blondes, brunes, rousses, film dont Elvis Presley était la vedette), Kurt a mis fin à sa collaboration avec Disney et le rôle d’Elvis est l’occasion de montrer quel autre comédien il peut être. Et il est absolument parfait. La diffusion TV du Roman d’Elvis est un triomphe, le film a même droit à une sortie cinéma à l’étranger dans une version tronquée. Carpenter montre un savoir-faire indéniable et Kurt Russell sort des rôles d’adolescents pour lesquels il était connu du public. Pour les deux hommes, Le roman d’Elvis est un pari gagné. Mais, au-delà de l’œuvre même, le film a permis leur rencontre et marque le début d’une collaboration qui va se poursuivre désormais sur grand écran.

NEW YORK 1997 (1981)



Après Fog, Carpenter doit honorer un second projet pour les producteurs d’Avco Embassy Pictures. Le projet initial, Philadelphia Experiment, est bloqué, Carpenter ne parvenant pas à boucler son scénario. Il propose alors à Avco un autre script, écrit plusieurs années auparavant, après l’affaire du Watergate. Ce projet, c’est New York 1997. Les producteurs jugeant le script trop sombre, Carpenter fait appel à un complice, Nick Castle, pour remanier le scénario et y injecter un peu d’humour. Le postulat est simple et d’une efficacité redoutable. Nous sommes dans un futur proche (1997 donc), l’île de Manhattan est devenue une immense prison coupée du reste de l’Amérique. C’est dans cet enfer sur terre que l’avion présidentiel (Air Force One) se crashe accidentellement. Le gouvernement sort alors de prison un criminel, ancien héros de guerre, et lui injecte une capsule qui va le détruire dans 24 heures s’il ne ramène pas le président disparu. Ainsi commence une course contre la montre dans un décor apocalyptique pour ce prisonnier répondant au nom de Snake Plissken. Le réalisateur voulait d’abord Eastwood pour jouer Snake. L’acteur est inatteignable. Charles Bronson ou encore Tommy Lee Jones seront envisagés avant que Carpenter impose Kurt Russell. Un pari risqué tant les producteurs ne voulaient pas d’un comédien au visage trop juvénile. Mais l’acteur se transforme physiquement, prend de la masse et laisse pousser barbe et cheveux. Il devient Snake Plissken. Loin du budget d’un blockbuster, le film multiplie les bonnes idées et montre un peu plus le talent de Carpenter et son équipe pour faire beaucoup avec peu. Avec ce rôle, Kurt Russell passe une étape. Il brille là où on ne l’attendait pas. Fini l’image lisse Disney, le comédien va se construire une carrière désormais axée sur des rôles plus adultes, virils et même devenir à sa manière une figure du cinéma d’action. New York 1997 est un véritable tremplin pour lui. Il faut dire que le personnage de Snake Plissken est formidable. Charismatique en diable, force tranquille, antisystème, cynique, désabusé et solitaire, Plissken c’est un peu Carpenter. Un antihéros auquel Kurt Russell donne une allure iconique (bandeau sur l’œil, tatouage de cobra sur l’abdomen, cheveux mi-longs) qui séduit immédiatement le public. A la fois film de SF et d’action, New York 1997 est un pur chef-d’œuvre, pièce maitresse d’un genre futuriste sociétal souvent copiée mais jamais égalée. Le film est un succès et demeure une référence.

THE THING (1982)


