Critiques Cinéma

LES PROMESSES (Critique)


SYNOPSIS: Maire d’une ville du 93, Clémence livre avec Yazid, son directeur de cabinet, une bataille acharnée pour sauver le quartier des Bernardins, une cité minée par l’insalubrité et les « marchands de sommeil ». Ce sera son dernier combat, avant de passer la main à la prochaine élection. Mais quand Clémence est approchée pour devenir ministre, son ambition remet en cause tous ses plans. Clémence peut-elle abandonner sa ville, ses proches, et renoncer à ses promesses ? … 

Le réalisateur Thomas Kruithof confesse volontiers sa passion pour les coulisses du pouvoir. En interview pour la promotion du film, il a pu dire « De l’espionnage à la politique, j’aime bien, sans doute montrer la cuisine des choses ». Il s’agit de son deuxième long métrage, après La mécanique de l’ombre (2017) où il était au-delà des arrières boutiques également question du rapport de l’homme face à un système, et l’emprisonnement potentiel de ce type de situations. L’écriture du scénario des Promesses aura pris presque 3 ans, ce qui ressort brillamment à l’écran, tant il a stylisé l’ensemble, et ce qui s’explique aussi par l’importance du verbe au cœur d’un film où l’on parle de politique au sens noble. Il a notamment souhaité centrer son récit autour de la relation entre la maire jouée par Isabelle Huppert et son directeur de cabinet incarné par Réda Kateb. C’est clairement le cœur battant du film et sa pleine réussite tant le duo fonctionne et dégage comme une chimie, un évident magnétisme. Une relation d’admiration mutuelle, qui en quelque sorte fabrique la force de leur lien. Cette confiance extrême que l’on retrouve également dans la série A la Maison Blanche (1999-2006) d’Aaron Sorkin, entre le Président Bartlet et son secrétaire général Léo Mcgarry.



Un des intérêts majeurs des Promesses est qu’il déploie un récit narratif qui montre le politique en action d’abord au service des gens, plus que d’une idéologie. Le parti pris scénaristique est ici ambitieux, car il s’inscrit à contre-courant d’un bashing actuel très souvent sans fondement ni réflexion approfondie. Est montré dans le film en permanence le fil fort entre les citoyens et les élus locaux. Puisqu’il est question en effet de politique locale, au cœur de l’action, tant on est dans le concret avec la rénovation du quartier des Bernardins dans le 93… Car réussir à faire tomber cette insupportable et scandaleuse insalubrité reviendrait à générer un changement de vie direct pour plus de 3000 personnes. Ce que montre Les promesses est notamment intéressant dans un monde politique ou bien souvent, malgré la créativité sans limite en termes d’apologie du cynisme de la part des scénaristes, la fiction est pourtant dépassée par la réalité, comme dans Baron noir (2016-2020) ou House of cards (2013-2018) qui s’avèrent moins délétères finalement que les modèles réels dont ils s’inspirent. A rebours de la politique spectacle où il n’est finalement pas question de conquête du pouvoir, il existe dans Les promesses une forme de tempérance toute réconfortante car malgré le tourbillon permanent, Thomas Kruithof en ne cédant pas à la folie temporelle démontre avec force que le pouvoir au service de convictions s’exerce avant tout dans le temps. Ce rapport au temps est particulièrement captivant dans le film. Dans la mesure où ça va « raisonnablement vite », ce qui à l’heure des réseaux sociaux, promoteurs du simplificateur jetable, de la lessiveuse médiatique qui tourne sur elle-même, est un postulat courageux et même chaleureux Et qui s’inscrit par ailleurs dans la mouvance actuelle intéressante dans ses développements, d’une forme de « cinéma vérité ».



Ce qui est également séduisant dans le film est le rapport à une forme de volatilité des événements. Dans une forte dichotomie entre le quotidien insupportable des habitants du quartier des Bernardins et la futilité des intrigues de cours sur les nominations ministérielles, qui ne tient strictement à rien. Il y a là une parabole forte avec l’inoubliable L’exercice de l’Etat (2011) de Pierre Schoeller ou un destin interchangeable d’un ministrable est réglé en deux secondes ½ par sms… Alors qu’il s’agit quand même d’un personnage d’état qui sera censé prendre des décisions éminemment impactantes. Là encore entre fiction et réalité, il n’y a qu’un pas, quand on sait qu’en 1972, un ministre est resté en poste 8 mois alors qu’il s’agissait d’une erreur administrative attendu que c’est son frère qui aurait dû exercer… La finesse de la réalisation est aussi dans l’évitement des lourdeurs, point de clichés sur les « banlieues ». Ici, on parle politique de la ville. Une fois de plus, le vrai est préféré à l’esbroufe fumante. C’est une ode au non spectaculaire et ça fait du bien. Les drames de l’insalubrité et des migrants prêts à tout tant ils ont connu le pire, est simplement exposé factuellement, dénué de sensationnalisme. La verticalité du pouvoir est ici juste adroitement suggérée par notamment l’importance des décors. En effet, on monte beaucoup d’escaliers dans Les promesses, qu’il s’agisse des Bernardins, ou ceux de Matignon et de l’Élysée. C’est un jeu filmique de contraste évident entre les cités dortoirs insalubres et les palais dorés de l’état, mais là aussi, sans l’option simpliste de la démagogie et d’un mortifère poujadisme.



La force est également dans la crédibilité de l’interprétation du duo Isabelle Huppert et Réda Kateb, tant l’œuvre est centrée sur ce qui se joue entre les deux, et même quand ils s’éloignent, comme c’est le cas à un moment donné, la façon dont leurs actions demeurent intimement liées. La question de l’intime entre eux est captivante, celle des barrières, où tant de finesse s’exprime dans les regards qu’ils se lancent. Ce sont presque des amoureux politiques… Et qu’il est réjouissant de les voir fonctionner ensemble. Isabelle Huppert, tout en doutes et en ambivalence dans son rapport au pouvoir. C’est bien par elle que passe le sempiternel questionnement du politique dans ce balancier entre ambitions et convictions. Son ambiguïté, sa fausse indifférence avec laquelle elle compose finalement, est en fait très saine dans le film, car ses doutes sont vivants tant ils sont légitimes. C’est comme une sorte de folie de la démesure dans la possibilité ascensionnelle qui s’offre à elle. Réda Kateb crève l’écran, il est pleinement fascinant tant il semble incarné. De nombreux plans fixes viennent le magnifier et affirment un aspect hautement affectif de son personnage. Il est habité de convictions, et défend avec talent le rôle qui est le sien. On sort du film en se disant que Réda Kateb on a de la chance de l’avoir… Au final, comme il est souvent affirmé que « Les politiques sont des acteurs », dans Les promesses, ce sont les acteurs qui sont de formidables politiques. Même si comme le disait dans sa férocité ordinaire Pierre Desporges, en reprenant la pensée Platonicienne « La démocratie est la dictature du peuple », le film Les promesses opère comme une forme de douce réconciliation avec la vérité, une bulle salvatrice loin d’une folie ambiante aujourd’hui pleinement installée. Justement, quand le cinéma élève et c’est ici le cas, alors il ne faut pas hésiter à aller vérifier par vous-même si Isabelle et Réda vont finalement tenir leur promesse.


Titre Original: LES PROMESSES

Réalisé par: Thomas Kruithof

Casting : Isabelle Huppert, Réda Kateb, Naidra Ayadi…

Genre: Drame

Sortie le: 26 janvier 2022

Distribué par: Wild Bunch Distribution

EXCELLENT




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