Critiques Cinéma

LA FIDÉLITÉ GILLES GRANGIER / JEAN GABIN

GILLES GRANGIER / JEAN GABIN : AMIS DE PROFESSION

Avec plus ou moins cinquante films au compteur, Gilles Grangier a été un solide artisan du cinéma français, malheureusement pas suffisamment reconnu durant son activité. Le temps lui a rendu justice depuis, son travail ayant été réévalué par la profession, et quelques-uns de ses films sont cités en tant que classiques du cinéma français. On lui doit quelques grands titres du cinéma populaire ainsi que des pépites, plus méconnues, où transpire le savoir-faire d’un excellent metteur en scène de cinéma. A lui seul, Grangier personnifiait la « qualité française  » cinématographique d’une époque. Devant sa caméra a défilé la plupart des vedettes de notre patrimoine des années 40, 50 et 60. Celle qui s’y est attardée le plus souvent est incontestablement Jean Gabin. Le réalisateur et le comédien ont fait douze films ensemble en l’espace de deux décennies. Une collaboration assez unique qui, par sa fidélité, témoigne de toute l’estime professionnelle et personnelle qu’entretenaient les deux hommes.

LA VIERGE DU RHIN (1953)



Gabin et Grangier se rencontrèrent en 1936 alors que Grangier était régisseur. Le contact fut sympathique, ils se revirent quelques années plus tard sans que cela n’augure quoi que ce soit. Lorsque le projet de La vierge du Rhin est proposé à Gabin, trois noms de réalisateurs lui sont soumis. Gabin choisit Grangier et vint lui annoncer lui-même la nouvelle. Le film est adapté d’un roman de Pierre Nord par Jacques Sigurd, et, de l’aveu même de Grangier, le scénario est meilleur que le livre. Gabin joue un mécanicien de péniche qui se fait passer pour un sujet allemand jusqu’à ce que sa véritable identité et ses véritables intentions (assouvir une vengeance) soient découvertes. Si le film reste mineur dans la filmographie respective des deux hommes, il scelle leur amitié. Gabin et Grangier apprennent à se connaitre et se trouvent des tas de points communs dont la passion du sport, particulièrement le cyclisme. Pour Grangier, le film représente un virage. Habitué aux comédies (notamment avec Georges Guétary), le réalisateur revient à un registre dramatique (après l’échec injuste de Danger de mort en 1947), registre qui lui va bien. A ce moment-là, Gabin est un peu dans le creux de la vague, celui qu’il a connu après-guerre (Touchez pas au grisbi de Jacques Becker sera le film qui le remettra véritablement en selle et il ne sera tourné qu’un an plus tard) mais le comédien bénéficie toujours d’une certaine notoriété. Grangier conviendra, qu’en plus de son amitié avec Gabin, La vierge du Rhin lui a fait gravir un échelon supplémentaire dans sa carrière.

GAS-OIL (1955)



Première collaboration Gabin-Grangier-Audiard. Grangier avait rencontré le scénariste dialoguiste Michel Audiard sur Poisson d’avril, une sympathique comédie avec Bourvil. Il présente Audiard à Gabin et lui demande de dialoguer une scène pour convaincre le comédien. C’est dans la poche ! Ces trois là vont entamer une collaboration magnifique. Avec Gas-oil, Gabin revient à un rôle proche de ceux qui avaient fait son succès avant-guerre. Il campe un conducteur de poids lourds qui, pris par erreur et malgré lui dans une histoire de cadavre et d’argent volé, va devoir échapper à la pègre. Un tournage dans le Massif central dont Grangier gardera un souvenir formidable. Le réalisateur tourne beaucoup en extérieur et fait preuve d’inventivité, notamment pour les scènes de camions. Gabin a pour partenaire la jeune Jeanne Moreau et on découvre à l’écran les débuts de Roger Hanin et de Marcel Bozzuffi. Adapté d’une série noire, le film ne mise pas tant sur l’aspect polar mais plus sur ses personnages, l’univers des routiers, le quotidien d’une France prolétaire des années 50. Gas-oil conserve encore aujourd’hui un charme joliment désuet et une certaine efficacité.

