ENTRETIENS

RENCONTRE AVEC CLAUDE LELOUCH : « Je suis ravi de voir qu’un film peut effectivement changer la vie des gens. »

Au terme d’une journée presse marathon quelques jours avant la sortie de son nouveau film L’amour c’est mieux que la vie, Claude Lelouch nous reçoit dans la salle de projection du Club 13 à Paris qui abrite ses bureaux. D’abord pour nous parler de ce 50ème opus, puis pour remonter un peu le temps et d’évoquer quelques moments importants de sa carrière. Entretien avec un jeune homme de 84 ans.

Photo: Fred Teper

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a fait vous lancer dans L’AMOUR C’EST MIEUX QUE LA VIE ?

Un peu l’esprit de synthèse. Quand je me suis aperçu que j’allais faire mon 50ème film, je me suis dit c’est important de mettre au propre toutes ces observations que j’ai notées depuis que je fais ce métier, j’ai eu envie de mettre au propre ma vie d’homme, ma vie de cinéaste et de parler de choses qui me paraissent plus qu’essentielles c’est-à-dire l’amour l’amitié et l’argent qui sont les trois grandes obsessions de l’humanité. Et je me suis dit on va essayer de raconter une histoire simplement sur ces trois thèmes qui sont au cœur de toutes nos préoccupations et qui donnent un sens à la vie. Tout le mal que l’on se donne dans la vie c’est pour aimer ou être aimé, l’amour est une compétition absolument incroyable dans laquelle il faut arriver premier dans le cœur de quelqu’un. C’est une compétition comme une compétition sportive mais à l’inverse d’une compétition sportive quand vous êtes deuxième ou troisième vous avez droit à des médailles, là quand vous êtes deuxième vous êtes cocu. L’amour est une compétition terrible, parce qu’en plus quand on est premier, il faut rester premier, il faut garder son titre de champion du monde donc c’est un travail colossal. Alors que l’amitié, on peut être amis toute une vie. L’amitié c’est le 4×4 de la vie, il est tous terrains et puis on peut dire des conneries à un copain il les a oubliés, alors que si vous dites des conneries à une femme, elle ne les oubliera jamais. Les femmes ont une mémoire colossale. L’amitié est une sacrée roue de secours. Je dirais que l’amour est la première division et que l’amitié c’est la deuxième division et que la troisième division c’est l’argent. Et que l’argent peut à un moment donné brouiller les cartes. On peut acheter une histoire d’amour, on peut acheter une amitié mais l’argent n’est pas aussi dégueulasse qu’on veut bien le dire… J’avais envie de parler de ces trois sujets importants qui déterminent tous les plaisirs de la vie et qui lui donnent un sens… J’avais envie pour ce 50ème film de parler de ces trois thèmes fondamentaux auxquels nous sommes tous confronté en permanence… J’ai peut-être aussi fait du cinéma pour plaire aux femmes pourquoi pas…

 A titre personnel, je trouve que le titre de ce nouveau film fait beaucoup écho à la chanson LE BONHEUR C’EST MIEUX QUE LA VIE qui était au cœur de votre trilogie avortée LE GENRE HUMAIN. Est-ce que le fait de vous lancer dans une nouvelle trilogie à ce moment de votre carrière c’est notamment pour exorciser la déception de ce projet qui n’avait pas pu aboutir comme vous l’aviez imaginé au départ ou c’est juste l’envie de repartir sur un projet au long cours histoire de boucler la boucle?

Je sais aujourd’hui que je suis en train de faire mes derniers films. A l’âge que j’ai, je sais que je vais bientôt vous dire au revoir Cette trilogie, c’est un peu mon testament que je veux laisser à mes enfants, à mes petits enfants et à tous ceux qui ont envie de s’intéresser à la vie… A travers mes films j’ai essayé de la faire aimer aux autres, je trouve que les gens passent à côté du présent et que le présent est la seule chose qui nous appartienne, c’est la seule chose qui n’a pas le temps de vieillir. J’ai envie avec ces trois derniers films de dire au revoir et merci à tous les gens qui m’ont soutenu et au revoir aux grincheux.

Dans ce nouveau film vous donnez deux rôles magnifiques d’amoureux à Gérard Darmon et Sandrine Bonnaire. Comment se sont passés les retrouvailles avec ces deux interprètes ?

Ce sont deux comédiens que je connaissais bien et je savais qu’ils pouvaient sauter plus haut que d’habitude, battre des records, je savais qu’avec eux j’allais pouvoir filmer l’invisible. J’avais envie de faire un hommage à Roméo et Juliette mais qui auraient eu la chance de vieillir. Quand ils parlent d’amour il savent de quoi ils parlent ces deux-là… Ce sont des professionnels de l’amour, surtout elle, et quand une professionnelle de l’amour dit qu’elle vient de passer sa plus belle nuit d’amour elle sait de quoi elle parle… Ce sont des Roméo et Juliette qui vont avoir droit à cinq jours d’amour et cette histoire d’amour est magnifique parce qu’elle n’a pas de fin, c’est une parenthèse enchantée et ils vont la vivre comme ça, sans contrat, sans engagement, sans argent, ils vont s’aimer que pour des bonnes raisons et c’est vrai que ce moment qu’ils vont passer ensemble sera pour les deux tout à fait inoubliable. D’ailleurs dans la deuxième partie on verra à quel point elle a été marquée par cette histoire.