Le triomphe d’Halloween et le succès de New York 1997 ouvrent à John Carpenter les portes des studios hollywoodiens. Universal cherche à refaire une adaptation de la nouvelle de John W. Campbell, La chose (Who goes there ?) de 1938, après le film de Christian Niby, La chose d’un autre monde, datant de 1951. Le projet passe entre les mains de Tobe Hooper et de John Landis mais Universal a Carpenter dans sa ligne de mire, d’autant que ce dernier a clairement déclaré son amour pour le cinéma d’Howard Hawks (producteur et coréalisateur non crédité du film de Niby). D’ailleurs, dans Halloween, un écran de télévision diffuse La chose d’un autre monde. D’abord réticent à toucher à l’œuvre de son maitre, Carpenter accepte le projet à la lecture du script de Bill Lancaster, convaincu qu’il pourra faire un grand film d’horreur spectaculaire. Universal, lui, veut surfer sur la vague Alien qui vient de cartonner au box-office. The thing est une étape importante pour John Carpenter et son équipe. Ils font leur entrée dans le monde des studios avec un budget plus important à leur disposition. Un autre monde donc. L’action du film se situe en Antarctique, dans une base scientifique américaine, où nos protagonistes vont être confrontés à une créature humanoïde capable d’imiter toute forme de vie. Carpenter retrouve Kurt Russell, longue barbe, longs cheveux et prestation magnifique, bien qu’il ne soit pas son premier choix. Christopher Walken, Nick Nolte ou Jeff Bridges refusent le rôle et Carpenter contacte Russell car il sait que l’acteur est fiable et ne se plaindra pas des conditions difficiles de tournage. Et effectivement, le tournage s’avérera très éprouvant pour tout le monde. Les effets spéciaux, les maquillages de Rob Bottin (tous réalisés en plateau) sont stupéfiants et Carpenter réussit un film absolument terrifiant. Un sommet artistique dans la carrière du réalisateur mais aussi une grande blessure tant le film sera un échec à sa sortie. Rejeté par le public et par la majorité des critiques, The thing subit des attaques de par sa violence viscérale et son aspect dérangeant. Tout ce qui en fera un film culte des années plus tard. The thing connaitra une seconde vie grâce à la vidéo. Trop tard. L’échec du film a un véritable impact sur la carrière du cinéaste. Carpenter avouera lui-même plusieurs décennies plus tard qu’il a, par la suite, été obligé d’aller dans le sens des majors et que sa filmographie aurait été tout autre si The thing avait été reconnu à sa sortie comme il l’est aujourd’hui.

LES AVENTURES DE JACK BURTON DANS LES GRIFFES DU MANDARIN (1986)

jack burton affiche cliff and co

Milieu des années 80, Carpenter revient vers Russell avec un projet atypique, Les aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin. Carpenter a fait deux films de studio (Christine et Starman), deux films de commande qui ont bien fonctionné commercialement et qui lui permettent de regagner la confiance des majors après l’échec de The thing. Avant que Carpenter n’y soit attaché, le projet Jack Burton était un western. La Fox fait récrire le scénario pour actualiser son action, craignant un désintérêt massif du public pour un genre passé de mode. Le nouveau script, signé W.D. Richter, lorgne du côté du cinéma asiatique et propose un récit d’aventure contemporain. Jack Burton est un routier qui va aider son ami Wang Chi à sauver sa fiancée des griffes d’un puissant sorcier, en plein cœur de Chinatown. Avec Jack Burton, la Fox veut une sorte d’Indiana Jones, de Rambo… bref un héros qui fait recette. A croire que le studio n’a pas vraiment lu le scénario. Carpenter et Richter ont en réalité fabriqué un antihéros qui cumule les gaffes et se montre souvent ridicule. Et Kurt Russell est génial dans le rôle, joue à fond la carte de l’humour, rend son personnage, abruti et à côté de la plaque, terriblement attachant. Une preuve que l’acteur fait confiance à son réalisateur et n’a pas peur de jouer avec son image. Carpenter mêle action et effets spéciaux en s’inspirant volontairement du cinéma de Tsui Hark pour concocter un film foutraque irrésistible. Le cinéma hong-kongais n’étant pas à la mode à cette période, le public n’a pas les codes devant ce spectacle qui ne rassemblera pas les foules. Pire, le studio, ne croyant pas au résultat final, sabote la sortie du film. Carpenter et Russell garderont un gout très amer de cette décision de la Fox. Carpenter décide de s’éloigner des majors pour revenir à un cinéma plus indépendant. Tout comme The thing, Jack Burton aura une seconde vie grâce à la vidéo et sera redécouvert bien plus tard à sa juste valeur. Une preuve que le cinéma de Carpenter traverse formidablement bien le temps.