LE SANG A LA TÊTE (1956)


Après Gas-oil, le trio Gabin-Grangier-Audiard se reforme autour de l’adaptation d’un roman de Georges Simenon, Le Fils Cardinaud. Film plus intimiste et aussi plus profond, Le sang à la tête est une œuvre assez méconnue de la collaboration Grangier-Gabin, et pourtant l’une des plus intéressantes. Gabin campe un industriel important, issu d’un milieu pauvre et devenu riche par son travail. Pour les uns, il est un bourgeois dont la position impressionne, pour les autres il reste un parvenu. Quand sa femme disparait, il se confronte à ce qu’il était, à son passé, à ses failles. Simenon fait le portrait d’un homme humilié, trompé, se heurtant à l’hostilité d’une petite ville remplie de jalousie et de rancœur à son égard. Gabin est magistral, tout en intériorité. Les mots d’Audiard sonnent juste et frappent là où il faut. Grangier impose une mise en scène précise, prend son temps pour laisser vivre ses personnages. Il filme magnifiquement La Rochelle. Là encore (après Gas-oil), Grangier pose ses caméras en extérieur, faisant mentir cette réputation qu’il a trainée du « tout en studio ». Adoubé par Simenon lui-même, Le sang à la tête, parfaite illustration de ce qu’on a appelé la « qualité française », est un drame psychologique de belle tenue, à redécouvrir.

LE ROUGE EST MIS (1957)



Un roman d’Auguste Le Breton choisi par Audiard. Ici Gabin campe un gangster, un personnage assez brutal qui voit son frère impliqué malgré lui dans ses affaires. Entre manipulations policières et vengeance du milieu, Le rouge est mis est un polar efficace, sans temps mort. Gabin retrouve un personnage proche de Touchez pas au grisbi. Autour de lui, un casting de premier choix est convoqué pour lui donner la réplique. L’habitué Paul Frankeur, à nouveau Marcel Bozzuffi dans un rôle plus conséquent, puis Lino Ventura que Gabin avait rencontré et adoubé sur Le grisbi, tous ont une présence formidable. Le premier rôle féminin est tenu par Annie Girardot qui crève l’écran. Depuis l’éclatante adaptation de son roman Du rififi chez les hommes par Jules Dassin deux ans plus tôt, Auguste Le Breton attire les producteurs. Le romancier, au casier judiciaire rempli (du moins selon lui), participe à l’adaptation et fait entendre aux auteurs (Audiard et Grangier) qu’il n’est pas question de trahir son livre. Le rouge est mis est un film de gangsters à l’ancienne. Outre les scènes d’action et les personnages à fort caractères, le film déroule une intrigue qui tient tout à la fois du polar et de la tragédie. Alain Poiré, le producteur, s’oppose à une fin trop sombre. Grangier tient bon et signe un affrontement final Gabin-Ventura qui marque les esprits.

LE DÉSORDRE ET LA NUIT (1958)



Un nouveau polar, situé dans le milieu de la nuit, mais cette fois Grangier joue la carte du film noir et de l’histoire d’amour. Adapté d’un roman de Jacques Robert qui tenait à ce que Grangier porte son livre à l’écran, le film met en scène Gabin en policier enquêtant sur la mort d’un propriétaire de cabaret et tombant amoureux d’une suspecte incarnée par Nadja Tiller. Ceux qui ont souvent reproché à Grangier de faire du sur-mesure pour Gabin devrait se replonger dans ce petit bijou où le comédien, tout comme dans Le sang à la tête, affiche une vulnérabilité magnifique. Un rôle complexe que Gabin endosse avec talent, magnifiquement servi par le scénario et les dialogues d’Audiard. Le désordre et le nuit est, pour l’auteur de ces lignes, la plus belle réussite de la collaboration Grangier-Gabin sur le terrain du film noir. L’atmosphère, le rythme, les personnages (aussi bien masculins que féminins, chose rare chez Grangier)… tout est très travaillé et maitrisé. Le film préféré de Grangier souvent cité par Tavernier ou Corneau comme une grande réussite du polar français.

ARCHIMÈDE LE CLOCHARD (1958)


Changement de registre pour Gabin qui est à l’origine du film. Voulant jouer une comédie et ayant l’idée d’un personnage de clochard, le comédien propose le projet à Grangier et Audiard. Le scénario d’Albert Valentin est plus une succession de scènes qu’une réelle histoire. La trame, car il y en a une, tient en quelques mots. Archimède, clochard un peu anarchiste sur les bords, fait tout pour se faire enfermer en prison afin de ne pas dormir dehors. Sur son parcours, il croise Blier, Roquevert, Carette, Frankeur, Darry Cowl, Jacqueline Maillan et Dora Doll. Casting en or et répliques qui fusent, c’est précisément la légèreté du film qui fait son charme. Et il faut reconnaitre que chacun se livre à un numéro irrésistible, à commencer par Gabin lui-même. Le film ne plaisait pas au producteur. Gabin, lui, voulait en faire une suite, ce qui explique la fin un peu abrupte du métrage. La suite ne verra jamais le jour. Archimède le clochard est un film qui peut paraitre mineur, certes, mais qui demeure un régal pour qui aime ses comédiens et les mots d’Audiard.