[ATTENTION SPOILER]

Dans L’AMOUR C’EST MIEUX QUE LA VIE vous tutoyez avec deux de vos films LA BONNE ANNÉE et L’AVENTURE C’EST L’AVENTURE. Il y a des périodes, des marqueurs importants dans votre filmographie. UN HOMME ET UNE FEMME bien sûr qui a permis à votre carrière de prendre votre envol. Pour LA BONNE ANNEE et L’AVENTURE C’EST L’AVENTURE qu’est-ce que ces deux films ont eu de déterminant dans votre carrière ?

Je crois que j’ai fait une dizaine de films qui ont été des virages et qui ont laissé des traces. Aujourd’hui je suis peut-être le seul metteur en scène au monde qui peut recréer sa famille. Je n’ai pas fait de films à partir de romans ou des adaptations, j’ai écrit tous mes films à part Les Misérables et encore j’ai pris beaucoup de libertés, donc j’ai envie de recréer ma famille, j’ai envie de fabriquer mon arbre généalogique de cinéaste. Je pense que tous les personnages de mes films ont quelque chose en commun donc c’est cette famille que j’ai envie de reconstituer. J’ai envie que cette trilogie donne envie aux gens de voir les anciens films comme on regarde un album de famille. En plus dans cette trilogie Sandrine Bonnaire est la fille de Lino Ventura qui a laissé des traces. Donc quand on parle de Lino aux spectateurs, c’est comme si on parlait de leur famille. La Bonne année et L’aventure c’est l’aventure ont laissé des traces qui vont me servir comme dans une famille quand on convoque les souvenirs… C’est la première fois dans l’histoire du cinéma qu’un metteur en scène peut s’offrir ce luxe donc je me l’offre…

[FIN DU SPOILER]

Vous débutiez la décennie 80 avec l’un de vos films les plus emblématiques LES UNS ET LES AUTRES. Qu’est-ce que ce film représentait à vos yeux et quels souvenirs en gardez-vous ?

C’est un film sur ma mémoire. C’était un film sur les années que j’avais vécues, avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre. C’est un film sur ma famille à la fois juive et catholique et c’est un film sur l’histoire du monde telle que moi je l’avais digérée, telle que moi je l’avais reçue en tant que témoin puisque j’ai vécu toute cette période enfant et adulte. Donc j’avais envie de faire un film sur ma mémoire, sur ces hommes et ces femmes que j’avais eu la chance de rencontrer, sur ces histoires qui sont toutes vraies. C’était un film très très important pour moi parce que la mémoire c’est comme la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Donc ça a été un film important, un virage et puis j’avais envie de faire un grand film musical puisque la musique c’est ce qui parle le mieux à notre part d’irrationnel et j’avais envie de réunir trois immenses musiciens : Francis Lai, Michel Legrand et Ravel et que si j’y arrivais on allait faire une symphonie… J’avais envie que ce soit un film très musical qui soit construit comme un opéra. J’avais beaucoup d’ambitions qui ont plus ou moins abouties en tous les cas ça a été un immense succès.

De nombreux acteurs ont marqué votre filmographie dont évidemment Jean-Paul Belmondo avec qui vous clôturez la décennie 80 avec ITINÉRAIRE D’UN ENFANT GÂTE. Que vous reste t-il en mémoire quand vous pensez à vos 3 films en commun ?

Jean-Paul Belmondo c’était le client idéal pour un mec comme moi. Il était dans la joie, il était toujours dans le positif, c’était un vrai héros à la fois devant la caméra et derrière la caméra. C’était pas simplement un cascadeur de la vie, c’était aussi un cascadeur de cinéma mais dans la vie aussi il faisait des cascades. Il correspondait donc tout à fait à mon cinéma. C’est le copain que j’ai rêvé d’avoir toute la vie et que j’ai eu. C’était un héros comme je les aime avec du panache… Je pense qu’il a été un personnage extraordinaire dans les films de De Broca qui a su merveilleusement l’utiliser. Godard aussi a su l’utiliser et nous le révéler mais je trouve qu’entre Godard, De Broca et moi, il s’est bien amusé. Il s’est surtout amusé avec De Broca et avec moi. Il est irremplaçable… Un jour j’ai déjeuné avec Jean-Paul, Bernard Tapie et Johnny Hallyday et je leur ai dit « Écoutez les gars j’ai le sentiment de bouffer avec la France, la France du talent et la France du système D. » Au bout de dix minutes, Tapie expliquait à Jean-Paul comment il fallait jouer la comédie, à Johnny comment il fallait chanter et à moi comment il fallait faire des films. Ça restera comme un de mes plus beaux souvenirs. J’aime les acteurs comme Lino Ventura, Jean-Louis Trintignant, Anouk Aimée, Annie Girardot je n’en parle pas, la liste des comédiens avec qui j’ai tourné a laissé chez moi des traces indélébiles. Je sais que je vais bientôt les retrouver là-haut tous, Francis Lai, Pierre Barouh, Annie Girardot, Bernard Tapie… Donc le fait de savoir que je vais bientôt les retrouver fait que j’ai moins peur de la mort. Elle ne me fait pas peur, elle me file le trac. J’ai le trac comme lorsque je tourne sur un plateau, j’ai le trac même encore aujourd’hui et le trac c’est bon parce que ça vous élève. Jean-Paul c’était le roi, celui qui a le mieux dominé cet art de distraire et d’ailleurs le public ne s’y est pas trompé… Si le public l’a appelé Bébel c’est qu’il était plus qu’un acteur et il nous a renvoyé l’image de la France… J’ai eu la chance de pouvoir côtoyer un vrai héros devant et derrière la caméra.