LOS ANGELES 2013 (1996)



Les dix ans écoulés depuis Jack Burton n’ont pas été vécu de la même manière par les deux hommes. Si Kurt Russell est resté en haut de l’affiche grâce à quelques succès tels que Tango et Cash, Backdraft, Tombstone ou encore Stargate, Carpenter, lui, a subi plusieurs revers en revenant vers les films de studio (Les aventures d’un homme invisible et Le village des damnés) qui ont été des échecs commerciaux en plus d’être des films de commande non désirés (mais bien foutus) par le réalisateur. Russell veut faire revenir Snake Plissken, le personnage de New York 1997, et la Paramount valide. Carpenter finit par céder à l’appel de son ami (et de l’argent) et va livrer une suite, chose qu’il avait toujours refusé pour n’importe lequel de ses films. Carpenter trahit-il ses principes ? Pas vraiment. Le scénario, écrit par Carpenter et Kurt Russell lui-même, ne joue pas la carte de la suite mais plus celle d’une sorte de remake. Les studios veulent que Carpenter refasse New York 1997 et bien c’est ce qu’il va faire. Nous ne sommes plus à New York mais à Los Angeles, mais pour le reste nous avons droit à une intrigue similaire. Paramount semble ne pas avoir mesuré et compris l’esprit du personnage de Plissken, un homme désabusé qui ne veut qu’être libre. S’il se retrouve dans des missions périlleuses, c’est sous la contrainte. A la fin, c’est toujours son cynisme et ses principes qui l’emportent aux dépens d’une quelconque morale bienpensante et politiquement correcte. Comme écrit auparavant, Plissken c’est Carpenter. Alors d’accord, le réalisateur fera cette « suite », et sera, en apparence, dans les clous de ce que la Paramount désire. Mais lorsque les producteurs verront le résultat final, ils vont pleurer. Los Angeles 2013 n’est pas le film d’action qui va en mettre plein la vue. Carpenter amène certaines scènes vers un mauvais goût assumé, semble se foutre de tout en faisant le portrait d’une Amérique puritaine et mercantile qu’il critique sans langue de bois. La politique, les révolutionnaires, la chirurgie esthétique, le cinéma, le sport, les riches, les autorités, la droite, la gauche… Tout le monde en prend pour son grade par le biais d’un Plissken plus désabusé que jamais. Pas la peine de préciser que le public boudera le film et que les producteurs ne rentreront pas dans leurs frais. Gros bide au box-office dont, cette fois, Russell et Carpenter peuvent en partie sourire. Comme si, conscients que leur cinéma n’était pas compatible avec les grosses majors, les deux hommes avaient choisi de saborder eux-mêmes l’entreprise avec panache, en restant droits dans leurs bottes. Un gros doigt d’honneur en somme. Et quand on regarde Los Angeles 2013 sous cet angle, on peut le trouver très réussi.

La carrière de Kurt Russell n’aurait pas été la même sans John Carpenter, c’est indéniable. Mais les films de Carpenter n’auraient pas eu la même force sans un comédien capable de les investir comme l’a fait Russell. Comme ils aiment à le constater, leurs films ont très majoritairement été incompris au moment de leur sortie respective. Heureusement le temps et le public les réhabilite. Si Le roman d’Elvis demeure peu visible, The thing est aujourd’hui devenu un classique du cinéma d’horreur. Jack Burton a gagné son statut de film culte pour beaucoup de spectateurs. New York 1997 a, lui, toujours été bien considéré, et gageons que Los Angeles 2013 sera bientôt réévalué. En cinq films, ils ont construit une œuvre. Antisystème, subversive, surprenante, souvent brillante, la collaboration John Carpenter-Kurt Russell décrit bien ce qu’ont en commun les deux artistes : une volonté de rester fidèle à leurs principes et à leur personnalité respective. Quand ils se retrouvent, ils sont en liberté. Ils se ressemblent.

Los Angeles 2013 est disponible en 4K UHD et Blu-Ray chez Paramount à partir du 23 février 2022.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s