LES VIEUX DE LA VIEILLE (1960)



On reste dans la comédie, plus précisément une farce comme mentionné au générique du film. Les vieux de la vieille est une adaptation d’un roman de René Fallet réunissant trois vieillards, trois emmerdeurs catégorie champions du monde, qui décident de quitter leur village pour finir leurs jours dans une maison de retraite. Pour son casting, Grangier veut trois têtes d’affiche. Il choisit Gabin et Noël-Noël avec qui il avait déjà travaillé, mais qui pour incarner le troisième ? Les producteurs veulent Fernandel. Gabin souffle le nom de Pierre Fresnay avec qui il avait tourné La grande illusion de Jean Renoir. Ce sera donc Fresney. Trois grands comédiens, tous un peu vieillis pour leur rôle et adoptant chacun des accents prononcés différents (à cause de cela, Grangier sera obligé de redoubler des dialogues tant, parfois, l’ensemble était inaudible). Trois fortes personnalités qui, réunies, s’expriment haut et fort. De la dynamite, à tel point que Grangier est contraint de filmer à trois caméras, les comédiens ne jouant jamais deux fois la même scène de la même manière. Si la trame est mince, il faut reconnaitre que Les vieux de la vieille est extrêmement joyeux et enlevé. Là encore, les bons mots d’Audiard font mouche dans la bouche des trois interprètes. Grangier garda cependant un souvenir un peu amer de sa collaboration avec Pierre Fresnay, décrivant un comédien pas facile et restant un peu à l’écart hors tournage. Il n’empêche, à l’écran le trio fonctionne à plein régime.

LE CAVE SE REBIFFE (1961)



C’est sans doute l’apogée de la collaboration Grangier-Gabin, leur film le plus célèbre, devenu même culte par certaines répliques d’Audiard. Dixit Grangier, ce fut un tournage heureux. Gabin était emballé par le scénario tiré d’un bouquin d’Albert Simonin. Grangier et Audiard ont un peu modifié le caractère du personnage principal pour que la star puisse l’incarner. En effet, dans le roman de Simonin, la personnalité du héros était moins grandiloquente. Simonin conviendra que le film était plus réussi que le livre. Et il faut dire que tout est formidable dans ce Cave se rebiffe. La distribution est idéale : Gabin incarne le Dabe, un truand, un cador même, spécialisé dans la fausse monnaie. Le cave, c’est Maurice Biraud, un as de l’imprimerie, manipulé pour fabriquer des faux billets. Autour d’eux, Bernard Blier, Frank Villard, Martine Carol, Ginette Leclerc et la formidable Françoise Rosay. Tout le monde semble prendre un plaisir évident à être de la partie. Le film sera un gros succès et comptera parmi les favoris de Gabin. « Les bénéfices ça se divise, la réclusion ça s’additionne », « Si la connerie se mesurait, il servirait de mètre étalon »… les répliques fameuses pleuvent durant une heure trente. Jubilatoire et indémodable.

LE GENTLEMAN D’EPSOM (1962)


Même équipe que Le cave se rebiffe, Grangier à la réalisation, Audiard aux dialogues, et un bouquin de Simonin à la base. Ici, il est encore question d’un personnage haut en couleur comme Gabin sait les jouer. Celui qu’on surnomme « le commandant » est un arnaqueur qui tente péniblement de maintenir un certain standing en jouant sur les champs de course. Son baratin, son charme, son culot sont ses armes favorites et il en use avec une facilité et un aplomb déconcertants. Aux côtés de Jean Lefebvre, il se voit contraint d’approcher une nouvelle proie, le formidable Louis de Funès. Sur le tournage, les deux hommes s’entendent formidablement bien et éprouvent une certaine admiration l’un pour l’autre. De Funès n’est pas encore l’énorme star qu’il va devenir peu de temps après. Lorsqu’il retrouvera Gabin pour Le tatoué en 1968, l’entente ne sera plus de mise. Le gentleman d’Epsom est clairement un festival Gabin. Grangier fait le travail, le film est réussi sans atteindre les sommets du Cave se rebiffe. Comme pour Archimède le clochard, ceux qui adorent le comédien et les dialogues d’Audiard sont aux anges.