IL Y A DES JOURS ET DES LUNES ouvre votre décennie 90. Avec ce film vous revenez à un film choral, un de vos genres de prédilection. Qu’est-ce qui vous motive à entrecroiser les destinées de vos contemporains ? Réunir une belle distribution ou raconter tous les chemins de vie que l’on peut emprunter ?

J’aime ce genre de films parce que la vie est un film choral. Il y a sept milliards d’histoires formidables, sept milliard de gens qui ont le sentiment d’avoir le rôle principal de leurs vies ce qui est le cas et sept milliards de gens qui font de la figuration pour eux. Quand je fais Il y a des jours et des lunes, c’est un film qui montre des personnages qui sont entre les mains de l’irrationnel… On ne se rend pas compte à quel point, la météo, l’influence de la lune, les signes du Scorpion influent sur notre personnalité, sur notre façon d’agir. Il y a du divin dans tout ça, il y a Dieu. Dieu manifestement s’occupe de nos affaires et tient notre comptabilité. Je pense que Dieu est un comptable extraordinaire qui tient compte de ce qu’on fait et de ce qu’on pense, de ce qu’on dit, le mensonge ça le fait marrer, il a sûrement beaucoup d’humour. C’est un arbitre qui arbitre cette partie incroyable avec sept milliard de joueurs et qu’il est là pour démarquer les tricheurs… C’est toutes ces choses qui m’interpellent, qui me fascinent, que j’ai envie de partager avec le plus grand nombre. Je trouve que les gens ne sont pas assez curieux. Moi je suis une vraie concierge. Tout m’intéresse, tout me passionne. Mes films ne sont rien d’autre que le résultat de mes observations, donc on peu les aimer ou pas, on peut les critiquer -certains ne se sont pas gênés- mais c’est le résultat de mes observations.

Avec CES AMOURS-LA en 2010 vous racontez notamment la rencontre de vos parents. Cela venait de l’envie de leur rendre hommage et de graver pour toujours sur pellicule leur histoire d’amour ? Et avec le recul quel regard portez-vous sur le film ?

Alors c’est un film que j’aime beaucoup et qui parle d’amour et d’amitié. Il y a cette femme qui a construit sa vie sur l’amour, c’est un peu une sorte d’Arletty. L’amour est pour elle, essentiel, fondamental. C’est un film que j’ai pris beaucoup de plaisir à faire et qui n’a pas très bien marché. J’espère que L’AMOUR C’EST MIEUX QUE LA VIE lui permettra de prendre une revanche parce qu’il y a quand même des thèmes communs à ces deux films.

Nombre de vos films sortent enfin en Blu-Ray chez Metropolitan. Vous êtes heureux de ces nouveaux écrins offerts à des fleurons de votre filmographie et êtes-vous impliqué dans ces éditions ?

Victor Hadida qui est le patron de Metropolitan est quelqu’un que j’aime beaucoup et il va faire tout ce que moi je n’ai plus envie de faire. Moi j’ai envie de m’occuper du futur et lui il va s’occuper du passé. Et il a raison. On va essayer de restaurer et ressortir tous ces films qui ont fabriqué cette vie merveilleuse que j’ai eu la chance de vivre. Depuis que je fais du cinéma je suis en vacances. Je suis ravi de voir que mes films ont laissé des traces. C’est incroyable tous les gens qui me disent « vous avez changé ma vie avec vos films ». Un jour à Los Angeles, une femme m’a dit que LA BELLE HISTOIRE lui avait sauvé la vie, qu’elle allait se suicider et qu’elle a vu le film puis qu’elle s’est ravisée… Je suis ravi de voir qu’un film peut effectivement changer la vie des gens.

Propos recueillis par Fred Teper

Un immense merci à Zvi David Fajol et à Molka Mhéni de Mensch Agency

1 réponse »

  1. MERCI pour cette dentelle de votre vie ..avec une telle facilité d’analyse.. je comprends mieux la réussite …la perfection pour manier le mot et le geste devant et derrière une caméra ..BRAVO avec tous mes respects

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