MAIGRET VOIT ROUGE (1963)



Troisième film Maigret porté par Gabin après les deux, très réussis, Maigret tend un piège et Maigret et l’affaire Saint-Fiacre signés Jean Delannoy. Cette fois c’est Grangier qui s’y colle. Le réalisateur avoue qu’il a hérité de l’adaptation la moins intéressante. Ici Maigret a à faire avec la pègre américaine qui fait des siennes en plein Paris. Maigret voit rouge s’apparente plus au film de gangsters qu’à la solide enquête policière avec énigme à la clé. Pas grand-chose à dire sur le film. Bien fabriqué si l’on passe sur le fait que les « amerloques » sont incarnés par des français, pas très passionnant, reste le plaisir de retrouver Gabin dans la peau du célèbre commissaire imaginé par Simenon. Clairement pas une franche réussite mais très regardable tout de même.

L’ÂGE INGRAT (1965)



Gabin et Fernandel avaient depuis longtemps envie de se retrouver en tête d’affiche d’un même film. Grangier décide de les réunir. Le metteur en scène a souvent dirigé les deux hommes et sort du triomphe de La cuisine au beurre qui réunissait Fernandel et Bourvil. Il est donc tout désigné pour orchestrer un nouveau duel de titans. A la base, Gabin et Fernandel voulaient une comédie musicale. Grangier a eu peur : à l’époque du rock, il se voyait mal filmer ces deux stars chantant des sérénades. Une autre idée, plus classique, est mise sur la table. Le principe est simple, le duo va jouer de sa différence d’origine et de personnalité pour assurer le spectacle. Gabin et Fernandel, sûrs de l’attente publique d’une telle rencontre, fondent une société de production, « La Gafer » (« ga » pour Gabin et « fer » pour Fernandel) et ainsi nait L’âge ingrat. Le film met en scène les deux hommes en chefs de famille unissant leurs enfants respectifs. La rencontre entre le normand un peu taciturne (Gabin) et le marseillais exalté (Fernandel) aurait dû faire des étincelles. Écrit par Pascal Jardin et Claude Sautet, le scénario manque clairement de nerf, ne dépassant pas réellement son postulat de départ. Bien sûr, Fernandel et Gabin sont là. Leur rencontre, principal argument du film, vaut quand même le détour et l’ensemble reste plaisant, mais l’étincelle n’y est pas. Le public sera là, sans provoquer le triomphe attendu. Pour Gabin et Grangier, L’âge ingrat est une déception relative.

SOUS LE SIGNE DU TAUREAU (1968)


Dernière collaboration entre Grangier et Gabin, Sous le signe du taureau raconte l’histoire d’un grand industriel de l’aviation dont le dernier projet est un échec. Lâché par tous, il va se remettre en question. C’est un Gabin plus grave que filme ici Grangier. Pour l’occasion, le duo retrouve Audiard aux dialogues. Mais le scénario, signé pourtant François Boyer (avec la participation temporaire de Claude Sautet), est un peu faible. Grangier avoue sans détour que lui-même et Gabin n’étaient pas au mieux de leur travail dans ce projet. Cependant, on y trouve de beaux seconds rôles (magnifique Suzanne Flon) et des scènes touchantes. Seul film en couleur de leur collaboration, Sous le signe du taureau, à défaut d’être une vraie réussite, reste une belle curiosité à découvrir ou redécouvrir. Après ce film, Grangier et Gabin ont évoqué un nouveau projet. Gabin voulait retrouver un personnage à la Rue des prairies, le très beau film qu’il avait fait avec Denys de La Patellière en 1959. Mais l’état de santé du comédien ne permit pas à ce désir de se concrétiser.

Au-delà d’une simple collaboration artistique, Jean Gabin et Gilles Grangier ont créé une solide amitié qui ne s’est jamais démentie. La carrière de Grangier a pris un tournant grâce à Gabin : des films plus importants, plus ambitieux, aux thématiques plus variées. Gabin a trouvé en Grangier un parfait conteur d’histoires, un réalisateur qu’il allait régulièrement chercher pour des projets qui lui tenaient à cœur. La caméra de Grangier a grandement contribué à maintenir Gabin au sommet. Dignes représentants d’un grand cinéma populaire français, le « vieux » et le « Gilles » (comme ils aimaient à s’appeler) ont conquis le public durant plusieurs décennies de cinéma. De cette collaboration fructueuse et assez unique sont nés des comédies, des polars, des drames que le temps n’a pas abimés. Personnellement, je retiendrai plus particulièrement quatre films du tandem : bien sûr le jubilatoire Le cave se rebiffe, devenu aujourd’hui un classique ; le superbe Le désordre et la nuit, parfait film noir troublant et surprenant ; l’efficace Le rouge est mis, excellent polar dans la plus pure tradition française de l’époque ; puis le très beau Le sang à la tête, drame psychologique profond et trop méconnu. Quatre preuves incontestables de l’éclectique talent des deux hommes.

Le sang à la tête est disponible en combo DVD/BluRay édité par Pathé dès le 19 janvier.

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